Le golf et la Ryder Cup peuvent sauver l’Europe

39th Ryder Cup à Medinah, aux Etats-Unis, en septembre 2012. REUTERS/Jeff Haynes

39th Ryder Cup à Medinah, aux Etats-Unis, en septembre 2012. REUTERS/Jeff Haynes

Et comment François Hollande et Angela Merkel devraient prendre exemple sur George Bush, père et fils, et s'intéresser à la Ryder Cup, rare sommet sportif à créer une identité européenne.

Les élections européennes du 25 mai ne seront pas, à l’évidence, un moment de communion très joyeux. Pour connaître un peu de félicité continentale, il faudra attendre le week-end des 26-28 septembre quand, à Gleneagles, en Ecosse, les pays européens feront corps dans un même effort commun à l’occasion de la compétition sportive qui, mieux que tous les sommets bruxellois, met superbement en lumière un véritable destin collectif.

C’est un événement unique en son genre qui n’a pas d’autre équivalent. Tous les deux ans, l’espace de trois jours, il engendre un bouillonnement de passion bien au-delà, par exemple, de la Coupe continentale d’athlétisme qui oppose les continents dans une sorte d’indifférence polie car il s’agit d’un rendez-vous secondaire du calendrier.

Ce sommet sportif, au cours duquel l’Europe devient une réalité concrète et pleine d’émotions, c’est, bien sûr, la Ryder Cup, la rencontre biennale de golf entre les Etats-Unis et l’Europe, devenue peut-être avec le temps la compétition la plus importante de la discipline. Les deux dernières éditions, à Celtic Manor au Pays de Galles en 2010 et à Medinah, près de Chicago, en 2012, ont consolidé sinon renforcé ce statut par la grâce de deux épilogues à couper le souffle en termes de suspense.

En raison de son succès croissant, la Ryder Cup ne concerne pas les seuls amoureux du golf, elle englobe désormais des fans de sport qui, le reste du temps, ne s’émeuvent guère des résultats des tournois du circuit professionnel. Et tous, de ce côté-ci de l’Atlantique, disent «allez l’Europe!» en remettant leurs drapeaux habituels dans leur poche.

Tous les deux ans, face aux Etats-Unis, 12 joueurs européens et un capitaine, unis derrière un seul étendard, celui du Vieux continent, sa couleur bleu et ses étoiles jaunes, mêlent ainsi leurs talents pour ne constituer qu’une seule équipe. Devant son écran de télévision, le téléspectateur français se ronge soudain les sangs parce qu’il souhaite ardemment qu’un joueur allemand rentre son putt de deux mètres. En Italie, un autre passionné s’arrache les cheveux en voyant un champion anglais expédier sa balle dans l’eau.

Magie de la compétition, les frontières entre les pays s’effacent pour ne plus former qu’une seule appartenance européenne avec cette précision, de taille: aucun joueur des deux camps ne touche le moindre dollar ou le moindre euro pour participer, contrairement aux équipes nationales de football ou de tennis (en Coupe Davis) qui sont rétribuées par leurs fédérations en fonction de leurs résultats. Tiger Woods n’échappe pas, bien sûr, à cette règle comptable absolue.

En 2012, lors de la dernière édition, l’équipe européenne avait ainsi un capitaine espagnol (José Maria Olazabal). Et les joueurs, choisis sur la foi de résultats accumulés lors des mois précédents, étaient originaires de Belgique (Nicolas Colsaerts), d’Italie (Francesco Molinari), d’Espagne (Sergio Garcia), de Suède (Peter Hanson), d’Allemagne (Martin Kaymer) et de Grande-Bretagne représentée par les Anglais Luke Donald, Ian Poulter, Justin Rose et Lee Westwood, les Nord-irlandais Graeme McDowell et Rory McIlroy et l’Ecossais Paul Lawrie.

A Medinah, les Européens, pourtant menés 10 points à six au seuil de la dernière journée, avaient fini par arracher la décision 14,5 à 13,5 -le plus beau renversement de situation de l’histoire de la compétition. En septembre prochain, à Gleneagles, un Français, Victor Dubuisson, déjà qualifié, sera de la fête comme avant lui ses compatriotes Jean Van de Velde en 1999 et Thomas Levet en 2004.

Le public ignore, ou ne sait plus, que la Ryder Cup, créée en 1927 par un Anglais, Samuel Ryder, était une compétition plus ou moins moribonde lors des années 70 et c’est justement l’Europe qui l’a sortie de l’ornière. En effet, jusqu’en 1977 inclus, la Ryder Cup opposait les seuls Américains aux seuls Britanniques associés aux Irlandais, les joueurs du continent en étant absolument exclus.

Mais les Etats-Unis écrasaient littéralement la compétition au point de n’avoir connu que trois fois la défaite entre 1927 et 1977. Au fil du temps, les scores sont devenus de plus en plus lourds au détriment des Britanniques et le suspense semblait tué dans l’œuf avant même le premier coup frappé. C’est alors que Jack Nicklaus, le grand champion américain, a eu une idée après avoir aidé son équipe à triompher facilement en 1977:

«Les Américains sont plutôt contents de considérer ce match comme un geste de fraternité, une façon de se retrouver, une occasion de s’amuser, mais en Grande-Bretagne, la chose est vue différemment. Les gens ici veulent une vraie opposition. Si c’est ce qu’ils désirent, eh bien qu’ils composent une équipe plus forte.»

Il avait suivi ses propos d’une lettre à Lord Derby, le président de la PGA britannique, et moins d’un an plus tard deux membres du comité britannique de la Ryder Cup se sont retrouvés à l’Augusta National Golf Club, aux Etats-Unis, afin de convaincre les Américains d’accepter la présence d’Européens continentaux aux côtés des Britanniques. D’autres options avaient été envisagées: une équipe du Commonwealth, par exemple, ou une équipe du «reste du monde» comme suggérée par Nicklaus. Mais ces propositions avaient été rejetées en raison de l’éloignement de pays comme l’Afrique du Sud ou l’Australie. Et avec tant de joueurs venus d’horizons aussi divers, resterait-il encore assez de places pour les Britanniques?

Une construction européenne inversée

Tandis que le circuit européen était en train de prendre de l’ampleur et alors que le jeune Espagnol Severiano Ballesteros attirait tous les regards, une équipe européenne avait été finalement considérée comme une idée plus séduisante. Et en 1979, elle était devenue une réalité avec l’apport de deux Espagnols, Ballesteros donc et Antonio Garrido, qualifiés aux côtés des Britanniques.

Deux ans plus tard arriva l’Allemand Bernhard Langer, autre nouvelle figure de proue de cette équipe européenne qui, en 1985, au Belfry, en Angleterre, allait enfin dominer les Etats-Unis après 13 défaites consécutives depuis 1957. Un succès suivi, en 1987, d’un triomphe aux Etats-Unis, le tout premier en terre étrangère.

Entre 1979 et 2012 (l’édition de 2001 a été reportée en 2002 en raison des événements du 11 septembre d’où le décalage de trois ans entre l’édition 1999 et la suivante, celle de 2002), l’Europe a fini par se tailler la part du lion. Elle s’est imposée neuf fois, s’inclinant à sept reprises avec un match nul en 1989 (l’équipe qui est détentrice du trophée garde le trophée en cas d’égalité). Et à chaque rencontre, l’excitation est totale avec des débordements de joie que ne renieraient pas des stades de football.

L’une des choses les plus regrettables dans cette belle histoire est que les dirigeants européens ignorent, ou presque, cette équipe de Ryder Cup (Angela Merkel et François Hollande savent-ils d’ailleurs de quoi il est question?) alors qu’aux Etats-Unis, le Président, en fonction de son agenda, se fait souvent un devoir de recevoir l’équipe américaine à la Maison Blanche pour lui souhaiter bonne chance ou pour la féliciter.

Les présidents américains ont été, il est vrai, des golfeurs souvent passionnés, John Kennedy étant jugé comme le meilleur de tous clubs en mains. En 1997, alors qu’il n’était plus président des Etats-Unis, George Bush s’était ainsi déplacé en Espagne où avait lieu le match pour délivrer un message de motivation aux 12 joueurs sélectionnés. En 1999, George W. Bush, qui allait devenir président à son tour quelques mois plus tard, avait eu, à Boston, un impact semble-t-il décisif sur la victoire américaine.

Parce que son équipe était en difficulté à la veille de la dernière journée, Ben Crenshaw, le capitaine américain, avait demandé à celui qui était alors gouverneur du Texas (et son ami) de s’adresser à ses joueurs placés au pied du mur. Au moment du dîner, Bush avait tenté de les inspirer en leur lisant les extraits des mémoires d’un soldat ayant participé au siège de Fort Alamo. Le lendemain, les joueurs américains furent intouchables et triomphèrent aux dépens des Européens.

En Europe, nul dirigeant, hélas, pour s’impliquer ou s’enflammer de cette façon alors que la Ryder Cup est un joli symbole de l’idéal qu’ils tentent de défendre au gré des multiples crises, mais rares sont les politiques de ce bord de l’Atlantique à en avoir la moindre conscience.

En 2018, la France accueillera la compétition au Golf National, dans les Yvelines. Quel que soit le(a) Président(e) français(e) du moment, il ne sera pas alors trop tard pour installer de nouvelles habitudes et pour se dire que le golf c’est peut-être compliqué comme l’Europe, mais que le jeu en vaut vraiment la chandelle dans des circonstances aussi exceptionnelles…

Yannick Cochennec