Economie

Alstom, une bonne affaire pour Bouygues, pas pour l’Europe

Gilles Bridier, mis à jour le 08.05.2014 à 9 h 53

Le groupe Bouygues sera resté huit ans dans l’énergie. Les bouleversements dans le secteur tout comme la priorité donnée aux télécoms expliquent son changement de stratégie. Son investissement sera rentabilisé. Tant pis pour les aspects plus politiques de cette cession.

La campagne alsacienne autour de Fessenheim. REUTERS/Vincent Kessler.

La campagne alsacienne autour de Fessenheim. REUTERS/Vincent Kessler.

Quelle était donc la stratégie de Bouygues en entrant au capital d’Alstom en avril 2006? La vente des activités énergie (70% de l’activité d’Alstom) seulement huit ans plus tard va mettre fin à cette diversification. C’est relativement court.

Car par exemple, pour construire une centrale nucléaire comme l’EPR de Flamanville dont la mise en service n’est pas attendue avant 2016, il aura fallu une dizaine d’années! Dans l’énergie comme dans les transports, les cycles industriels sont très longs, surtout si l’on intègre les phases de recherche et développement qui président à toute réalisation. Huit ans, dans cette industrie, c’est presque un «aller-retour».

Certes, ce n’est pas Bouygues qui est à la manœuvre pour mener cette cession. Mais avec 29,4% du capital (plus de la moitié de la part française de l’actionnariat) et même si le groupe insiste sur le caractère minoritaire de sa participation, Bouygues est l’actionnaire de référence avec deux représentants au conseil d’administration (qui compte quatorze membres).

Et s’il ne fait aucun doute que Patrick Kron, Pdg d’Alstom, assume la cession de ces activités et mène les négociations, il a en amont obtenu le soutien de son actionnaire principal qui, en l’occurrence, fait preuve d’un comportement opportuniste d’investisseur financier plutôt que de partenaire industriel.

Une série de bouleversements dans l’énergie

Reprenant la participation acquise par l’Etat à l’initiative de Nicolas Sarkozy en 2004 pour sortir le groupe industriel de l’impasse, Bouygues avait d’ailleurs pris ses précautions, ne s’engageant à conserver les actions acquises auprès de l’Etat que pendant trois ans.

Toutefois, les perspectives étaient à bien plus long terme. Car on évoquait à l’époque une ouverture du capital d’Areva (contrôlé aujourd’hui, directement ou non, à 86,5% par l’Etat) à laquelle Alstom aurait pu participer pour former un puissant intervenant de la filière nucléaire française.

Mieux: lorsque Nicolas Sarkozy devint chef de l’Etat, que le pôle nucléaire fut distingué pour son excellence et qu’une réorganisation fut opérée sous la houlette d’EDF désigné chef de file de la filière, le projet sur Areva sembla pouvoir aboutir. On échafaudait même des hypothèses de fusion malgré l’opposition d’alors à la tête d’Areva.

Mais le contexte fut bouleversé. Lorsque Bouygues entra au capital d’Alstom, la crise économique et ses répercussions sur le marché mondial de l’énergie n’avait pas encore éclaté. Personne n’imaginait qu’une catastrophe nucléaire se produirait à Fukushima et gèlerait nombre de projets de centrales dans le monde. On ne parlait pas encore du gaz et des huiles de schiste comme d’une alternative crédible dans l’énergie venant concurrencer non seulement les hydrocarbures traditionnels mais également d’autres formes de production comme le nucléaire, obligeant à réviser les calculs de rentabilité.

Et finalement, même le projet d’une fusion avec Areva ne fut plus jugé pertinent par Patrick Kron qui en était initialement partisan. La fin, pour Bouygues, d’un grand projet.

Sans parler de la concurrence du charbon bon marché qui entretient la demande pour des centrales thermiques classiques, secteur sur lequel la concurrence mondiale est féroce. Ni de la montée en puissance de nouveaux concurrents dans l’industrie nucléaire, en Corée  notamment mais aussi en Chine. Ni de la crise de la dette publique qui pousse les gouvernements à moins subventionner les énergies renouvelables, réduisant leur attractivité pour les investisseurs.

Tout ceci se traduisant par une baisse de 10% des prises de commandes du groupe sur l’exercice 2013/2014, souligne la direction.

Ainsi, sur le plan stratégique, toutes les cartes ont été rebattues en huit ans seulement. Au point que Bouygues, changeant son fusil d’épaule, cherchait depuis plusieurs mois à vendre sa participation dans Alstom.

On notera que, malgré cette perspective, ni EDF ni Areva n’ont réagi. Les deux partenaires n’ont d’ailleurs pas commenté publiquement le projet de vente des activités dans l’énergie d’Alstom à General Electric, ce qui laisse planer de sérieux doutes sur la solidité de la filière nucléaire française après les tentations manifestées par l’un et l’autre pour travailler avec des partenaires asiatiques.

Et au passage, après l’épisode PSA qui a trouvé son salut dans l’ouverture de son capital au chinois Dongfeng, la France prend conscience que les groupes qu’elle considère comme ses champions nationaux sont, à l’échelle internationale, très vulnérables.

Un investissement rentabilisé

Pour autant, malgré tous les bouleversements intervenus dans la période, Bouygues n’a pas à regretter son investissement dans Alstom. Alors que le montant total a été de 3,5 milliards d’euros (y compris les 2 milliards pour acquérir les 21% de l’Etat en 2006), cette participation a contribué pour plus d’1,5 milliard d’euros à ses bénéfices sur la période. Et même après la dépréciation en 2013 de 1,4 milliard d’euros de cette participation dans les comptes de Bouygues, celle-ci était encore valorisée à quelque 3 milliards d’euros. 

Avec la proposition de General Electric, d’abord démentie par la direction d’Alstom puis saluée à l’unanimité par le conseil d’administration, de reprendre pour 12,35 milliards d’euros l’activité dans l’énergie, Bouygues pourrait espérer récupérer 2 milliards d’euros dans l’opération, une fois déduits les investissements envisagés dans la branche transports. Dont Bouygues resterait actionnaire au moins dans un premier temps.

Pas une si mauvaise affaire, tout compte fait! De quoi pouvoir relancer une stratégie offensive dans les télécoms, qui reste une option stratégique prioritaire du groupe même après la déconvenue sur SFR alors que l’affaire semblait entendue. Toutefois, la décision de sortir d’Alstom était antérieure à l’échec sur SFR.

Reste qu’aujourd’hui, il ne va plus rester qu’à comparer les offres concurrentes, en l’occurrence celles de General Electric et de Siemens… lorsque celle-ci aura été étayée. Photographiée en temps réel, l’offre américaine a de réels atouts, pour la complémentarité des activités et le bonus proposé par GE pour emporter la décision.

Arnaud Montebourg, ministre de l’Economie, semble lui-même admettre la qualité de cette offre lorsqu’il demande au groupe américain, qui pèse sept fois plus lourd qu’Alstom en chiffre d’affaires et vend quinze fois plus de turbines, de l’améliorer encore. Comme si, à ce stade, une solution européenne avec Siemens avait peu de chance de lui être préférée. Le délai de réflexion jusqu’à fin mai permet à l’Etat de sauver la face jusqu’après les élections européennes. Mais il n’est pas actionnaire du groupe et, côté Alstom, le conseil d’administration s’est déjà exprimé.

C’est dans la durée qu’une solution européenne aurait pu être bâtie, comme ce fut le cas dans l’aéronautique pour aboutir à Airbus. Ce qui implique une véritable vision à long terme, des industriels comme des politiques. Mais elle a toujours fait défaut dans le domaine de l’énergie.

Eviter un remake du scénario d’Euronext

Aussi, un épilogue à la façon d’Euronext en 2006 risque de se jouer. Plutôt que de fusionner avec la bourse allemande Deutsche Börse, quitte à lâcher du lest sur les périmètres de pouvoir pour faire aboutir une solution véritablement européenne, la bourse paneuropéenne (regroupant déjà les places française, néerlandaise, belge et portugaise) préféra se laisser séduire par l’offre américaine du Nyse, la bourse new-yorkaise, ponctuellement plus attractive.

Mais dix ans plus tard, tout le monde déchante. Alors qu’Euronext a perdu de son influence face à d’autres places émergentes et que NYSE Euronext a même été rachetée, c’est toute l’Europe qui se retrouve cantonnée dans les seconds rôles sur la planète finance, ce qui ne reflète pas son rôle et son pouvoir économique. 

Dans le domaine énergétique, l’indépendance des approvisionnements comme des modes de production participent d’une sécurité dont la crise ukrainienne vient rappeler qu’elle ne doit jamais être négligée. L’actualité offre à l’Union européenne des sujets de méditation pour ne plus reculer sur une Europe de l’énergie qu’elle n’a jamais voulu construire. Or, personne ne peut miser sur l’avenir de General Electric à très long terme, sur les choix stratégiques futurs de l’américain pour ses différentes activités, et sur ce qui restera de capacité de l’Europe à pouvoir contrôler ses secteurs stratégiques. 

C’est en ce sens que l’Europe a besoin de se doter de champions dans des secteurs de pointe.  Une décision en faveur d’une offre de Siemens aurait évidemment une signification politique beaucoup pertinente pour l’Europe. Mais ce genre de solution ne peut se construire que dans la durée pour qu’un véritable projet industriel puisse émerger, sans pénaliser l’emploi.

Or, sur le dossier Alstom, les choix vont être arrêtés sans qu’une telle anticipation n’ait pu être conduite, comme dans le cas d’Euronext. Ce qui n’est pas une bonne nouvelle pour l’Europe.

Gilles Bridier

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