Culture

Pour la France, «Friends» avait dix ans d'avance

Ursula Michel, mis à jour le 06.05.2014 à 12 h 58

Mariage lesbien, gestation pour autrui, adoption, transgenres... La série, qui s'est terminée il y a déjà une décennie, a abordé de nombreuses thématiques qui sont aujourd'hui très débattues dans l'Hexagone.

Phoebe et l'un de ses «enfants» dans «Friends».

Phoebe et l'un de ses «enfants» dans «Friends».

Le 6 mai 2004, NBC mettait un point final au soap le plus célèbre du monde en diffusant le 236e épisode de Friends. Parfaitement académique dans sa construction (22 minutes, rires enregistrés), la série a pourtant bouleversé les représentations sociétales au gré des aventures des six personnages.

Dix ans plus tard, on peut observer que nombre des thématiques évoquées sont devenues (au moins en France) des sujets de réflexion et d’empoignades nationales. Friends était-il visionnaire? Réponse en six points.

1. Mariage pour tous

Friends est fondé sur l’histoire d’amour compliquée entre Ross et Rachel. Lors du premier épisode, elle déboule au Central Perk en robe blanche, venant juste de s’enfuir de son propre mariage. Lui, éternel amoureux de Rachel, n’est malheureusement pas disponible, car marié avec Carol. Mais cette union va capoter, la faute à Susan, copine de Carol et petite amie en devenir.

Ainsi, dès la première saison, la série s’empare du sujet de l’homosexualité, en faisant un incroyable moteur narratif (et comique). La relation lesbienne ne s’arrête toutefois pas à un simple concubinage des deux femmes, Carole donnant naissance au fils de Ross, qu’elle élève avec sa compagne. Présenté comme une famille normale, le couple Carol/Susan finalise son amour dans la deuxième saison par un mariage.

Mariage lesbien, donc, en 1995/1996, sur les écrans du monde entier. Diffusée par NBC (un network et non le câble), la série assume pleinement un positionnement gay friendly, sans jamais émettre le moindre jugement moral, mais met surtout en scène, presque vingt ans avant les houleux débats qui agitèrent la France au printemps dernier, un mariage entre deux personnes de même sexe, qui plus est parents.

Venant d’un show grand public (environ 30 millions de téléspectateurs par épisode uniquement sur le sol américain), on ne peut être qu’épaté du progressisme que ce choix représente, alors que notre pays peine encore aujourd’hui à proposer à la télévision des modèles familiaux alternatifs.

2. Ventre à louer

Autre sujet controversé, celui des mères porteuses. Illégale sur le sol français (d’où le développement d’un tourisme procréatif), cette pratique est encadrée depuis 1993 aux Etats-Unis pour éviter tout commerce et enrichissement personnel.

Quatre ans plus tard, Friends s’empare de cette «légalisation», non pas en catimini pour un épisode, mais en utilisant la grossesse de Phoebe comme un arc narratif majeur des saisons 4 et 5.

Alors que son frère et son épouse sont dans l’impossibilité de concevoir naturellement un enfant, ils font appel à Phoebe pour porter leur progéniture. Évacuant le problème d’une quelconque rémunération par le lien familial qui unit les personnages, cette grossesse pour autrui est l’occasion, dans plusieurs épisodes, de discuter et de réfléchir des difficultés morales et émotionnelles que ce choix implique.

La thématique de la maternité plane d’ailleurs sur l’ensemble de la série, par l’entremise de ses trois héroïnes trentenaires  incarnant chacune à leur façon les multiples biais par lesquels on devient mère. Monica, désespérément célibataire, envisage un temps de faire appel à une banque de sperme, Rachel se retrouve inopinément enceinte après une belle cuite (elle sera la mère célibataire) et Phoebe fait le choix de l’altruisme, en couvant ses neveux et nièces neuf mois durant pour les laisser retrouver leur vraie famille le moment venu.

Avec humour et décalage, Friends démontre que le thème des mères porteuses peut être porté sur la place publique, la télévision étant le meilleur média pour sensibiliser un large public et faire évoluer les mentalités.

3. She’s a he

Par l’entremise du couple lesbien Carol/Susan et les running blagues autour des préférences sexuelles présumées de Chandler (dont le deuxième prénom est Muriel!), l’homosexualité est largement présente dans Friends. Mais une autre facette d’une orientation sexuelle atypique est évoquée lorsqu’on découvre le père du personnage.

Kathleen Turner campe Charles «Helena» Bing, travesti à l’affiche de Viva Las Gaygas, un show gay à Vegas. Si son apparence extravagante est l’objet de situations rocambolesques (le concours de décolleté entre Charles et son ex-femme Nora), la tolérance des autres protagonistes à son égard et l’absence totale de jugement moral quant à ce choix singulier prouve que l’on peut traiter du travestissement (et du transgenre) sans tomber dans la caricature du mal-être et de l’exclusion.

>>> À lire aussi: «Qui étaient les meilleurs amis de Friends? La réponse en une infographie»

Évidemment, la profession d’Helena joue des clichés sur la culture gay mais pour autant, avoir délibérément décidé d’inclure un personnage travesti dans une série mainstream dénote la volonté progressiste des créateurs et scénaristes. Rationaliser les représentations parfois fantasmées qu’on peut avoir de certaines minorités, banaliser des conduites en dédramatisant, tel est aussi le rôle d’une fiction, et Friends a indéniablement ouvert la voie, il y a plus de dix ans.

4. Le mariage était en blanc

Passible de cinq ans d’emprisonnement et de 15.000 euros d’amende en France s’il est lié à l’obtention d’un titre de séjour ou de la nationalité, le mariage blanc n’est que rarement l’objet d’un scénario comique. Et pourtant, Friends en fait le sel narratif d’un épisode.

À l’improviste, Duncan, un patineur artistique canadien, débarque chez Phoebe pour lui demander le divorce. Apprenant qu’elle est mariée, ses amis demandent des explications. Désirant rester sur le sol américain, le jeune homme (gay à l’époque) avait demandé à Phoebe de l’épouser. Toujours prête à rendre service, elle avait accepté le deal, lui offrant la possibilité de réaliser son rêve: intégrer la troupe d’Holiday on Ice.

Si sa motivation altruiste n’est plus à démontrer (elle aide son frère à avoir des enfants), c’est la première fois qu’un personnage de la série enfreint la loi délibérément. Sans valider ou légitimer ce délit, l’épisode fait juste cas d’une réalité, du parcours du combattant d’un immigré sans papier et de l’aide inestimable qu’un mariage, même faux, peut représenter.

5. Cougar Town

Popularisé par Demi Moore, le nom du félin est associé à la pratique féminine consistant à entretenir des relations avec un homme nettement plus jeune. Ce juste retour des choses après des décennies (voire des siècles) où de vieux barbons s’entichaient de jeunes compagnes est au centre de deux épisodes de la série.

Successivement, Monica puis Rachel s’amourachent d’un jeune homme: un étudiant pour Mlle Green, qui lui fait les poches et vide son porte-monnaie, un lycéen vierge à dépuceler pour Mlle Geller. Dans les deux cas, les relations échouent lamentablement mais elles ont au moins le mérite de mettre le doigt sur une tendance lourde dans le changement des mentalités. Si Rachel et Monica sont, à cette occasion, l’objet de moqueries de la part de leurs amis, la série a permis de parler de cette réalité tacite et a ouvert la voie au dézingage des préjugés entourant les cougars.

Lorsqu’en 2009, Courtney Cox fait son retour sur le petit écran dans Cougar Town, un soap dans lequel elle interprète une quarantenaire divorcée bien décidée à reprendre la chasse aux mâles, elle assume cette fois ses aventures avec des hommes plus jeunes. Cerise sur le gâteau, sa psy n’est autre que Jennifer Aniston. Les deux actrices se retrouvent ainsi, quinze ans après leurs débuts en tant que cougars dans Friends, plus mûres et plus à même de gérer leur appétit juvénile.

6. Adoption sans drama

Après de nombreuses tentatives restées vaines, Monica et Chandler doivent accepter leur stérilité. Malgré son caractère éminemment comique, la série évoque sans fard la douleur de ne pouvoir enfanter, le deuil que cela représente et la difficulté d’envisager de recourir à l’adoption. Sur le mode humoristique (Friends n’oublie jamais sa fonction divertissante), la série, une fois encore, s’empare d’un sujet difficile et finalement peu médiatisé (hormis dans des émissions racoleuses ou lacrymales).

Mais les Bing ne vont pas parcourir les orphelinats du monde entier. Grâce à une agence, ils sont mis en contact avec une femme enceinte (Anna Faris), incapable de faire face à l’arrivée de cet enfant. Cette méthode adoptive partage beaucoup de points communs avec le modus operandi «mère porteuse».

Si aucun lien biologique n’existe entre le bébé à naître et les adoptants, les futurs parents sont invités à prendre en charge les dépenses liées à la grossesse (il ne faut pas oublier l’état de la Sécurité sociale aux États-Unis), suivent les mois précédents l’arrivée du nouveau-né et construisent une relation avec la mère. Traitée sur le mode comique et évidemment simplifiée pour les besoins de la télévision –les démarches de ce genre nécessitent un long processus administratif–, cette adoption se singularise des habituelles visions sur le sujet, dédramatisant une pratique trop souvent assimilée à un abandon (ou un business).

En dix ans, Friends a survolé maints sujets de société, certains anecdotiques, d’autres plus polémiques. Bien que la parité soit respectée (trois personnages masculins, trois féminins), les thématiques les plus tendancieuses ont été abordées par l’entremise de Rachel, Monica et Phoebe.

Sans doute la série n’a pas révolutionné les fondements de la société américaine (toujours très puritaine), mais sa liberté de ton quant à la sexualité (pêle-mêle on y parle de porno, de triolisme, d’homosexualité, de dirty talk, de masturbation…) sans jamais dévoiler un centimètre carré de peau et l’évocation de thèmes sensibles (transgenre, mère porteuse, mariage homosexuel…)  a indéniablement pesé dans les représentations ultérieures de la famille et du couple à la télévision. Le rire n’est donc pas l’ennemi de la pensée progressiste, Friends en est une preuve vivace.

Ursula Michel

Ursula Michel
Ursula Michel (85 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte