Monde

J'ai fait le marathon de Pyongyang. Voilà ce que j'ai vu

Will Philipps, mis à jour le 06.05.2014 à 17 h 20

42kilomètres dans une des dernières dictatures communistes du monde.

L'Arc de triomphe, construit pour commémorer la fin du joug japonais en 1945 / Koryo Tours

L'Arc de triomphe, construit pour commémorer la fin du joug japonais en 1945 / Koryo Tours

PYONGYANG, Corée du Nord

Alors que j’attends le signal du départ du marathon de Pyongyang, je me retrouve submergé par une grosse prise de conscience: je suis là, en Corée du Nord, je porte une tenue de course dernier cri, des baskets fluo, et j’ai du gel énergétique dans les poches. Les participants locaux, eux, portent un équipement si vieux qu’il semble prêt à lâcher à tout moment.

Malgré tout, on se salue, on se tape dans les mains dans les minutes qui précèdent la course. Puis le coup de feu retentit, et nous voilà lancés.

Quelques secondes plus tard, nouveau coup de feu: faux départ. Mais peu après, nous voici partis pour de bon, à fouler les routes de Pyongyang pour un moment historique: cette année, c’est la première fois que des coureurs amateurs étrangers sont autorisés à participer à la course nord-coréenne.

Pour moi, courir le marathon de Pyongyang –ou plus exactement, le 27e Mangyongdae Prize Marathon, nommé d’après le lieu de naissance du «président éternel » Kim II-sung– c’est l’occasion de courir au cœur de l’un des pays les plus fermés et particuliers qui existent; une manière unique de découvrir un endroit unique, et avec un peu de chance, de côtoyer les gens qui y vivent.

Quand on est touriste en Corée du Nord, on n’est libre de rien, sauf une fois rentré à l’hôtel. Les étrangers parcourent la ville dans des bus touristiques étincelants, et voient des ouvriers au regard vide en bleu de travail terne. J’espérais que le marathon me permettrait de découvrir une autre facette de ce pays.

Mais je dois reconnaître que j’avais une autre idée en tête: je voulais tout simplement pouvoir dire que j’avais accompli quelque chose d’aussi fou que de courir un marathon dans la République populaire démocratique de Corée. Comme Simon Cockerell, directeur général de Koryo Tours, l’agence de voyage basée à Pékin qui a organisé mon voyage, l’a dit à l’Associated Press:

«Je pense que ce qui attire, c’est surtout la partie “Pyongyang”, plus que la partie “marathon”.»

A dire vrai, Simon m’a expliqué que même si son entreprise avait permis de réunir étrangers et Nord-Coréens dans d’autres sports par le passé, il n’avait jamais rien fait de cette ampleur. En tout, 225 coureurs étrangers ont participé au marathon du 13 avril, à courir librement dans les rues de Pyongyang, avec toute la ville présente pour suivre la course.

L'Arc de triomphe, construit pour commémorer la fin du joug japonais en 1945 / Koryo Tours

A notre atterrissage à l’aéroport de Pyongyang la veille de la course, nous rencontrons des guides locaux, deux femmes, qui se présentent comme étant Kim et Kim. Pour éviter de se tromper, la Kim la plus âgée plaisante en disant qu’il faut l’appeler «la Kim mariée», et sa collègue plus jeune «la Kim célibataire». Elles nous disent à quel point elles sont heureuses que des étrangers prennent part à la course de dimanche. Leur anglais, à ma grande surprise, est proche de la perfection.

Notre groupe discute avec les deux Kim, pendant qu’on attend que tout le mode passe la sécurité. Ce n’est que du papotage, mais le fait d’être vraiment en Corée du Nord, à discuter avec des Nord-Coréens pour la première fois, tout ceci est vraiment fascinant. Mais pour les deux Kim, tout cela n’a l’air d’être qu’une journée de travail ordinaire.

Nous posons beaucoup de questions à propos du marathon, dont certaines auxquelles nos guides sont incapables de répondre. Notre agence de voyages nous a dit de nous attendre à tout et d’être prêts à faire face à de mauvaises informations et à des changements de dernière minute.

Nous n’étions pas autorisés à prendre nos baladeurs MP3, et on nous a prévenus qu’aucun nom de pays, aucun message ou aucun drapeau national ne devaient être vus sur notre équipement de course. Malgré tout, le jour de la course, j’ai vu beaucoup de gens courir avec leur baladeur, et deux coureurs avaient respectivement un drapeau allemand et britannique. En fait, j’ai appris plus tard que seuls les drapeaux américain et japonais étaient interdits. Un autre coureur a dû participer à la course en jean parce que la marque de son short était trop visible, selon un article du Daily Mail. Simon Cockerell me raconte ensuite que «la plupart de ces problèmes de communication étaient surtout liés au fait que cet événement était une première. En Corée du Nord, quand il y de la confusion ou de l’incertitude, la réponse par défaut, c’est “non”. Une bonne partie des informations qu’on nous avait données avant la course se révélées fausses».

Une des grandes incertitudes, c’est le temps limite pour terminer le marathon. Des mois plus tôt, on nous a dit qu’il était de cinq heures, mais la veille de la course on me dit que c’est quatre heures. Cela m’inquiète, car mon meilleur temps au marathon, c’est 4h20. Je demande à la Kim mariée de clarifier les choses.

«Pas d’inquiétude, tu vas finir le marathon.»

Ça ne me rassure pas vraiment.

Les directives officielles que nous recevons, imprimées sur une simple feuille A4, nous expliquent que la cérémonie de clôture aura lieu à 13h, soit quatre heures exactement après le début de la course. La cérémonie aura lieu dans le stade Kim II-sung, 50.000 places, qui sera le point de départ et d’arrivée du marathon. Puisque ma principale préoccupation, c’est de finir la course, je comprends que je vais devoir finir en moins de quatre heures, ou risquer de ne pas finir du tout.

Après notre arrivée, je bombarde nos guides de questions sur la place du sport en Corée du Nord. «Notre dirigeant souhaite que notre peuple fasse du sport et reste en bonne santé. C’est pour ça que les étrangers ont été invités au marathon cette année», explique la Kim célibataire. 

Peter Lau, coureur amateur, tape dans les mains des spectateurs du marathon, tandis qu’il termine la moitié de la course, juste devant le stade Kim II-Sung. De nombreux coureurs étrangers ont fait un temps inférieur à leur moyenne parce qu’ils se sont arrêtés pour rencontrer la population le long du parcours. / Koryo Tours

Sur la route de l’hôtel, nous passons devant de grands centres sportifs, construits dans le style soviétique, et qui ont été récemment remis à neuf pour le badminton, le taekwondo et la natation. Plus tôt dans l’année, l’ouverture d’une station de ski au nord du pays a fait grand bruit en Occident, et pendant mon séjour je vois de nombreux jeunes hommes et femmes qui jouent au volley, au foot, et font même du patin à roulettes dans des skateparks flambant neufs construits dans Pyongyang. Quant à la raison pour laquelle le marathon de cette année a été ouvert à davantage de touristes amateurs (auparavant, seuls les coureurs professionnels avaient le droit de participer), personne ne la connaissait vraiment, même si certains pensent que cela fait partie d’une campagne plus vaste pour booster le tourisme et redorer le blason d’un pays à l’image ternie.

Puisque j’ai déjà participé aux marathons de Londres et Shanghai, je suis curieux de voir en quoi celui de Pyongyang sera différent. L’une des différences évidentes, c’est que même si ces deux villes proposent des courses pour les professionnels (Pyongyang n’a attiré qu’une poignée de coureurs professionnels étrangers au cours des dernières années), les grands marathons occidentaux sont aussi des courses à l’ambiance détendue, ouvertes aux athlètes de tous niveaux.

A Pyongyang, ce n’est pas pareil. L’ambiance n’a rien de «détendu» pour cette course. Tous les coureurs nord-coréens sont là pour la compétition, et j’en soupçonne beaucoup de faire partie de d’équipes ou de clubs sportifs. Pour les coureurs nord-coréens, je suppose qu’un bon résultat au Mangyongdae Prize pourrait avoir des conséquences qui changeraient leur vie; cela peut vouloir dire être accepté dans un meilleur club ou une meilleure école, qui pourrait ensuite mener à une place en université, et à un avenir meilleur pour eux et leurs familles. Quand je pense à la pression qu’ils ont sur les épaules, mon envie de boucler en quatre heures semble dérisoire.

***

Le jour de la course, je me place à côté de Nord-Coréens sur la ligne de départ. On voit sur leur visage qu’ils sont extrêmement concentrés à quelques secondes du départ de cette course de 42 kilomètres. L’atmosphère se détend avec le faux départ, qui suscite beaucoup de rires dans les tribunes, et de la frustration chez les officiels de la course. C’est l’un des rares moments où le marathon est chaotique, le reste de la journée se déroule sans aucun accroc.

Enfin, sauf si on a besoin de s’arrêter pour aller aux toilettes au beau milieu de la course, une chose que font malheureusement de nombreux marathoniens (comme tout le monde a pu le voir avec Paula Radcliffe lors du marathon de Londres en 2005). On peut trouver des toilettes tout au long du parcours de la plupart des marathons des grandes villes; sinon on peut toujours passer par-dessus la barrière et trouver un coin tranquille.

Mais à Pyongyang, on nous dit de ne pas uriner dans les rues, et s’éclipser de la course est totalement hors de question. A la place, il y a quelques toilettes indiquées sur le parcours dans des lieux publics et des restaurants, certains à 50 mètres de la course et d’autres, de façon incroyable, au deuxième étage d’un immeuble.

Des étrangers au milieu des coureurs coréens. L'homme en blanc est italien et a terminé second du semi-marathon / Koryo Tours

Ces tours dominent le paysage tout au long de la course, soit quatre tours dans la ville. On passe aussi devant d’imposants monuments, comme l’Arc de Triomphe, construit pour commémorer la fin du joug japonais en 1945, et le stade du 1er-Mai, où les «jeux de masse» se tiennent devant plus de 100.000 spectateurs chaque année. Mais on passe aussi devant des rues plus modestes le long de barres d’immeubles d’un gris et d’un vert ternes; les seules signes de vie ou de couleurs, ce sont les quelques pots de fleurs sur les rebords de fenêtres.

L’esthétique de Pyongyang est vieillotte et kitsch, figée dans les années 1960. Pas de néons, pas de publicités, pas de panneaux d’affichage. Tout le monde est un peu uniforme. Les barres d’immeubles et les installations sont peintes dans une gamme de couleurs que je voyais dans la maison de mes grands-parents. Les tramways sont vieux et usés, les routes sont en béton gris. Même l’herbe semble sortie d’un autre temps. Ce n’est qu’en passant devant l’ambassade de Russie, avec ses paraboles et sa climatisation, que je comprends qu’aucun autre bâtiment de la ville n’a de tels équipements.

Un peu plus tôt, j’avais demandé à la Kim célibataire si elle avait constaté beaucoup de changement à Pyongyang au cours des 25 années qu’elle y avait passées. Elle m’avait répondu que non, qu’en raison de la situation économique difficile de son pays ces derniers temps, il n’y avait pas eu énormément de changement.

Il y avait des exceptions, bien sûr, comme des monuments neufs en honneur des dirigeants, ou l’hôtel Ryugyong qui ouvrira bientôt ses portes: un gratte-ciel de 330 mètres de haut en forme de pyramide, en état de construction permanente depuis 1987. Kim m’a dit qu’il serait terminé au cours des deux prochaines années –mais je pense qu’elle dit ça depuis longtemps.

Le vainqueur savoure sa victoire au cœur du stade Kim II-Sung. La course masculine a été remportée par un Nord-Coréen pour la première fois depuis plusieurs années / Koryo Tours

On peut voir l’hôtel Ryugyong au milieu de la skyline embrumée une bonne partie de la course. Quand on passe à côté, des hordes de gens sont réunis, jeunes et moins jeunes. La plupart portent un uniforme ou une tenue militaire. Il y a des groupes d’enfants, qui poussent des cris de joie quand je leur tape dans les mains en criant «annyeong!» –Salut!

Vers la fin de la course, il y a de moins en moins de coureurs, et les concurrents les plus rapides ont arrêté de me doubler. Il y a des officiels le long du parcours qui s’assurent qu’on ne se perde pas, mais seulement à certains endroits. Pendant de longues portions je suis isolé, et je cours à quelques mètres d’ouvriers à vélo, ou d’enfants qui jouent au foot.

A ce moment du marathon, ce qui me frappe le plus, c’est le silence. A part celui de mes pas, il n’y a presque pas de bruit –Pyongyang n’est pas une ville connue pour ses embouteillages et ses bruits de klaxon. Pendant ces moments de calme, je m’amuse à crier «annyeong!» à des groupes de Nord-Coréens qui s’arrêtent pour me voir courir. Ils éclatent de rire. Je songe à m’asseoir à l’arrêt de bus pour partager mes gels énergétiques avec eux, mais je dois encore arriver au stade dans le temps imparti.

Quand j’entame le quatrième et ultime tour, le temps file vite, tout comme l’énergie dans mes jambes. J’ai terminé la première moitié de la course trop vite; avec l’adrénaline et la peur de ne pas finir, j’ai couru à un rythme trop élevé. A présent, d’autres coureurs me dépassent, et mon corps est prêt à abandonner.

Quatre heures se sont écoulées, et je suis encore à un kilomètre du stade, avec un tour à faire sur la piste une fois que j’y serai. Je suis submergé par une énorme vague de déception quand je comprends que je ne vais peut-être pas y arriver. Une voiture d’officiels arrive à ma hauteur, et ils me font signe de monter. Je refuse poliment et j’accélère, et tandis que je prends un virage, je vois que les portes du stade sont toujours ouvertes.

Un instant plus tard, dans l’énorme stade, je m’engage sur une piste vide, sans savoir si je dois courir dans le sens des aiguilles d’une montre, ou à l’inverse. 50.000 paires d’yeux me regardent, tandis que je parcours lentement les quatre cents derniers mètres.

Will Philipps termine le marathon dans le stade de 50.000 places. Koryo Tours

Il n’y a pas de concurrents devant ou derrière moi. Le public m’encourage (et rit) tandis que je passe la ligne d’arrivée, je suis avant-dernier. Je lève les bras en signe de victoire, conscient qu’avec quelques minutes de retard, je n’aurais pas pu finir du tout. Ce moment, c’est ma médaille d’or. Quelque chose de grand pour moi.

Will Philipps

Traduit par Anthyme Brancquart

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