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Qui tue les riches?

Daniel Gross, mis à jour le 31.07.2009 à 9 h 05

Certainement pas le fisc.

La crise actuelle n'est pas une promenade de santé pour les riches. La période de boom économique qui l'avait précédée avait été une véritable aubaine pour les plus riches qui en ont été les principaux bénéficiaires. Il est donc normal que ce soit les plus gros patrimoines et les plus gros revenus qui aient aujourd'hui le plus à perdre. Et comme le fait remarquer mon confrère Robert Samuelson dans Newsweek, entre la baisse des marchés, l'implosion du secteur financier, la dégradation du marché immobilier qui frappe même les immeubles de luxe et les escroqueries des Bernard Madoff et autres Allen Stanford - ces millionnaires qui arnaquaient d'autres millionnaires - les riches ne sont pas tous les jours à la fête.

Et comme si les marchés et les aigrefins ne suffisaient pas à leur malheur, les riches se retrouvent dans le collimateur des responsables politiques à un moment où les collectivités locales et l'Etat à court d'argent cherchent à les pressurer - ou du moins à les imposer au même taux marginal qu'à l'époque de Reagan - ce qui fait pousser des cris d'orfraie à beaucoup à droite, comme si on voulait les assassiner. Certains responsables politiques sont même allés jusqu'à proposer que la réforme de l'assurance maladie soit financée par une tranche d'imposition spéciale sur la partie des revenus annuels supérieure à 1 million de dollars.

Cette proposition n'a toutefois que peu de chances d'aboutir, ne serait-ce qu'à cause de l'influence que les riches exercent sur le pouvoir politique et des nombreux relais dont ils bénéficient. Comme le Wall Street Journal (WSJ), par exemple, qui consacrait une chronique en mai à l'exode des millionnaires du Maryland après que cet Etat a porté à 6,25% la tranche supérieure d'imposition sur le revenu acquittée par 0,3% de ses contribuables. «En 2008, trois milliards de dollars d'impôt sur le revenu avaient été déclarés» pouvait-on lire «ce qui représente une «baisse considérable» comme le reconnaît elle-même la direction des impôts de l'Etat.» Le WSJ utilise cet exemple pour inviter l'Etat fédéral et les Etats, comme ceux de New York, du New Jersey et de Californie dont l'impôt est progressif et où vivent de nombreuses grosses fortunes à retenir la leçon: si vous imposez trop les riches, ils déménageront.

Ce raisonnement est normal pour les chroniqueurs du WSJ qui vivent dans un monde fictif dans lequel les gens décident, chaque matin au réveil, de leur activité dans la journée en fonction du taux marginal d'imposition en vigueur. Mais si les gens ne choisissaient leur résidence qu'en fonction de ce critère, il n'y aurait aucun patron, investisseur ou banquier fortuné à New York ou en Californie et tous se retrouveraient dans des Etats comme le Dakota du Sud, l'Alaska ou le Wyoming qui ne prélèvent aucun impôt sur le revenu. Et si 2008 avait été une mauvaise année pour les riches habitants du Maryland? Robert Frank, spécialiste des grandes fortunes dans le WSJ note en s'appuyant sur les chiffres de l'Institute of Taxation and Economic policy qu'il «semblerait que les millionnaires n'ont pas déménagé, mais qu'il y a simplement moins de millionnaires [dans le Maryland].»

Et puis, il y a millionnaires et millionnaires - il a ceux, et ils sont très peu nombreux, dont les revenus imposables sont supérieurs à 1 million de dollars par an, et ceux, beaucoup plus nombreux, dont le patrimoine est supérieur à 1 million de dollars. Si l'on en croit le livre de Thomas J. Stanley, Mon voisin le millionnaire, des Américains en apparence moyens parviennent à faire partie de cette élite au bout d'une vie d'épargne et d'investissements judicieux. Un grand nombre d'américains qui se situent dans les tranches d'imposition intermédiaires disposent en effet d'un patrimoine supérieur à 1 million de dollars. Mais leur nombre est lui aussi en diminution, bien qu'ils n'aient fait l'objet d'aucune sanction particulière.

La société de conseil CapGemini réalise tous les ans une enquête sur les grosses fortunes, celles dont le patrimoine est supérieur à 1 million de dollars, résidence principale non comprise. «Nous réalisons cette enquête chaque année depuis 13 ans, explique Ileana van der Linde, responsable du secteur gestion d'actifs de CapGemini, et c'est la première fois que nous constatons une telle destruction de richesse.» Le nombre des grosses fortunes en Amérique du Nord a baissé de 18,5% entre 2007 et 2008, passant de 3,02 millions à 2,46 millions et l'ensemble de leur patrimoine a diminué de 22,2% (tout en se diversifiant probablement pour inclure des obligations et des liquidités et plus seulement des actions), passant de 10 850 milliards en 2007 à 8 440 milliards de dollars en 2008. Les très grosses fortunes, celles dont le patrimoine est supérieur à 30 millions de dollars, ont même plus souffert encore: leur nombre a diminué de 25 %.

La répartition géographique des grandes fortunes telle qu'elle ressort de l'enquête réalisée par CapGemini est également intéressante: des Etats comme celui de New York ou la Californie, où les impôts sont élevés et qui envisagent de les augmenter encore pour les riches pour résoudre leurs problèmes budgétaires résistent mieux que la moyenne. Le nombre de grosses fortunes (561 000) vivant à New York et dans sa région (où la concentration de grandes fortunes est le plus élevé des Etats-Unis) n'a baissé que de 13% en 2008, celui de Los Angeles et de San Francisco de 17,8% et 15,3% respectivement, tandis que celui de la région de Baltimore, dans le Maryland, baissait de 19%.

Des Etats comme la Floride, le Nevada et l'Arizona où les impôts sont relativement faibles n'ont pas constaté d'afflux de millionnaires en 2008. Bien au contraire. En 2008, Las Vegas a perdu 38% de ses grosses fortunes et Phoenix 34%. Les grosses fortunes de l'Etat de Floride, qui ne prélève pas d'impôt sur le revenu et n'envisage pas d'en créer, ont connu une véritable hécatombe. Les trois plus grandes agglomérations des Etats-Unis dans lesquelles le nombre de millionnaires a baissé de plus de 40% en 2008 se trouvent toutes les trois en Floride: Orlando (42 %), Miami (42 %) et Tampa (51%). Cette baisse n'a rien à voir avec le fisc. Elle est étroitement liée à l'éclatement de la bulle des actifs. L'activité économique en Floride, à Las Vegas et à Phoenix était très dépendante des marchés immobiliers qui se sont effondrés et la plupart des fortunes y sont détenues par des chefs d'entreprises de construction, de tourisme ou des loisirs, des secteurs qui ont été frappés de plein fouet par la crise en 2008.

On ne peut pas nier pour autant qu'un certain nombre de millionnaires a quitté les Etats où les impôts sont élevés. On sait par exemple que Bernard Madoff a quitté New York pour aller s'installer en Caroline du Nord.

Daniel Gross est chroniqueur de Slate.com et de Newsweek.

Traduit par Francis Simon

Image de Une: La carte de crédit Visa Diamant  REUTERS/Shamil Zhumatov

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