France

Comment le gouvernement s'est radicalisé

Jean-Baptiste Daoulas, mis à jour le 06.05.2014 à 7 h 15

Le départ des écologistes et la fronde de la gauche du PS font des radicaux de gauche un appoint indispensable de la majorité de Manuel Valls, même si leur pouvoir de menace reste limité.

Jean-Michel Baylet, Harlem Désir et Claude Bartolone, en octobre 2012. REUTERS/Jean-Philippe Arles.

Jean-Michel Baylet, Harlem Désir et Claude Bartolone, en octobre 2012. REUTERS/Jean-Philippe Arles.

La majorité gouvernementale rétrécit comme peau de chagrin, les écologistes et les frondeurs du PS empêchent Manuel Valls et François Hollande de dormir, mais il ne faut pas compter sur les radicaux de gauche pour pleurer sur tout ce lait renversé.

Au contraire, les désormais seuls alliés du PS ont fait leurs comptes après le vote du mardi 29 avril sur le pacte de stabilité. Seules trente-trois voix séparaient le oui du non.

En décomptant les votes positifs de trois députés UDI et de l’UMP Frédéric Lefebvre, ce sont les voix du groupe radical de gauche qui ont permis au texte de s’imposer aussi largement à l’Assemblée. «Sans nous, il n’y aurait pas eu de majorité de gauche sur le programme de stabilité, affirme Roger-Gérard Schwartzenberg, le patron des députés radicaux. Manuel Valls aurait dû s’appuyer en partie sur le centre, ce qui aurait rendu les choses politiquement plus difficiles.»

Alors que les députés frondeurs du PS se réuniront désormais une fois par semaine pour ourdir leur riposte contre la politique économique de Manuel Valls, le vote du projet de loi de finances rectificative pour 2014, prévu au mois de juin, s’annonce d’ores et déjà serré. «On voit bien qu’un certain nombre de textes ne pourront passer qu’avec l’appui des radicaux. Sur le plan mathématique, c’est l’émergence d’un soutien qui devient décisif pour les mois qui viennent», sourit le député du Calvados Alain Tourret, l’un des élus les plus actifs du Palais Bourbon. «Globalement, nous sommes incontournables!»

De plus en plus isolé, Manuel Valls s’emploie à choyer ses derniers alliés. D’abord, en transformant en postes dorés le plomb des 0,64% recueillis par Jean-Michel Baylet à la primaire de 2011. Entre la promotion de Sylvia Pinel au ministère du Logement et l’arrivée des secrétaires d’Etat Thierry Braillard et Annick Girardin, un peu moins d’un député PRG sur quatre a hérité d’un portefeuille ministériel. Proportionnellement, ils constituent le groupe parlementaire le mieux représenté au gouvernement, et ce alors que le gouvernement Valls compte huit membres de moins que celui de Jean-Marc Ayrault.

Câlinothérapie

Le Premier ministre multiplie les égards symboliques en direction des députés radicaux de gauche. Ainsi, sa présence au cours de leur réunion hebdomadaire, ce mardi 6 mai, est tout à fait exceptionnelle pour un groupe minoritaire.

Le mois dernier, il a reçu à deux reprises Roger-Gérard Schwartzenberg pour préparer le vote du pacte de stabilité. En plein débat sur le niveau de revenu en dessous duquel il fallait épargner aux petites retraites le gel prévu dans le pacte, le Premier ministre a ostensiblement retenu la limite des 1.200 euros réclamée par les radicaux de gauche, là où la ministre des Affaires sociales Marisol Touraine évoquait seulement un millier d’euros.

«Manuel Valls m’a téléphoné avant sa lettre aux parlementaires du 28 avril pour me dire notamment: “J’ai retenu les 1.200 euros, cela te fera plaisir”», se réjouit encore Roger-Gérard Schwartzenberg. «Il y a quand même 6,5 millions de retraités, c’est à dire la moitié des retraités français, qui vont heureusement échapper à cette mesure de gel.»

L’intense calinothérapie des radicaux de gauche engagée par Manuel Valls suffira-t-elle à lui assurer leur soutien inconditionnel sur tous les textes économiques? «J’ai dit que nous votions la confiance, mais que c’était un soutien lucide et réfléchi, et que l’on apprécierait texte par texte et au cas par cas», prévient Roger-Gérard Schwartzenberg.

En échange de leur soutien, les radicaux souhaitent obtenir des gages sur leurs dossiers de prédilection. Ils demandent notamment une nouvelle loi sur la laïcité, après l’annulation par la justice, en mars 2013, du licenciement d’une employée voilée dans une crèche privée des Yvelines.

Quant aux textes économiques, si délicats pour Manuel Valls, le soutien des radicaux sera assorti d’attentes précises. Malgré la disette des caisses de l’Etat, ils demanderont un relèvement des minimas sociaux au cours des discussions budgétaires de l’automne.

Le sort réservé aux fonctionnaires risque aussi de faire désordre. «Le point d’indice doit rester gelé», assène Alain Tourret. «Si cela ne doit plus être le cas, il faut des contreparties à négocier avec les fonctionnaires.» Le député du Calvados souhaite notamment le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, la réduction de la fonction publique territoriale et une augmentation du temps de travail effectif de ses agents. Soit autant de chiffons rouges pour l’aile gauche du PS.

«Ils aiment être du côté du pouvoir»

Mais les moyens de pression des radicaux sont limités. S’ils comptent presque autant de députés que les turbulents écologistes (treize contre dix-huit), leur poids politique est bien moindre. «Il y a une contrainte électorale évidente, analyse le constitutionnaliste Didier Maus, lui même membre du Parti radical valoisien. Les radicaux de gauche aiment être du côté du pouvoir, mais d’un point de vue purement électoral, ils ont besoin de coller au Parti socialiste, de la même façon que les valoisiens ont besoin de coller à l’UMP ou à l’UDI selon les circonstances. Leur force politique autonome est faible.»

Se mettre en marge de la majorité gouvernementale équivaudrait à se priver d’un précieux accord électoral avec le PS. «S’ils quittent la majorité, c’est dramatique. Mais s’ils la quittent, ils ont perdu aussi puisqu’ils ne seront plus réinvestis. La marge de négociation est relativement faible», résume Didier Maus.

Le PRG reste un parti d’élus avides de postes et de protéger leurs bastions locaux, comme le rappelle Frédéric Fogacci, chercheur à la Sorbonne et enseignant à Sciences Po, qui a consacré sa thèse à l’histoire politique des radicaux:

«Quand, en 1981, leur parti a eu un candidat à la présidentielle [Michel Crépeau, NDLR], beaucoup de grands élus se sont désolidarisés de leur propre candidat pour soutenir François Mitterrand dès le premier tour. Ce sont des élus qui ont un sens aigu de leur intérêt électoral et un assez faible patriotisme de parti.»

Les maigres aventures électorales en solo des radicaux de gauche sous la Ve République leur ont laissé un goût amer. Dernier exploit en date, les européennes de 2009, pour lesquelles ils n’avaient réussi à conclure d’alliance ni avec le PS, ni avec le Modem. Le PRG avait réussi le tour de force de diffuser des spots de campagne à la télévision tout en ne présentant aucun candidat.

Cette année, en revanche, un accord électoral avec le PS leur a réservé la tête de liste dans la région Sud-Ouest, avec l’assurance d’être représentés au Parlement européen. Et comme on ne change pas une recette payante, les radicaux de gauche devraient à nouveau tendre la sébile l’an prochain pour obtenir des places éligibles aux élections régionales. 

«Logique constructive»

Si Manuel Valls ménage ses alliés radicaux pour la forme, il sait aussi qu’il serait aisé de leur tordre le bras en cas de besoin. Mais, sauf bouleversement politique majeur, cela ne sera pas nécessaire. Les élus PRG ont dans leur ADN une culture de gouvernement qui les dissuade naturellement d’envisager une rupture fracassante à la Cécile Duflot. «Le sens de l’Etat est important pour les radicaux. En toute circonstance, il ne faut pas être dans une attitude de blocage et de rupture, mais dans une logique constructive qui comprend les contraintes gouvernementales», explique Frédéric Fogacci.

Même si le patron des députés radicaux dit vouloir examiner les textes économiques de Manuel Valls «au cas par cas», il est peu probable qu’ils prennent le risque de mettre en danger le gouvernement sur des questions budgétaires, tout simplement car ce ne sont pas les questions qui leur importent le plus.

«Pour les radicaux de gauche, on ne se situe pas à gauche pour des critères économiques et sociaux», observe Frédéric Fogacci. «On se sent beaucoup plus à gauche sur des questions institutionnelles, sociétales ou de libertés publiques.» Depuis le début du quinquennat, seules les lois sur la réforme du Conseil supérieur de la magistrature, la transparence de la vie politique –«du poujadisme d’Etat», d’après Roger-Gérard Schwartzenberg– et le cumul des mandats ont fait sortir le PRG de ses gonds. 

Contrairement à leurs collègues socialistes et écologistes, les élus radicaux ont un avantage confortable. Ils n’ont pas à craindre d’être sanctionnés pour avoir soutenu une politique économique trop rigoureuse. «L’électorat radical de gauche n’est pas très revendicatif dans le domaine programmatique. Il est plus fidèle car lié à des notables et des personnalités qui ont un réseau. Leurs élus ont davantage les mains libres et ne sont pas obligés d’avoir des marqueurs idéologiques aussi forts que les écologistes», souligne Frédéric Fogacci. «Plus l’axe de la majorité de François Hollande se dirige vers le centre, plus ils sont contents», renchérit Didier Maus. 

Flattés d’être mieux considérés par le nouveau Premier ministre, les radicaux de gauche devraient donc accompagner sagement le gouvernement tout en continuant à faire fructifier leur petite entreprise électorale. Même si Alain Tourret affirme que l’important est ailleurs:

«Prenons très franchement les choses. Au gouvernement, nous avons des postes qui ne riment à rien, ou qui tout du moins ne comptent pas sur le plan politique. Le portefeuille du logement revient à Sylvia Pinel alors que la loi ALUR est déjà faite. Le sport et la francophonie, c’est bien gentil mais ça ne va pas au-delà. [...]

Je me moque complètement des hochets gouvernementaux que l’on a. L’important est que sur le plan des idées, de la philosophie politique et du bien-être des Français, on puisse se dire que notre place est incontestable.»

Jean-Baptiste Daoulas

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Journaliste
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