L’enlèvement de 234 adolescentes au Nigeria rappelle qu’il faut avoir peur de Boko Haram

Proches des écolières kidnappées lors d'une réunion avec le gouverneur de l'Etat de Borno, à Chibo, le 22 avril 2014. REUTERS/Stringer

Proches des écolières kidnappées lors d'une réunion avec le gouverneur de l'Etat de Borno, à Chibo, le 22 avril 2014. REUTERS/Stringer

Le groupe terroriste nigérian continue ses attaques. Et ce n’est qu’un début.

Lundi, cela fera trois semaines que le groupe de militants nigérians Boko Haram a kidnappé 191 adolescentes et les retient dans la forêt de Sambisa en toute impunité. On est sans aucune nouvelle des jeunes filles, âgées pour la plupart de 16 à 18 ans, depuis le 14 avril.

Ce soir-là, la veille de leur examen final à la Government Girls Secondary School de la ville de Chibok, au nord-est du Nigeria, elles ont été réveillées par le bruit d’hommes armés qui défonçaient les fenêtres et mettaient le feu à leurs salles de classe.

En quelques heures, 234 d’entre elles avaient été entassées dans des camions et emmenées dans la jungle. 43 ont réussi à s’échapper. Certaines ont sauté des camions du convoi, qui roulait lentement, d’autres se sont enfuies en atteignant la forêt.

Le sort de leurs camarades demeure un mystère. Chaque jour qui passe augmente la probabilité que les adolescentes aient été violées, peut-être tuées, en captivité. Compte tenu de la signification du nom du groupe Boko Haram, «interdiction de l’éducation occidentale,» et de leur objectif d’éradiquer toute laïcité dans le nord du Nigeria largement musulman, il n’est pas tellement étonnant que le groupe ait l’habitude d’enfermer des enfants dans des écoles avant d’y mettre le feu.

A ce jour, il s’agit de leur plus grand enlèvement de masse. Les lycéennes ont été emmenées dans la jungle pour servir d’esclaves sexuelles, mais leur enlèvement dépasse la volonté de trouver «des cuisinières et des épouses.» Pour Boko Haram, il s’agit de démanteler la fragile société existante en attaquant ses institutions essentielles: les écoles.

Boko Haram, qui vise les enfants, est l’organisation terroriste la plus haineuse qu’on puisse imaginer. Depuis ses débuts en 2002, l’agressivité de ses militants n’a fait que croître. Lorsque j’ai visité leur bastion de Maiduguri en 2007, leurs membres ont tiré des machettes, qu’il appellent coutelas, et ont failli tuer un journaliste nigérian, le photographe avec qui je voyageais et moi-même. Nous avons réussi à nous échapper après qu’un courageux vieil homme local est entré dans notre voiture et nous a conduit en lieu sûr. Aujourd’hui, le groupe n’hésiterait pas à nous tuer ou à nous enlever.

L'absence d'éducation renforce le groupe

Boko Haram s’oppose à l’éducation occidentale parce que selon ses membres, celle-ci représente une menace pour la pureté de la société islamique multi-centenaire du nord du Nigeria. Les atrocités qu’ils commettent masquent des griefs légitimes partagés par la majorité des 177 millions d’habitants du pays.

Malgré la grande richesse pétrolière du Nigeria, ses citoyens ne bénéficient que de très peu de services publics de base, comme l’éducation. La plupart des écoles publiques sont payantes et seuls ceux qui ont les moyens peuvent s’y inscrire. L’éducation est autant un symbole de l’espoir d’un avenir prospère qu’un moyen pratique pour y parvenir. Ces institutions deviennent des cibles faciles pour des bandes de jeunes hommes sans foi ni loi comme les membres de Boko Haram.

Les tactiques de Boko Haram n’ont rien de nouvelles. Les talibans aussi visent les écoles de filles. Et les échos ailleurs en Afrique sont tout aussi inquiétants. En 1996, Joseph Kony, fondateur de l’Armée de résistance du seigneur qui a depuis été inculpé par la Cour pénale internationale pour crimes contre l’humanité, a enlevé 139 écolières dans leurs dortoirs du St. Mary’s College dans le nord de l’Ouganda. Une nonne, sœur Rachele Fassera, a suivi les filles dans la forêt et réussi à négocier leur libération, à l’exception de 30 d’entre elles.

Dix-huit ans plus tard, Kony, qui a kidnappé 30.000 enfants en vingt ans, court toujours. Malgré les renforts américains envoyés sous la forme de forces spéciales venues aider les soldats africains à le traquer, Kony est toujours quelque part entre la République Centrafricaine et le Soudan, dans une région de la taille de la Californie, accompagné d’environ 250 partisans qui étaient, à l’origine, ses victimes. Enlevés à leurs foyers lorsqu’ils étaient enfants, eux aussi furent violés et forcés de tuer des membres de leur famille et d’autres enfants.

Paradoxalement, beaucoup des jeunes membres de Boko Haram sont aussi des victimes. Ils attaquent le genre d’écoles auxquelles ils n’ont jamais eu l’occasion d’aller. Les rangs toujours croissants de Boko Haram regorgent de garçons et de jeunes hommes qui ont été scolarisés dans des écoles pour almajirai, des madrasas d’Afrique occidentales.

Le rôle du réchauffement climatique sur la pauvreté

On estime que 23 millions de filles et de garçons rien qu’au Nigeria sont instruits dans ces écoles coraniques. Contrairement aux écoles publiques nigérianes, qui sont payantes, le cursus des almajirai est gratuit, et par conséquent même les plus pauvres peuvent en profiter.

Dans le nord-est du pays la ville de Maiduguri, le centre de Boko Haram, accueillait autrefois certaines des meilleures écoles musulmanes d’Afrique. En contrepartie de l’enseignement qu’ils recevaient, les élèves travaillaient dans les fermes de leurs professeurs.

Avec l’expansion du Sahara, les crues et les sécheresses extrêmes liées au réchauffement climatique, ces enseignants ne peuvent plus entretenir leurs fermes dans le nord du Nigeria où des villages entiers ont été ensevelis sous des dunes de sable. À la place, professeurs et élèves ont été contraints de se déplacer vers le sud dans les bidonvilles en lisière des grandes villes, notamment d’Abuja, où au lieu de s’occuper de leurs champs, les étudiants en sont réduits à mendier pour leurs professeurs (le 14 avril, le jour où les lycéennes de Chibok ont été enlevées, Boko Haram a tué 70 personnes en faisant exploser des bus à Abuja).

Dans les bidonvilles, beaucoup de ces jeunes garçons dorment avec leur sébile sous la tête pour ne pas se la faire voler. Pour gagner de l’argent, des enseignants corrompus louent leurs étudiants alors chargés de commettre des crimes. C’est ainsi que beaucoup sont devenus des fantassins de Boko Haram.

Une idéologie qui déborde des frontières

À l’instar des membres désordonnés de l’Armée de résistance du seigneur, Boko Haram prospère dans des lieux où la société civile est défaillante ou totalement absente. Les deux vivent dans des zones anarchiques que l’association État défaillant et réchauffement climatique rend quasiment inhabitables pour les autres. Les deux s’épanouissent dans le chaos et s’appuient sur la peur. Menacer et détruire la société civile est plus que symbolique, c’est une véritable arme insurrectionnelle.

Bien que les bandes de traînards disparates de Kony ne représentent pas une menace stratégique pour les États-Unis, ce n’est résolument pas le cas de Boko Haram. Pour l’instant, leurs attaques se sont limitées au Nigeria. Mais il est peu probable que cela dure. Déjà, leur idéologie, leur financement et leurs fantassins débordent de la frontière chez le voisin du Nord, le Niger.

Boko Haram est déjà lié à un réseau mondial de tueurs, notamment à des antennes d’al-Qaida. Il y a huit vols directs par jour entre le Nigeria et les Etats-Unis [Et la France a déjà connu ses attaques, avec notamment l’enlèvement d’une famille d’expatriés français au Cameroun voisin l’an dernier]. Cette fois, c’est à nos risques et périls que nous tournons le dos au sort de ces quelque 190 jeunes filles.

Eliza Griswold

Le dernier livre d’Eliza Griswold s’intitule I Am the Beggar of the World: Contemporary Landays from Afghanistan.

Traduit par Bérengère Viennot

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