France

La gauche atomisée façon puzzle

Eric Dupin, mis à jour le 01.05.2014 à 17 h 29

Elle est victime d'un processus de fragmentation où les oppositions à la politique du gouvernement se multiplient, mais ne parviennent pas à s'additionner.

Scattered puzzle pieces next to solved fragment / Horia Varlan via Flickr CC License by.

Scattered puzzle pieces next to solved fragment / Horia Varlan via Flickr CC License by.

La gauche française, combien de divisions? La vieille plaisanterie retrouve une actualité brûlante. Les fortes réticences de la majorité parlementaire issue des élections législatives de juin 2012 à approuver le «plan de stabilité» présenté par Manuel Valls trahissent le lourd processus de diffraction qui la travaille.

D’ores et déjà, les accusations d’être de dangereux diviseurs se multiplient et se croisent. Jean-Luc Mélenchon reproche au Premier ministre de jouer la «division générale de la majorité de gauche». Cédant à un excès de langage qu’on ne lui connaissait pas, Jean-Jacques Urvoas, député proche du chef du gouvernement, accuse les «frondeurs» du groupe socialiste à l’Assemblée nationale de se situer dans «une logique de djihadistes»...

Soutiens à géométrie variable

La simple vérité est que la politique économique appliquée par Valls, quels que soient ses mérites supposés, est incapable de rassembler la gauche –et même le seul PS. Ses partisans sincères et convaincus sont extrêmement minoritaires au sein du parti du président. La pétition de soutien résolu au plan d’économies n’a été signée que par vingt députés socialistes alors que l’appel à une réorientation de la politique suivie avait été soutenu par une centaine d’entre eux.

Le scepticisme à l’égard d’une «politique de l’offre» à bien des égards anachronique se glisse jusque dans les allées du pouvoir. «J'ai l'impression qu'on fait une politique des années 1980, une politique qui aurait pu marcher il y a trente ans», aurait lâché Emmanuel Macron, conseiller économique de François Hollande, devant Michel Rocard et Pierre Larrouturou en avril 2013.

Dans la majorité du PS, bien des ambiguïtés planent sur l’adhésion à la ligne présidentielle. Le nouveau premier secrétaire du parti, Jean-Christophe Cambadélis, combine, avec le talent dialectique qui est le sien, une posture d’allié stratégique des choix gouvernementaux et de critique idéologique du raisonnement qui les inspire. Comment interpréter autrement sa charge contre «l’ordo-libéralisme» au moment même où il conjure ses camarades socialiste de cesser leur «fronde»?

Du côté des anciens partisans de Martine Aubry, les critiques sont plus ou moins censurées ou déclarées. L’abstention de Christian Paul, député de la Nièvre intellectuellement proche de la maire de Lille, est néanmoins très révélateur du trouble de cette sensibilité.

Les différentes ramifications de l’aile gauche du PS convergent enfin vers une hostilité de plus en plus déclarée à la ligne gouvernementale. Le vote contre le plan Valls a recueilli 32% des voix au bureau national de mardi soir, ce qui est loin d’être négligeable. Et annonce de futures tensions internes.

Plus de majorité présidentielle

Le vote parlementaire du 29 avril 2014 sonne la disparition de la majorité présidentielle du 6 mai 2012. Sur ses orientations économiques majeures, le gouvernement n’a obtenu que le soutien du seul PS, amputé même d’une partie de ses membres, avec l’appoint de son petit satellite droitier radical.

Comme il était prévisible, EELV est emporté dans une logique d’opposition au pouvoir. Ses députés avaient majoritairement voté la confiance à Manuel Valls le 8 avril. Ils se sont prononcés contre sa politique économique trois semaines seulement plus tard.

Les chevènementistes ont, eux aussi, basculé dans l’opposition. Les trois députés du MRC ont voté contre le «plan de stabilité».

Pour autant, le PS ne semble guère menacé par une conjonction d’oppositions de gauche extrêmement diverses. Là aussi, les forces centrifuges l’emportent. La majorité des écologistes n’ont pas envie de se rapprocher du Parti de gauche malgré les oeillades de Mélenchon. La combinaison gagnante de Grenoble aux élections municipales –une alliance des représentants de ces deux formations– ne semble pas généralisable au plan national.

Ces convergences sont d’autant moins probables que l’ancien candidat du Front de gauche à l’élection présidentielle s’est enfermé dans un discours souvent agressif et sectaire. Son obsession de s’opposer systématiquement et violemment au PS l’a conduit à une forme d’isolement qui menace la survie même du Front de gauche.

Au sein du PCF, où cette formule politique a toujours été contestée, les velléités de reprises d’autonomie se renforcent. L’Humanité a publié dernièrement plusieurs tribunes qui contestent, avec des argumentations diverses, l’opportunité de persister dans cette démarche unitaire.

L’extrême gauche n’a pas non plus désarmé. Le NPA a décidé de faire reprendre du service électoral à Olivier Besancenot à l’occasion du scrutin européen, pour regonfler les voiles de cette formation en péril. Si l’on ajoute l’émergence, dans un tout autre secteur de la gauche, de Nouvelle Donne, le petit parti de Pierre Larrouturou, on mesure l’étendue de la dispersion des forces de gauche.

Le risque de l’élimination

Cette fragmentation multiple de ce que l’on n’ose plus guère appeler «la gauche» n’est pas une bonne nouvelle pour le parti du président.

L’incapacité des courants de «l’opposition de gauche» à s’entendre et à formuler une alternative crédible favorise certes le maintien de l’hégémonie institutionnelle du PS. Mais les socialistes risquent fort, au moment décisif, d’être victimes d’une spectaculaire dispersion des suffrages. Il sera de plus en plus difficile d’en appeler au vieux réflexe du «vote utile» contre la droite après avoir mené une politique qui, sur le fond, ne se distingue guère de celle que la même droite appliquerait si elle était aux manettes.

Or, Cambadélis a parfaitement raison de prévoir que la présidentielle de 2017 sera un jeu à trois opposant le FN, le PS et l’UMP. Et d’anticiper le «séisme politique» que provoquera l’inévitable élimination d’un de ces trois partis du tour décisif.

Le nouveau chef du PS envisage même explicitement le scénario d’une non-qualification du président sortant conduisant son parti à renouer avec le sort peu enviable d’une «SFIO moribonde». Le danger est plus que réel pour les socialistes.

Éric Dupin

Eric Dupin
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Journaliste
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