«Parker», «parkerisé» et «parkérisation»

Les mots du vin

Sérieusement: qui pourrait goûter les vins sans aimer les mots? Avant toute chose la dégustation c'est le maniement infini du partage d'un langage. Et tout chauvinisme écarté, force est de reconnaître que le mariage des vins de France à la langue française a, depuis des siècles, généré de véritables trésors; pépites linguistiques autant qu'organoleptiques.

Sur ce thème, les amateurs des mots et des vins ignorent encore trop l'existence d'un récent et précieux ouvrage signé Martine Coutier; un bréviaire qui donne la mesure de la place considérable qu'occupent les fruits fermentés des vignes dans la langue française. Une somme sans précédent, un recensement minutieux (aux confins de l'obsessionnel) de mots, d'images, de métaphores. Un livre de chevet pour tous ceux qui ne sont indifférents ni aux vins ni au verbe.

Saisissons-nous de ce bréviaire et entamons sur Slate-fr ce double pèlerinage. Nous pourrions certes, avec Mme Coutier, commencer au XIIe siècle, époque pour laquelle nous avons la preuve écrite qu'au royaume de France des mots commençaient à qualifier les vins. On parle alors de vins  amers», «aigres» ou «froids» mais aussi de vins «déliés» (au sens d'«exquis»), «plaisants» et «savoureux». Préférons, pour l'heure, le décryptage de notre époque. Ces dernières années nous avons vu apparaître une quarantaine de nouveaux venus sur cette scène. Nous devons ainsi apprendre à manier «abouti», «anémié», «vins de garage», «abricoté», ou encore (qui nous dira pourquoi ?)  «couillu».

Mais pour entamer notre voyage comment résister ici à «parkerisé», ce néologisme «dépréciatif» qui parvient en langue française à réunir les deux rives de l'Atlantique. «Parkerisé» ? Référence, bien évidemment, à Robert Parker, depuis longtemps pape des dégustateurs, citoyen américain auquel les seigneurs de la place de Bordeaux jugèrent utile, il y a quelques décennies, de faire allégeance. Pourquoi?  Peut-être tout simplement parce que cet étranger préférait traduire ses sensations en chiffres plutôt qu'en mots; un système de cotation dont raffole l'infinie complexité du marché bordelais qui n'a jamais oublié ses longues et vieilles racines anglaises.

Bordeaux, comme Robert Parker, firent ainsi rapidement des fortunes  à plusieurs chiffres. Et ils ne surent pas faire l'économie de ces outrances communes aux nouveaux riches. C'est précisément pourquoi le patronyme du dégustateur américain est depuis peu décliné en langue française. Il a, pour l'heure, donné naissance à  deux néologismes: «parkerisé» et «parkerisation». Le premier caractérise quand le second  traite de la méthode pour parvenir à ces caractéristiques.

Intéressons-nous à «parkerisé». Page 313 de son ouvrage Mme Coutier nous apprend que le terme (toujours absent des dictionnaires contemporains) est attesté en 1997 dans un article de l'hebdomadaire Le Point signé O. Druzek. Ii qualifie «des vins très aromatiques, excessivement concentrés et boisé; caractères dus à une extraction et à un élevage sous bois exagérés». Des vins de bois plus que de vigne en somme; des vins qui nous imposent des boursouflures, une luxuriance exotique ou, pour mieux dire, californienne. Des vins asséchants, aux antipodes de ceux dits «de soif» qui repose le pèlerin du grand soleil.

Bien avant Robert Parker les vignerons bordelais avaient mieux que tous appris à user des associations de cépage et à maîtriser les noces du chêne et du vin; avec une mention toute particulière à l'atypique et remarquable château Haut-Marbuzet (Saint-Estèphe) où Henri Duboscq laisse toujours la trace de son génie. Parker et sa parkerisation poussèrent ces mêmes vignerons à quelques adultères. C'est ainsi que l'on vit émerger quelques vins bâtards, parfois élaborées dans  des «garages». Mais on nous mande aujourd'hui, depuis Bordeaux, que la raison revient, que la folie extractive ne passionne plus guère, que l'on va se prémunir des ivresses boisées. Dont acte.

Et déjà un symptôme éclairant. Nous étions, ce printemps, en l'Hôtel de Crillon où Gérard Perse célébrait le dixième anniversaire de son acquisition de Château Pavie, l'un des treize premiers grands crus classés B de saint-émilion. Jean-Pierre Tuil en maître de cérémonie. Personnalités en vue dans le monde des arts et des lettres modernes; formidable repas «déstructuré-restructuré» concocté par Jean-François Piège. Outre Pavie, M. Perse possède Pavie-Decesse, Monbousquet, Bellevue-Mondotte et quelques jolis autres arpents sur les côtes-de-castillon.

On a très souvent dit de Pavie qu'il était «parkerisé» au motif, peut-être que son propriétaire est un proche de Robert Parker. Pavie parkerisé? La verticale 1998-2007 du Crillon nous a de ce point de vue laissé bien songeur tant nous sommes loin ici des caricatures sylvestres. Les gestations en barriques neuves ont certes duré entre dix-huit et vingt-quatre mois. Certes le palais entre dans de profondes forêts, dans d'étranges fragrances. Mais ces forêts et ces fragrances n'ont rien de véritablement parkerien. Vin de très haute gamme. Vin qui ne sera compréhensible que vers le milieu de ce siècle. Pour sa dernière vente en primeur, Château Pavie est parti autour de 130 euros. Sur le site spécialisé 1855.com, on trouvait il y a peu encore le très grand 2005 (98-100/100 pour Parker) à 360 euros.

Autre expérience printanière et parisienne dans les salons du Bristol où Dany et Michel Rolland organisaient une dégustation verticale (1978-2008) de leur château Le Bon Pasteur, appellation Pomerol. Tous ceux qui ont vu le célèbre film Mondovino connaissent les liens existant entre Michel Rolland  et Robert Parker. Ils gardent aussi en mémoire la  caricature démoniaque faite de l'œnologue bordelais devenu «flying winemaker». Pourtant, ces vins somptueux méritent bien des qualificatifs flatteurs et pas celui de parkerisé.

Pour finir un détail, qui vous permettra éventuellement de briller en société. «Parkerisation» peut aussi s'écrire «parkérisation». Preuve nous en est donnée dans notre Petit Robert. Bien au chaud entre parka et parking ce nom féminin est né en 1953. Il est également issu du patronyme Parker et correspond à la  protection superficielle de pièces métalliques au moyen de phosphates complexes».  «Métallique» fait d'ailleurs aussi partie de la langue du vin. C'est un défaut.

Jean-Yves Nau

(Image de Une: Les chais de Chäteau Latour, Regis Duvignau/Reuters)

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L'AUTEUR
Journaliste et docteur en médecine, ancien instituteur, Jean-Yves Nau a été en charge de la rubrique médecine du Monde de 1980 à 2009. Il tient également le blog Journalisme et santé publique. Le suivre sur Google+. Ses articles
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Publié le 08/08/2009
Mis à jour le 08/08/2009 à 9h58
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