Monde

Poutine, la conciliation trompeuse

Daniel Vernet, mis à jour le 10.05.2014 à 9 h 10

Les récents gestes de Vladimir Poutine s’expliquent par une volonté de ne pas laisser monter la tension au-delà d’un seuil où la situation risquerait d’échapper à son contrôle.

Manifestant pro-russe devant les policiers anti-émeute ukrainien à Donetsk, le 28 avril  2014. REUTERS/Marko Djurica

Manifestant pro-russe devant les policiers anti-émeute ukrainien à Donetsk, le 28 avril 2014. REUTERS/Marko Djurica

Quand les premiers bruits ont couru que Vladimir Poutine pourrait apparaitre en Crimée pour la parade du 9 mai – le jour de la victoire sur l’Allemagne nazie selon les Soviétiques et les Russes—, les observateurs occidentaux ont pensé qu’il s’agirait d’une «provocation». Et pourtant le président russe est bien allé à Sébastopol après avoir passé en revue à Moscou quelque 11.000 soldats qui défilaient sur la place Rouge. Il est arrivé sur un bateau blanc, est descendu à terre pour serrer quelques mains et tenir un discours de cinq minutes: «Ça fait du bien de se retrouver ensemble».

Deux jours avant, il avait semblé faire des concessions en recevant le président de la Confédération helvétique, également président tournant de l’OSCE, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, qui essaie, tant bien que mal, de jouer les médiateurs entre les parties en conflit en Ukraine. Vladimir Poutine avait demandé aux séparatistes prorusses de l’est et du sud d’ajourner le référendum prévu pour le 11 mai sur le rattachement de ces régions ukrainiennes à la Russie. Et il avait qualifié, pour la première fois, l’élection du nouveau président ukrainien fixée, elle, par le gouvernement intérimaire de Kiev au 25 mai, de «pas dans la bonne direction». Il était sans doute prématuré de se réjouir.

Si l’on rapproche les deux événements, la présence dans la Crimée annexée de force en mars et le changement apparent de ton à Moscou, force est de revenir à un vieil adage de la diplomatie soviétique énoncé brutalement par Nikita Khrouchtchev à John Kennedy en 1961: ce qui est à nous est à nous, ce qui est à vous est négociable. Traduit en termes actuels: la Crimée est à nous mais il est possible de négocier sur les autres éléments de la crise ukrainienne.

L’objectif de Moscou reste la fédéralisation du pays afin de donner aux régions russophones de l’est et du sud une grande autonomie par rapport au gouvernement central de Kiev, y compris dans le domaine de la politique extérieure, c’est-à-dire leur permettant de nouer des liens privilégiés avec la Russie. Deuxièmement, l’Ukraine devrait s’engager à ne pas adhérer à l’Otan.

L’appel à repousser le référendum n’a pas été entendu par les séparatistes prorusses. C’est apparemment un affront à l’autorité de Vladimir Poutine. En laissant se développer le mouvement sécessionnistes et en attendant le dernier moment pour tenter d’apaiser la situation, le président russe a pris le risque de n’être pas écouté. Mais il peut en tirer profit. D’une part, en faisant croire qu’il ne manipule pas les séparatistes; d’autre part en maintenant la pression sur le gouvernement de Kiev et ses alliés occidentaux. Comment, en effet, organiser une élection présidentielle dans des conditions normales si une partie du pays reste le théâtre d’une opération militaire?

Car le ton faussement conciliant de Moscou s’accompagne de conditions qui mettent les autorités de Kiev dans l’embarras. La Russie continue de demander le désarmement des groupes paramilitaires apparus à la faveur des manifestations place Maïdan, comme Praviy Sektor (Secteur droit), en contrepartie de l’évacuation des bâtiments officiels de l’est par les séparatistes. Elle insiste ensuite pour que le projet de constitution fédérale qu’elle réclame soit déposé avant le scrutin du 25 mai, pour tenir compte des desiderata des populations russophones ou ce qu’elle considère comme tels.

Le geste de Vladimir Poutine s’explique par une volonté de ne pas laisser monter la tension au-delà d’un seuil où la situation risquerait d’échapper à tout contrôle. Les séparatistes de l’est et du sud de l’Ukraine servent les objectifs politiques du Kremlin aussi longtemps qu’ils ne présentent pas des revendications que celui-ci ne serait pas en mesure de satisfaire. Et si les sanctions décidées par les Américains et les Européens sont encore largement symboliques, elles ont eu des effets secondaires négatifs sur la Bourse de Moscou et les sorties de capitaux. Malgré ses rodomontades, Vladimir Poutine ne peut pas ne pas en tenir compte.

Enfin en écornant sa réputation d’intransigeance, le président russe donne quelques arguments à ceux qui, à l’Ouest, font preuve de compréhension à son égard et sont à l’affût du moindre indice marquant une volonté de compromis. Ceux que Lénine déjà appelait «les idiots utiles», qui croient d’autant mieux «comprendre» la politique russe qu’ils connaissent peu la Russie.

Daniel Vernet

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Journaliste
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