La cigarette électronique, cette révolution que le gouvernement ne comprend pas

Au salon «Vapexpo» de Bordeaux. REUTERS/Regis Duvignau.

Au salon «Vapexpo» de Bordeaux. REUTERS/Regis Duvignau.

Phénomène sans précédent, les ventes de tabac décrochent, comme celles des substituts à la nicotine. Un bouleversement sanitaire dont l'État n'a pas encore pris la mesure.

C’était il y a un an. Marisol Touraine réunissait la presse à l’occasion de la Journée mondiale sans tabac. La ministre de la Santé confiait alors s’être fait expliquer le fonctionnement de la e-cig et avoir découvert qu’elle ressemblait «furieusement» aux cigarettes traditionnelles. Rien ne justifiait donc, selon elle, que la loi ne la considère pas comme une forme de «produit du tabac».

Ce jour-là, le Pr Bertrand Dautzenberg, pneumologue et président de l’Office français de prévention du tabagisme (OFT), rendait public son rapport d’experts sur la cigarette électronique, prudent vis-à-vis de cette nouvelle manière d’inhaler de la vapeur d’eau nicotinée.

Marisol Touraine annonçait alors que la cigarette électronique ne serait pas interdite en France, mais que tout serait mis en œuvre pour en encadrer l’usage et freiner sa commercialisation. Motif: elle n’avait, selon la ministre de la Santé, fait la preuve ni de son innocuité, ni de son efficacité en matière de sevrage. Aussi annonçait-elle que la publicité en serait interdite et que la loi prononcerait l’interdiction de sa vente aux mineurs. Il serait d’autre part interdit de vapoter dans les lieux publics voire dans certains «espaces publics».

Hostilité en baisse

Un an plus tard, la publicité reste discrète. La vente aux mineurs est officiellement interdite. Les ventes aux adultes (magasins spécialisés et buralistes) continuent elles de progresser à un rythme très soutenu: on compte environ 1,5 million d’utilisateurs réguliers, exclusifs ou non, selon une enquête Etincel-Ofd.

Le Premier ministre a changé, mais Marisol Touraine est toujours ministre de la Santé. Le 30 avril, sur BFM TV, elle annonçait, une fois encore, qu’elle était «favorable» à l’interdiction de la cigarette électronique dans «certains espaces publics», ajoutant que des dispositions en ce sens seraient incluses dans la prochaine loi de santé publique –loi dont le contenu devrait être connu dès l’été.

Le même jour et à la même heure, le Pr Bertrand Dautzenberg tenait une conférence de presse d’une autre facture, afin de rendre public un rapport révélant le premier consensus trouvé sur l’e-cigarette au sein de la communauté des tabacologues.

De fait, une fraction croissante de ces spécialistes de l’addiction n’est plus hostile à cet objet. Alors même que son usage leur échappe (ils ne sont pas prescripteurs), ils reconnaissent ne plus pouvoir l’ignorer dans la démarche de l’abandon du tabac.

«Ni un produit du tabac, ni un médicament, ni un dispositif médical»

«La cigarette électronique est un produit récent contenant le plus souvent de la nicotine. On estime en France qu’en novembre 2013, la moitié des fumeurs l’avaient essayée. Ce n’est actuellement ni un produit du tabac, ni un médicament, ni un dispositif médical. Les professionnels de santé doivent toutefois tenir compte de ce nouveau produit lors de la prise en charge des fumeurs», expliquent ces tabacologues.

Pour autant, ce n’est pas un produit anodin:

«La cigarette électronique n’est pas un produit considéré comme sain car elle libère, entre autres, des substances irritantes et le plus souvent de la nicotine, substance addictive. En raison de son potentiel addictif et irritant (et des inconnues sur d’autres effets), les professionnels de santé doivent absolument déconseiller l’expérimentation de la cigarette électronique au non-fumeur –qu’il soit adulte ou adolescent– et à l’ex-fumeur qui souhaiterait tester ce nouveau produit.»

Pour ces experts, la page semble heureusement définitivement tournée des accusations de 60 millions de consommateurs, en août 2013, sur le potentiel cancérogène de cet inhalateur.

Les tabacologues ajoutent en revanche que l’e-cigarette (même sans nicotine) reproduit une gestuelle et un effet sensoriel oropharyngé (le fameux throat hit) assez voisin de la cigarette. Ceci pourrait contribuer à une forme de «renormalisation sociale» du tabac et ainsi favoriser l’initiation, en particulier chez les adolescents:

«Il est donc justifié que sa vente soit interdite aux mineurs et que sa publicité soit interdite.»

Ils se refusent enfin à aborder «la question particulière des règles à adopter concernant l’utilisation de la e-cig dans les lieux publics» (et notamment dans les structures de soins publiques ou privées, pour «certains patients hospitalisés en psychiatrie ou en centre de soins palliatifs»).

Attitude pragmatique

Il s’agit là d’une nouvelle attitude très pragmatique, qui prend en compte un phénomène sans précédent en France: au premier trimestre 2014, on a pour la première fois observé une baisse très notable des ventes de cigarettes (-8.9%) et de tabac à rouler (-7,5%) ainsi, conjointement, qu’une baisse encore plus importante du recours à l’arrêt du tabac par les méthodes médicales classiques (-51.6% pour les patchs et -39.4% pour le Champix® de la multinationale pharmaceutique Pfizer).

«Ces deux tendances –tabac et médicaments– étaient jusqu’à présent toujours en sens inverse. C’est là un véritable changement de paradigme. Il fait clairement suite à l’arrivée de la e-cigarette et nous ne pouvons pas ne pas en tenir compte, déclare à Slate.fr le Pr Bertrand Dautzenberg. Nous sommes désormais, médecins et autres professionnels de santé, en permanence questionnés par nos patients sur la cigarette électronique. Et en l’absence d’études probantes, nous sommes parfois porte-à-faux pour répondre. C’est le sens et la raison de l’élaboration de notre avis d’experts. Avec un seul objectif: aider un plus grand nombre de fumeurs à quitter le tabac.»

Face à cette «révolution des vapoteurs», les responsables de la politique sanitaire française apparaissent jusqu’à présent soit absents, soit radicalement désarmés. Aucun organisme public n’est chargé de prendre la mesure du phénomène, d’en étudier les ressorts et la portée en termes de santé publique. C’est ainsi, par exemple, que la Haute autorité de santé (HAS) se borne toujours à dire que la cigarette électronique «n’est pas recommandée à ce jour» mais que «son utilisation n’est pas découragée». «Nous n’avons pas assez de données scientifiques sur son efficacité et son innocuité», ajoute la HAS, qui ne fait rien pour constituer de telles données.

Cette situation incompréhensible, inacceptable, ne pourra raisonnablement durer. Ne serait-ce que parce que les dernières tendances des marchés et l’initiative de l’OFT coïncident avec les engagements que vient de prendre François Hollande lors du lancement du troisième «Plan Cancer». Pour lutter contre le tabac (à lui seul responsable de 70.000 morts prématurées par an), le président de République a demandé en février à la ministre de la Santé de présenter «avant l'été» un «Programme national de réduction du tabagisme». Objectif: obtenir «la réduction d’un tiers du nombre de fumeurs d’ici à 2019».

Exemple anglais

Le défi est de taille. Entre 2005 et 2010, la part des fumeurs quotidiens (18-75 ans) est passée en France de 28% à 30% (33% des hommes et 26,6% des femmes), avec une augmentation significative chez les femmes (en particulier entre 45 et 64 ans). Les chiffres officiels indiquent que la consommation de tabac atteint des niveaux très préoccupants chez les jeunes, les personnes précaires, les femmes. L’usage, parmi les jeunes de 15‐16 ans, est plus élevé que la moyenne européenne (38% contre 28%) et l’âge moyen d’initiation est actuellement de 13 ans.

Pour autant, ce défi n’est peut-être pas hors de portée. La France peut ici prendre exemple sur l’Angleterre qui, pour la première fois depuis quatre-vingts ans, est passée sous la barre des 20% de fumeurs. La démonstration en a été apportée en février dernier dans les colonnes du British Medical Journal (BMJ) par Jamie Brown et Robert West (University College London).

En Angleterre, le tabagisme était rare au début du XXe siècle. Le pic a été atteint en 1962 avec 70% de fumeurs et 40% de fumeuses. Puis la nation anglaise prit conscience du fléau. Le tabagisme recula ensuite au rythme de 0,6% par an à compter du début des années 1970.

Le progrès ne fut pas égal selon les classes sociales et tout n’est pas encore acquis, notamment chez les jeunes. Mais il y a bien eu en Angleterre un progrès majeur et spectaculaire de santé publique; progrès obtenu au prix d’une politique sanitaire pragmatique et volontariste –politique fondée sur des services publics proactifs et un véritable soutien financier à l’aide au sevrage qui n’existe toujours pas en France. [1]

Aujourd’hui, la cigarette électronique fait que la donne change. Il serait paradoxal que, fort de l’engagement du président de la République, le nouveau gouvernement continue de facto à compliquer le parcours de celles et ceux qui trouvent dans la cigarette électronique une méthode pour tenter de sortir de leur esclavage tabagique. Une cigarette électronique dont ils ne demandent pas encore qu’elle soit prise en charge par la Sécurité sociale dès lors qu’elle s’inscrit dans une démarche de sevrage. Cela pourrait ne pas tarder.

Jean-Yves Nau

[1] Le forfait annuel de sevrage tabagique est actuellement de 50 euros. Il est prévu son «triplement» (de 50 à 150 euros) «pour trois populations particulièrement exposées et souhaitant s’arrêter de fumer»: les jeunes de 20 à 30 ans; les bénéficiaires de la CMU; les patients atteints de cancer. Revenir à l'article

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