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La maladie mentale ne tue pas. La colère, si

Laura L. Hayes, mis à jour le 08.05.2014 à 16 h 36

Après plusieurs tueries commises par des individus souffrant souvent de troubles psychiatriques, la mode consiste désormais à accuser les maladies mentales d'être les coupables des crimes violents.

Al Pacino, jouant la colère, en août 2011. REUTERS/Fred Prouser

Al Pacino, jouant la colère, en août 2011. REUTERS/Fred Prouser

Dans les années 1980, à l'époque de la désinstitutionnalisation massive des malades mentaux, j'étais étudiante en psychologie clinique et suivais ma formation dans un hôpital psychiatrique de Washington. Dans les couloirs de l'établissement, je croisais souvent une petite vieille, mignonne et souriante. Elle avait été internée après avoir poignardé un homme dans un supermarché. C'était une patiente «tourniquet» comme on les surnomme parfois: une schizophrène qui entendait des voix terrifiantes dans sa tête et qui, quand elle devenait trop psychotique, se faisait hospitaliser, stabiliser grâce aux médicaments, avant de reprendre une vie normale. Au bout d'un moment, elle cessait son traitement, redevenait psychotique, était re-hospitalisée, re-stabilisée, et ainsi de suite.

Dans son témoignage, lors de l'audition précédant son internement, elle avait déclaré avoir senti l'exaspération monter en elle avant de poignarder, à plusieurs reprises, l'homme qui se trouvait devant elle dans la queue de la caisse.

Le fonctionnaire de justice dépêché ce jour-là, qui connaissait l'histoire de la petite vieille et qui ne pouvait qu'être attendri par une personne aussi charmante, lui demanda si elle avait entendu des voix au moment de commettre son geste. Oui, avait-elle répondu. «Et que disaient ces voix?», poursuivit le fonctionnaire, d'un ton toujours prévenant.

Là, elle expliqua que les voix lui avaient dit de ne pas faire de mal à l'homme, mais que ce type s'était mis à la caisse rapide alors qu'il avait plus de dix produits dans son panier. Folle de rage, elle n'avait pas pu se contrôler.

En plus d'être une leçon sur les bonnes manières à adopter au supermarché, cette histoire illustre une vérité d'importance concernant la violence et la santé mentale: ce n'est pas la maladie mentale qui engendre la violence, c'est la colère. Quand nous sommes incapables de contrôler notre colère, elle se met à contrôler nos comportements.

La violence précède souvent les crimes

Après plusieurs tueries commises par des individus souffrant souvent de troubles psychiatriques, la mode consiste désormais à accuser les maladies mentales d'être les coupables des crimes violents. D'aucuns ont même prétendu que ces crimes justifiaient non seulement d'interdire aux personnes avec un passif psychiatrique d'acheter des armes, mais d'armer celles qui, vierges de tels diagnostics, seraient ainsi capables de se protéger contre de dangereux malades mentaux.

Nous avons là une erreur, fondamentale, sur la véritable nature du danger.

La violence n'est pas un produit de la maladie mentale. De même et en général, la violence n'est pas le fait de gens ordinaires et stables qui, d'un coup «pètent un plomb» et commettent des crimes passionnels.

Les crimes violents sont commis par des gens violents, des gens incapables de maîtriser leur colère. La plupart des homicides sont commis par des individus ayant un passif violent. Les meurtriers sont, rarement, de paisibles citoyens ordinaires, comme ils sont rarement des malades mentaux. La violence est le produit de mauvaises compétences en gestion de la colère. 

Dans une synthèse d'études portant sur le meurtre et des condamnations antérieures pour faits de violence, Don Kates et Gary Mauser trouvent que 80% à 90% des meurtriers sont déjà connus de la police, contre 15% des adultes américains. Dans une étude sur les meurtres domestiques, 46% des agresseurs avaient déjà été soumis à ordonnance restrictive. Dans les meurtres familiaux, les faits sont précédés de violences domestiques dans plus de 90% des cas.

Les crimes violents sont perpétrés par des gens manquant des compétences nécessaires pour moduler leur colère, l'exprimer de manière constructive et savoir passer à autre chose.

La gestion de la colère est quasiment absente de la cinquième édition du manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-V), l'ouvrage de référence dont se servent les professionnels de santé mentale pour poser leurs diagnostics.

La seule entrée pertinente est celle du trouble explosif intermittent (TEI), classé dans les troubles des habitudes et des impulsions. Les gens souffrant de TEI, en tendance, ont été exposés dans leur enfance à des comportements similaires, le plus souvent de la part de leurs parents. 

L'influence de l'alcool et des stupéfiants

Mais le DSM n'offre pas de catégorie diagnostique permettant d'expliquer comment une personne peut, après une patiente préparation, entrer dans une école primaire, une maison de retraite, un cinéma ou un bâtiment officiel et se mettre à tuer à l’aveugle.

Les crimes violents commis par des personnes souffrant de graves maladies mentales sont très médiatisés, mais de telles attaques sont relativement rares. Paolo del Vecchio de la SAMHSA, l'administration américaine chargée des services de toxicomanie et de santé mentale, a ainsi déclaré:

«La proportion des violences commises par les malades mentaux est si minime, que même si vous arriviez, par un moyen quelconque, à tous les guérir, 95% des crimes violents existeraient toujours.»

Dans une étude de 2009, Seena Fazel trouve une proportion de crimes violents un peu plus élevée chez les schizophrènes –mais quasiment toutes ces voies de fait sont aussi imputables à l'abus d'alcool et de stupéfiants. De la même manière, la MacArthur Violence Risk Assessment Study observe que les malades mentaux sans problèmes d'abus de substances ne sont pas plus violents que leurs voisins. 

Sans explicitation claire des causes des crimes violents venant des professionnels de la santé mentale, et avec l'obstination du lobby des armes à feu, le public s'est mis à se focaliser sur la mauvaise explication des événements tragiques et violents.

L'attention ne se porte pas sur les patients ayant un diagnostic de TEI, mais sur d'autres pathologies, en particulier la schizophrénie, et ignore le fait que ce que les responsables de ces actes ont en commun, dans tous les cas, c'est qu'ils n'arrivent pas à maîtriser leur colère.

Attribuer la criminalité violente à des gens porteurs d'un diagnostic de maladie mentale ne fait qu'accroître la stigmatisation des malades mentaux et n'aide en rien à régler le problème, bien plus large et culturel, de la gestion de la colère. Un problème qui concerne non seulement les meurtres de masse, mais aussi les violences contre les enfants et les conjoints, la violence routière, les viols, les agressions ou encore les braquages sanglants. De la tête aux pieds, notre culture baigne dans la colère.

Comment gérer sa colère

Les troubles colériques sont le produit, sur une longue période, d'une gestion de la colère défectueuse. Ils sont une inflexion pathologique de sentiments agressifs normaux. Fondamentalement, la colère fait partie de la réaction basique et biologique face au danger, le réflexe dit de combat/fuite.

Ce déclic physiologique interrompt la pensée et mobilise notre organisme pour une action immédiate, comme si notre vie en dépendait. C'est un réflexe aussi primitif que puissant. La colère nous prépare à résister et à combattre. Elle a contribué à la survie de nos ancêtres, mais dans notre monde actuel, complexe et technologique, il s'agit bien plus souvent d'un handicap que d'un service. Plus vous êtes en colère, moins vous arrivez à réfléchir, et moins vous êtes capable de négocier, de trouver une nouvelle perspective, ou de réagir efficacement à une provocation.

La violence associée aux troubles colériques est alimentée par un refoulement chronique qui n'a trouvé aucune issue socialement acceptable. Elle est encouragée par des familles où les adultes usent de violences et d'intimidation, ou par des environnements où la colère est violemment réprimée. Dans les deux cas, aucun modèle ne montre comment la colère peut s'exprimer de façon sûre ou constructive.

Il a été dit que les professionnels de santé mentale ne font rien pour que la société résolve le problème de la criminalité violente. Je suis en partie d'accord. Nous n'avons pas réussi à fournir un diagnostic adapté à la colère incontrôlable ou un cadre permettant d'aider les gens à comprendre la violence insensée qui les entoure. Pire, nous n'avons rien fait pour l'éviter.

La vérité, c'est que la gestion de la colère repose sur des compétences relevant de techniques simples et facilement enseignables aux enfants et aux adolescents. Et, pour les enseigner, nous ne devrions pas attendre que la violence physique ou verbale devienne une habitude et qu'elle menace des vies.

Ces compétences impliquent d'équilibrer le premier réflexe combat/fuite, gouverné par le système nerveux sympathique, avec son antagoniste, le système nerveux parasympathique, qui permet à la raison de reprendre le dessus.

La chose est simple, mais demande beaucoup de pratique. Plusieurs techniques peuvent être enseignées pour parvenir à cette fin: se forcer à passer d'une pensée émotionnelle à un raisonnement plus objectif, la respiration profonde et d'autres techniques de relaxation, des qualités d'écoute et de communication, sans oublier l'identification de signes précurseurs au déferlement colérique. 

La méditation dite «pleine conscience» est une technique très prometteuse, susceptible de devenir un outil de gestion saine et constructive des émotions négatives. La pleine conscience peut réduire l'anxiété, la dépression et le stress. Elle a été utilisée avec succès auprès de populations aussi diverses que des malades du cœur, des détenus, des agents de police et des enfants. Elle inclut de la respiration profonde, une attention accrue à son état interne et l'acceptation de son mal-être intérieur. On peut ainsi observer ses propres pensées, sans s'y identifier, et agir sur elles.

La thérapie comportementale dialectique, un type de thérapie cognitive développée par la psychologue Marsha Linehan, a été conçue pour répondre aux besoins de personnes extrêmement émotives et versatiles, et est utilisée avec succès depuis 25 ans. Elle incorpore des techniques issues de la pleine conscience et apprend aussi à tolérer la détresse, à réguler ses émotions et à avoir un rapport aux autres plus efficace.

En termes de santé mentale, la colère incontrôlée est désormais notre problème n°1. Notre compréhension du problème et nos compétences ont beau être suffisantes pour traiter l'épidémie qui gangrène les Etats-Unis, en tant que culture, nous refusons d'admettre que cette violence nous concerne tous. Nous avons cherché des bouc-émissaires dans les cultures minoritaires, les groupes raciaux et, aujourd'hui, les malades mentaux. Quand nous serons prêts à accepter que le démon est en chacun de nous, nous pourrons alors commencer à rompre un cycle fait de colère et de souffrances.

Laura L. Hayes

Traduit par Peggy Sastre

Laura L. Hayes
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