Sports

Schumacher-Senna, la comparaison impossible

Yannick Cochennec, mis à jour le 01.05.2014 à 8 h 56

Alors que le pilote allemand lutte toujours contre la mort et que l'on commémore les vingt ans de la disparition du champion brésilien, retour sur ce qui aurait pu être un des plus grands duels de l'histoire du sport automobile.

Michel Schumacher au Grand Prix de Monaco, en 1994, onze jours après la mort d'Ayrton Senna. Derrière lui, une banderole de supporters affirmant: «Ayrton, tu seras pour toujours avec nous». REUTERS/Mal Langsdon.

Michel Schumacher au Grand Prix de Monaco, en 1994, onze jours après la mort d'Ayrton Senna. Derrière lui, une banderole de supporters affirmant: «Ayrton, tu seras pour toujours avec nous». REUTERS/Mal Langsdon.

Où étiez-vous, le dimanche 1er mai 1994 à 14h18, lorsque la Williams-Renault d’Ayrton Senna a foncé à 250km/h dans le mur à la sortie de Tamburello, la courbe rapide du circuit d’Imola, cadre du Grand Prix de Saint-Marin? L’accident du champion brésilien, personne ne l’a oublié tant il nous a stupéfiés cet après-midi-là quand, hébétés, nous avons regardé les images de TF1 en attendant des nouvelles de l’état de santé de Senna, transporté en hélicoptère à l’hôpital de Bologne.

Sa mort ne fut annoncée que vers 18h30 au terme d’un week-end funeste pour la Formule 1. Vingt-quatre heures plus tôt, en effet, le 30 avril, à 13h18, lors des qualifications, l’Autrichien Roland Ratzenberger s’était également tué au volant de sa Simtek-Ford dans la courbe Gilles-Villeneuve qui, à Imola, rendait hommage au pilote canadien décédé au Grand Prix de Belgique douze ans plus tôt.

En revanche, personne ne se souvient du vainqueur de cette course maudite. Elle était pourtant allée à son terme après un deuxième départ et en dépit du drame qui venait de se jouer sur cette piste italienne. Il s’agissait de Michael Schumacher, futur champion du monde cette année-là, qui pleura comme un gamin en apprenant la gravité de l’accident auquel il avait assisté, puisqu’il était juste derrière Ayrton Senna lors de ce 7e tour fatal.

«J’ai bien vu que l’impact avait été violent, déclara-t-il alors. Mais je ne me doutais pas que l’accident avait pu prendre des proportions aussi tragiques.» Schumacher était d’autant plus effondré que Ratzenberger était son copain, avec qui il avait fait la route en voiture depuis Monaco pour rejoindre le circuit d’Imola.

Vingt ans plus tard, le pilote allemand, plongé dans le coma, lutte pour sa survie à l'hôpital de Grenoble depuis son très grave accident de ski du 29 décembre dernier. De manière étrange, à l’heure de ce sinistre anniversaire, son destin et celui de Senna semblent se croiser à nouveau sur d’autres routes auxquelles nous n’avons pas accès, mais qui nous ramènent inévitablement à ce 1er mai 1994.

Une question qui passionne le paddock

Senna-Schumacher, c’était, en 1994, la rivalité que les amateurs de Formule 1 anticipaient fiévreusement. Senna, 34 ans, au faîte de sa gloire et désormais privé de son meilleur ennemi, Alain Prost, parti à la retraite, face à Schumacher, 25 ans, le jeune loup aux dents longues assoiffé d’ambition aux commandes de sa Benetton-Ford.

L’Allemand avait entamé sa carrière dans la discipline reine lors de l’été 1991. Et de quelle manière: lors du Grand Prix de Belgique, sur le circuit référence de Spa-Francorchamps, il était parvenu à hisser sa modeste Jordan sur la quatrième ligne de départ, à la septième place. Un an plus tard, au même endroit, il y avait remporté son tout premier Grand Prix au volant d’une Benetton.

Senna savait à qui il allait avoir affaire. En 1994, Schumacher avait d’ailleurs enlevé les deux premiers Grand Prix de la saison avant le troisième, programmé à Imola. Mais Senna avait signé les trois poles positions des trois courses en question. La bataille promettait d’être monumentale. Elle fut brutalement interrompue.

Peut-être parce qu’il est mort en direct sous nos yeux, le coureur de Sao Paulo est resté la référence suprême et moderne de la Formule 1, celle à laquelle chaque champion automobile est désormais immanquablement comparé. Michael Schumacher était-il plus fort qu’Ayrton Senna? Même si elle n’appelle pas de réponse tant il est impossible de comparer les époques et des pilotes dont le talent est inféodé à la qualité de la voiture qu’ils ont entre les mains, la question a toujours passionné le paddock et elle continue de triturer les méninges des témoins des exploits des deux hommes.

Des chiffres trompeurs

Avec ses sept titres du champion du monde, ses 91 succès en Grand Prix et ses 68 poles positions, Schumacher domine –et de loin– le palmarès de la Formule 1, à commencer donc par celui d’Ayrton Senna, champion du monde à trois reprises, vainqueur de 41 courses et auteur de 65 poles positions.

Mais comme Schumacher le disait lui-même, «c’était un autre temps», repoussant toute idée de comparaison, y compris lorsqu’on l’appelait le Fangio des temps modernes en référence au champion argentin, qu’il fut le premier dans l’histoire de la F1 à égaler puis à dépasser: cinq titres mondiaux en 2002, puis six en 2003, puis sept en 2004.

Le champion autrichien de Formule 1 Gerhard Berger pense que, si la mort ne l’avait pas rattrapé si vite, Senna aurait battu tous les records pour longtemps et rappelle que Schumacher décrocha sa 65e pole position (record de Senna) en ayant couru 74 Grands Prix de plus que le Brésilien. Les fans de Senna sont aussi persuadés que Schumacher profita d’une époque où il ne fut jamais vraiment mis en concurrence avec un grand rival à sa dimension, contrairement à Senna, confronté à la science diabolique de Prost, notamment chez McLaren. Eternelles discussions sans fin qui se terminent toujours en queue de poisson.

Deux grands autocrates

Il n’empêche, les deux champions se ressemblaient dans leur capacité à être les plus rapides, à l’image de leurs incessantes poles positions, et dans leur manière obstinée de vouloir triompher coûte que coûte, y compris, parfois, en oubliant de se montrer d’une très grande sportivité. Qu’importe la morale, pourvu d’avoir la victoire!

Pour ses mauvaises manières, Senna s’attira les foudres de Prost, quand Schumacher, adepte des coups de volant intempestifs, se fâcha avec Damon Hill et Jacques Villeneuve. Leur manière de faire était cependant différente: plus analytique et froide chez Schumacher, qui n’avait pas que des amis en Formule 1 parce qu’il n’avait pas son pareil pour provoquer à son avantage un incident en piste, plus latine et fiévreuse chez Senna, qui bouillonnait en permanence mais pouvait se montrer chaleureux avec ses concurrents.

Autre similarité: Senna et Schumacher, deux grands autocrates au sein de leur équipe, eurent le mérite de hisser la Formule 1 à un niveau rare d’implication du pilote. Une évolution justement initiée par Ayrton Senna dans les années 80, mais que le champion brésilien, trop tôt disparu, n’eut pas le temps de faire complètement aboutir.

«Les deux étaient très concernés, mais différents dans leur approche du travail, a confié un jour à L’Equipe l'ingénieur Bernard Dudot, qui avait collaboré avec les deux champions chez Renault. Senna imposait plus qu’il ne proposait. Il mettait beaucoup de pression sur les ingénieurs. Il ne se trompait pas souvent, mais il ne déléguait jamais rien. Schumacher était également directif, mais probablement plus ouvert et avec lui, nous avons procédé à des changements sur le moteur que nous n’aurions pu faire si cela n’avait pas été lui.»

Selon Bernard Dudot, Senna et Schumacher avaient un autre point commun: ils étaient remarquablement aigus sur le plan technique, même si Schumacher avait «peut-être une compréhension plus globale de la voiture, que ce soit au niveau du moteur, de l’aérodynamique, du châssis et des pneus».

Le Dieu que Senna aurait rêvé d'être

La légende de Senna est née avec sa guerre absolue contre Prost et a prospéré aussi, hélas, avec sa mort précoce. Celle de Schumacher est devenue une réalité le jour où il a rejoint la prestigieuse écurie Ferrari, dépassant alors son simple statut de double champion du monde en 1994 et 1995.

Avec la Scuderia, Schumacher a triomphé là où Prost avait seulement failli réussir, a marqué l’histoire là Senna aurait aimé s’imposer en redonnant, en 2000, à l’écurie reine un titre mondial des pilotes, le premier depuis Jody Scheckter en 1979. Il les a ensuite empilés jusqu’en 2004 avec, parfois, une insolente domination, comme en 2004 lorsqu’il s’arrogea sa septième couronne mondiale dès le Grand Prix de Belgique, en août, et en gagnant 13 des 18 Grands Prix de la saison.

Schumacher a été chez Ferrari le Dieu que Senna aurait sans doute rêvé d’être. Ce fameux Baron rouge qui disait: «J’aime gagner, mais par-dessus tout, c’est me battre qui me fait vivre.» Là où il est actuellement, tentant de revenir d'entre les morts, il n’a pas, lui, l’occasion de se souvenir de ce 1er mai 1994 qui a marqué la fin d’une ère et le début d’une autre: la sienne.

Yannick Cochennec

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Journaliste
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