France

L'Opus Dei, une légende et des fantasmes

Henri Tincq, mis à jour le 30.04.2014 à 17 h 00

Le nom de cette organisation créée en Espagne en 1928 est à nouveau cité à propos de «dérives intégristes» dénoncées dans le lycée catholique parisien Gerson. Pourtant ce mouvement, minoritaire en France mais influent en Espagne et en Amérique latine, suspecté d’être une «sainte maffia», n’a rien à voir avec la mouvance intégriste.

Un prêtre tenant une photo de Jose Maria Escriva de Balaguer, en 2002. REUTERS/Paolo Cocco

Un prêtre tenant une photo de Jose Maria Escriva de Balaguer, en 2002. REUTERS/Paolo Cocco

Le lycée Gerson, lycée catholique parisien du XVIe arrondissement, sous contrat avec l’Etat, réputé bon chic bon genre, fait l’objet d’une enquête de l’administration à la suite d’une plainte de parents. Des organisations proches de l’Eglise catholique, marquées à droite –Alliance Vita, très engagée dans la Manif pour tous contre le mariage et l’adoption par des couples homosexuels, et la Fondation Jérôme-Lejeune, fer de lance de la lutte anti-IVG en France– ont fait des interventions au sein de cet établissement qui ont choqué des élèves et leurs parents. La polémique a éclaté dans les médias.

Des propos violents auraient été tenus devant les élèves contre la pilule du lendemain et contre l’avortement, qualifié d’«homicide volontaire». S’ils ont été démentis par Alliance Vita et la Fondation Jérôme-Lejeune, la situation se dégrade depuis des années au lycée Gerson avec l’arrivée d’une nouvelle direction décidée à «muscler» l’identité catholique de l’établissement. Des parents dénoncent une «radicalisation idéologique», voire une «dérive intégriste», accusations rejetées par la direction et la majeure partie du corps enseignant. Les responsables de l’enseignement catholique du diocèse de Paris ont aussi diligenté une enquête.

Outre Alliance Vita et la Fondation Jérôme-Lejeune, le rôle de l’Opus Dei (Œuvre de Dieu) est aussi mis en cause dans cette affaire par des parents et par une enseignante du lycée Gerson. Deux femmes professeurs de français et d’anglais, dont une responsable d’un cycle d’études, font partie de ce mouvement religieux, «à titre strictement privé», soulignent-elles, défendues par leur direction. Il n’en faut pas plus pour que les médias français ressortent les stéréotypes qui collent à la réputation de l’Opus Dei depuis sa création en Espagne en...1928: goût du pouvoir et de l’intrigue, infiltration, pratique du secret, ultraconservatisme.

Ce sont des ingrédients qui avaient déjà fait la fortune planétaire du roman-fiction Da Vinci Code de Dan Brown (28 millions d’exemplaires vendus) et du film qui avait suivi. Malgré la campagne anti-Da Vinci Code de l’Opus Dei, les clichés ont perduré.

L’Opus Dei resterait tapie dans l’ombre, mais serait en cause dans le glissement à droite d’une Eglise de France redevenue intransigeante, «réactionnaire», à l’image de ses prises de position contre l’avortement, le mariage homosexuel, la «théorie du genre» et de sa participation aux manifestations de rues de 2013 contre le mariage pour tous. 

La réalité est plus prosaïque.

Pas plus qu’Alliance Vita ou la Fondation Jérôme-Lejeune, l’Opus Dei n’appartient à la mouvance intégriste de l’Eglise catholique, celle qui a toujours combattu les options réformatrices du concile Vatican II (1962-1965). Elle n’a rien à voir avec les organisations de catholiques schismatiques, comme Civitas, héritières de la rébellion de l’évêque français traditionaliste, Mgr Lefebvre, excommunié par le pape en 1988.

Elle jouit au contraire d’un statut officiel et unique au sommet de l’Eglise –celui de «prélature personnelle»– qui lui a été accordé par le pape Jean Paul II en 1982, très généreux avec elle. Son étoile a un peu pâli sous Benoît XVI et le pape François, mais elle reste bien en cour au Vatican.

Le souvenir de l'Espagne franquiste

L’Opus Dei traîne depuis longtemps une réputation de «sainte maffia», provoquant controverses et oppositions. Mais elle ne mérite ni cet excès d’honneur, ni cette indignité. Surtout en France où sa présence –environ 1.000 membres– est très marginale, voire insignifiante. Mais elle est restée une organisation internationale puissante (90.000 membres) surtout active en Espagne, en Amérique latine, dans quelques métropoles d’Asie. Elle y a créé beaucoup d’écoles, de collèges, d’universités, d’hôpitaux, a brassé de multiples affaires. Elle a toujours cherché des cautions dans le monde politique et dans l’Eglise jusqu’au Vatican.

Dès sa naissance à Madrid dans l’entre-deux-guerres, à l’initiative d’un jeune prêtre espagnol inconnu, du nom de Jose Maria Escriva de Balaguer (1902-1975) –dont la canonisation-express par Jean Paul II en 2002 avait fait scandale–, l’Opus Dei a fait l’objet de suspicions. En effet, dans l’Espagne ultracléricale de 1928, la création d’un mouvement de «laïcs» (non-prêtres), appelés à «vivre la sainteté» dans leur travail et leurs tâches quotidiennes, était une idée radicalement neuve et provocatrice.

Cette forme d’engagement communautaire a, depuis, fait des émules et elle est encouragée par l’Eglise. Mais l’Opus Dei n’a cessé d’exciter les convoitises et les fantasmes. Pendant la guerre d’Espagne, l’Oeuvre (la Obra) était réputée appartenir à la Phalange franquiste. Mais en même temps, les livres de Balaguer, le fondateur, étaient brûlés à Barcelone par les troupes fascistes. Cette précoce hostilité conduira le futur saint à quitter l’Espagne et à se réfugier à Rome et y exercer sa pression sur les papes, à commencer par Pie XII.

L’Opus Dei porte toujours comme un péché historique la participation de ministres et hauts fonctionnaires, membres déclarés de l’Œuvre, dans des gouvernements franquistes de 1957 à 1972. En Espagne, comme au Mexique et dans quelques autres pays d’Amérique latine, elle reste très présente dans l’appareil d’Etat, dans l’armée, les banques, l’industrie, la presse. Son nom a trempé dans des scandales politiques, bancaires et immobiliers.

«L’Œuvre n’est liée à aucun groupe, à aucun régime, à aucun idéal politique. Elle n’a aucune philosophie temporelle. Elle est de nature exclusivement spirituelle», répétait pourtant de son vivant Jose Maria Escriva de Balaguer.

Chaque membre est libre de son engagement citoyen ou de sa participation à un parti politique ou une association, mais l’Opus Dei a toujours prospéré sous des régimes et des partis de droite. Elle cherche à atteindre les élites mondaines, politiques et intellectuelles, à évangéliser les milieux d’ingénieurs, de médecins, de professeurs, de fonctionnaires éloignés de l’Eglise.

On les rapproche souvent des jésuites: même zèle missionnaire, même intransigeance dans la défense de la foi catholique, même discipline de fer, même priorité à la formation intellectuelle et doctrinale, même soumission au pape. Jésuites et Opus Dei ont souffert des mêmes critiques.

Est-ce une secte?

L’Opus Dei n’est pas une organisation religieuse comme une autre, ce qui contribue à sa légende noire. Elle n’exige ni vœux, ni promesses comme dans toute communauté religieuse, mais une partie de ses membres –laïcs ou prêtres– se soumet à des obligations de célibat et d’obéissance. Leur vocation est radicale. On les appelle «numéraires» ou  «agrégés» et vivent dans des «centres» communautaires à Paris, à Nancy, Lille, Metz. Hommes et femmes sont séparés. 

Les «surnuméraires», de loin les plus nombreux, sont dispensés de célibat et vivent en milieu ouvert: ils sont 95% du mouvement en France. Ce sont des hommes et, plus rarement des femmes, qui vivent en couple, ont un travail normal, des enfants, sont d’un niveau social et culturel plutôt élevé (professeurs, ingénieurs, professions libérales), se réunissent régulièrement.

Numéraires et surnuméraires ont un idéal élevé de «sainteté» qu’ils cultivent par des habitudes intenses de dévotion –messe chaque jour, chapelet, adoration de l’Eucharistie, confession– et par des pratiques de mortification qui peuvent aller du jeûne à l’abstinence sexuelle ou au port du cilice.

Ils s’engagent dans l’Opus Dei par libre consentement et peuvent s’en retirer à leur gré. Ce point est toutefois disputé. D’anciens membres, devenus accusateurs, dénoncent les pressions psychologiques, l’endoctrinement, le rituel initiatique auquel est soumis le candidat à l’entrée dans l’organisation, les règles secrètes, les pénitences sévères.

Les associations antisectes en France (et à l‘étranger) dépeignent l’Opus Dei comme une société occulte, tyrannisée par un «gourou», qui fut autrefois Escriva de Balaguer, le «fondateur», et par son successeur, le «prélat» (deux depuis la mort du fondateur en 1975: Alvaro del Portillo et actuellement Javier Echevarría Rodríguez). Mais la vérité oblige à dire que ces accusations n’ont jamais réussi à faire condamner l’Opus Dei devant la justice, ni à la faire figurer dans les «listes noires» de sectes visées par les autorités et la législation nationale contre les dérives sectaires. On ne prête qu’aux riches!

Henri Tincq

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Journaliste
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