Culture

Pourquoi la France n'a-t-elle pas (encore) produit sa Zadie Smith ?

Eve Charrin, mis à jour le 05.05.2014 à 11 h 10

Alors que les pays anglo-saxons regorgent de grands auteurs issus de l'immigration récente, la France n'en a presque aucun.

Zadie Smith, à Londres, le 6 juin 2006. REUTERS/Luke MacGregor.

Zadie Smith, à Londres, le 6 juin 2006. REUTERS/Luke MacGregor.

Pourquoi n’écrit-on pas de pareils récits en France? Il y aurait matière, pourtant. Les scènes ci-dessous pourraient se dérouler dans la banlieue parisienne, à Aubervilliers, à Argenteuil, ou dans la banlieue de Lyon, à Vénissieux, ou encore dans les quartiers nord de Marseille:

«Pas boboïsé, impossible à boboïser. Ici ni crise ni croissance. La dépression est permanente. Salle de jeu déserte, cinéma désert, murs couverts de graffitis montant et descendant, montagnes russes brinquebalantes. Toits et cheminées pêle-mêle, certaines grandes, d’autres petites, comprimées les unes contre les autres, telles des cigarettes émergeant d’un paquet».

Ou encore:

«Relent doucereux de narguilé, couscous, kebab, gaz d’échappement d’un bus bloqué dans la circulation. 98, 16, 32, plus de places assises — plus vite fait de marcher! (…) Journal polonais, journal turc, arabe, irlandais, français, russe, espagnol, News of the World».

Dans Ceux du Nord Ouest, son troisième roman, comme dans son premier, Sourires de loup, Zadie Smith guide le lecteur dans une ville quasi inconnue. La romancière est anglaise, elle ne décrit donc ni Aubervilliers, ni Argenteuil, ni Vénissieux, ni les quartiers nord de Marseille: il s’agit de Londres, pas si loin du quartier joliment gentrifié de Notting Hill, mais socialement à des années-lumière. 

La périphérie au centre

Du côté de Kilburn, de Camden, de Willesden, dans les boroughs défavorisés de la capitale, «ceux du Nord Ouest» vivotent de petits jobs sans avenir. Ils habitent des logements décatis, déverrouillent des portables volés, avalent des beignets de pommes de terre avec une canette de ginger beer «au boui-boui en face du MacDonald’s», croisent à tous les coins de rue des dealers encapuchonnés et des petites arnaqueuses. Certains, désireux de rester «en dessous du radar», refusent d’ouvrir leur porte aux travailleurs sociaux.

Quand Felix, fils débrouillard d’un père rastafarien, examine un plan du métro, il constate que «son centre à lui n’était pas Oxford Circus, mais les lumières éclatantes de Kilburn High Road. ‘Wimbledon’ était à la campagne, ‘Pimlico’ relevait de la science-fiction pure. (…) Qui vivait là-bas? Qui même y passait?». Zadie Smith ne s’intéresse ni à Wimbledon, ni à Pimlico et ni à aucun autre quartier huppé de Londres; elle oriente le lecteur dans les rues adjacentes à Kilburn High Road, plaçant ainsi la périphérie au centre. 

De père anglais et de mère jamaïcaine, la romancière met en scène des Londoniens parfaitement étrangers à l’élite britannique, souvent issus de l’immigration africaine et caribéenne. Comme Keisha Blake, alias Natalie, très beau personnage de femme en qui l’auteure semble avoir mis beaucoup d’elle-même. Keisha-Natalie est noire; son père est plombier, sans le sou; elle grandit dans un logement social. 

Avant Keisha, trace d’un destin plus que probable, sa sœur aînée a banalement «mal tourné»: elle a quitté l’école, elle est devenue mère à peine sortie de l’adolescence. Mais Keisha déjoue la reproduction sociale. Son histoire, qui structure le roman, est une histoire de transfuge, au sens sociologique du terme: elle se confond avec la trajectoire ascendante qui mène de la classe populaire à la classe dominante, moins linéaire qu’il n’y paraît, faite d’ambition, d’oublis délibérés et de souvenirs intempestifs.

«Elle est aussi surprise de sortir de Brayton [l’école publique locale] que l’institution elle-même l’est de l’avoir engendrée. Nat, la fille qui a réussi dans un bahut de mille gamins plus tarés les uns que les autres. Trop bien réussi peut-être pour se souvenir d’où elle vient. Pour vivre comme elle le fait, il faut oublier tout ce qu’il y a eu avant. Comment faire autrement?»

Intelligente et volontaire, cette bonne élève de l’école publique locale franchit toutes les barrières, réussit aux examens, décroche une bourse. Après des études de droit, la jeune ambitieuse change son prénom et épouse Francesco (ou Frank) De Angelis, riche banquier métis, vision salvatrice dans un amphi universitaire:

«Il portait un pantalon beige sans chaussettes et des chaussures avec de la corde cousue sur les bords, un blazer bleu et une chemise rose. Un accent indescriptible. Comme s’il était né sur un yacht quelque part aux Caraïbes et avait été élevé par Ralph Lauren».

Homme idéal: dreadlocks et taches de rousseur. Comment résister à pareille promesse d’ascension sociale, quand s’y mêle la complicité suscitée immanquablement par l’appartenance commune à une minorité visible au sein d’un establishment blanc?

Avancer: trahir

Dans un premier temps, Natalie Blake «n’approcha pas Frank, et vice versa, même s’ils étaient tous les deux très conscients l’un de l’autre. Pour le dire de manière poétique: ‘Leur rencontre avait un caractère si inéluctable qu’il paraissait logique de musarder en chemin’».

Puis la jeune femme intègre le barreau de Londres, s’immerge compulsivement dans ses dossiers, et achète avec son mari une belle maison victorienne où élever leurs deux enfants. Dans le Nord-Ouest, toujours — mais légèrement plus au sud, une petite distance qui change beaucoup de choses. Témoin, Leah, la rousse Leah. L’amie d’enfance devenue travailleuse sociale dans une association du quartier a épousé Michel, d’origine africaine, propriétaire d’un salon de coiffure local. Avancer, c’est trahir…

«Leah, elle, passe devant leur ancienne cité tous les jours en allant à l’épicerie du coin. Elle peut même la voir de son jardin. Nat vit suffisamment loin pour l’éviter. En tout cas, c’est toujours ici qu’elles se voient, chez Nat, et pourquoi pas? Regardez cette magnifique maison!»

Revers de son parcours exemplaire, Natalie ne peut renoncer tout à fait à ce destin qu’elle a si bien réussi à fuir. Keisha ressurgit, errante, dangereuse, prête à faire dévier de sa voie toute tracée la brillante avocate d’affaires. Mais comment se libérer des nouvelles allégeances, et en même temps échapper à «la honte bourgeoise, qui étouffait tout?». Leah, qui s’en est sortie elle aussi, quoique moins brillamment que son amie, affronte d’autres démons, déchirée entre compassion et révolte: pourquoi son béguin d’enfance s’est-il transformé en junkie? Et qu’est-il arrivé à cette fille paumée, aperçue au lycée des années auparavant?

«Pourquoi cette fille et pas nous. (…) Tout ça n’a aucun sens».

Littérature migratoire

Dans Ceux du Nord Ouest, Zadie Smith restitue avec finesse les affres paradoxales de l’ascension sociale, les hontes irrépressibles et les fidélités impossibles. Ses personnages de transfuges sont, comme l’auteure, le produit de l’immigration. 

Fictifs, sans doute, mais très justes, ils constituent d’irremplaçables témoignages. On en trouve d’autres en Angleterre, par exemple sous la plume du romancier anglo-pakistanais Hanif Kureishi (Le bouddha de banlieue notamment, Bourgois, 1991). Aux États-Unis, les «migrant novels» ne se comptent plus – on peut citer Jhumpa Lahiri, lauréate du prix Pulitzer pour son recueil de nouvelles entre États-Unis et Inde, L’interprète des maladies (Gallimard, 2003), auteure aussi d’Un nom pour un autre (Robert Laffont, 2006) et de Sur une terre étrangère (Robert Laffont, 2010), de très beaux récits d’intégration et d’exil, des histoires d’ABCD, «American Born Confused Desi»: littéralement, enfants issus de la diaspora indienne, nés aux Etats-Unis, à l’identité brouillée.

D’où la question initiale: pourquoi la France, forte d’une population d’origine immigrée, ne produit-elle pas de semblables récits? La relégation urbaine ne fait pourtant pas défaut dans l’Hexagone. Non, vraiment, nous ne manquons pas de quartiers dits «sensibles»; les trajectoires ascendantes existent aussi, à n’en pas douter — mais elles ne sont pas racontées, pourquoi?

En France, le transfuge silencieux

Peut-être les transfuges sont-ils trop peu nombreux chez nous pour que, dans le lot, émerge une figure d’écrivain, a fortiori de grand écrivain, de la stature d’une Zadie Smith? La France leur opposerait-elle des barrières plus infranchissables encore que celles qui entourent l’establishment britannique? En tout cas, le monde de l’édition demeure pour ces transfuges-là une forteresse à prendre, peut-être la plus difficile (le cinéma, à cet égard, paraît plus ouvert).

On objectera peut-être qu’existent déjà quelques fictions françaises sur les «cités»: voir le succès de Kiffe kiffe demain, de Faïza Guène (Hachette Littératures, 2004). Issue de l’immigration marocaine, l’auteure a grandi à Pantin, où elle a fréquenté un atelier d’écriture et rédigé à l’âge de dix-huit ans ce premier roman devenu un best seller: 400 000 exemplaires, traduit en 26 langues!

«Doria a quinze ans, un sens aigu de la vanne, une connaissance encyclopédique de la télé, et des rêves qui la réveillent, peut-on lire sur la quatrième de couverture. Elle vit seule avec sa mère dans une cité de Livry-Gargan, depuis que son père est parti un matin pour trouver au Maroc une femme plus jeune et plus féconde. Ça, chez Doria, ça s'appelle le mektoub, le destin: "Ça veut dire que, quoi que tu fasses, tu te feras couiller."».

Contrairement à Ceux du Nord Ouest (NW, en VO), ce livre n’appartient pas au le champ de la littérature légitime. Le ton du titre l’indique assez: c’est un titre marrant, sympa, qui attire, mais qui d’emblée situe et enferme. Kiffe kiffe demain reste en dehors de ce qu’à défaut d’autre chose on peut appeler «la grande littérature». Aux enfants de l’immigration qui ont grandi en France, ce domaine-là est resté largement inaccessible… Sauf, peut-être, pour Marie NDiaye, née à Pithiviers, qui aborde ces thèmes – notamment dans Ladivine, son dernier roman (Gallimard, 2013) — à travers un prisme légèrement fantastique.

Migration sociale

Pour le moment, en France, les enfants de l’immigration se reconnaissent dans d’autres histoires de transfuges. Témoin, le succès récent et inattendu du roman très autobiographique d’Edouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule (Seuil, 2014). Né dans une famille ouvrière d’Hallencourt, en Picardie, le narrateur se trouve moqué pour ses attitudes «efféminées», traité de «pédé»: comment s’arracher à son milieu, poursuivre des études supérieures, assumer son homosexualité? Comme Retour à Reims de Didier Eribon (Fayard, 2009), qui traitait à la première personne d’une trajectoire similaire, ce récit rencontre de nombreux échos.

«Le livre permet aux gens de reconnaître la violence qu'ils ont subie, témoigne Édouard Louis. Ce ne sont pas que des gays. On me dit: ‘J'étais le petit youpin, le petit bougnoule, le fils de l'instit, la fille que tout le monde détestait…»

Auparavant, beaucoup se sont reconnus dans les livres d’Annie Ernaux, notamment La honte (Gallimard, 1997) : l’auteure écrit avec finesse les sentiments très mêlés que suscite une trajectoire sociale ascendante, de l’épicerie parentale d’Yvetot à la collection blanche de Gallimard. Désir d’avancer, honte de trahir, sensibilité exacerbée aux discrètes violences symboliques: les thèmes qui hantent Annie Ernaux se retrouvent chez Zadie Smith. La différence, c’est qu’Annie Ernaux, Didier Eribon et Édouard Louis sont issus de familles ouvrières blanches, parfois tentées aujourd’hui par le vote Front national. D’autres histoires de transfuges restent donc à écrire en France, celles des enfants de l’immigration, nouveaux explorateurs de notre espace social.

Eve Charrin

Eve Charrin
Eve Charrin (4 articles)
Journaliste
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