France

Défense du bac: les réponses de l'auteur

Sophie Audoubert, mis à jour le 30.07.2009 à 14 h 38

«Une copie ne se juge pas sur sa seule orthographe»

[A la suite des résultats du baccalauréat, Sophie Audoubert, enseignante dans un collège de Seine-Saint-Denis, avait publié une tribune sur Slate.fr, expliquant que le taux élevé de 66% de réussite au bac ne signifiait pas que le diplôme a moins de valeur que par le passé. Elle répond aux commentaires des internautes.]

En lisant les commentaires des internautes, plusieurs choses me frappent.

L'orthographe est importante; elle n'est pas tout

J'aimerais d'abord dissiper un malentendu sur ma prétendue «diatribe anti-orthographe», que François P. juge «pitoyable, pathétique, honteuse», venant d'une enseignante et auteur. J'ajouterai, pour aggraver mon cas, être enseignante en lettres nourrie de surcroît aux langues anciennes. Il va sans dire que, tant par mon métier que par mon amour de la langue, je défends l'importance d'une orthographe bien maîtrisée. Et je rendrais bien peu service à mes élèves si je pensais le contraire. Je juge contre-productive, voire tendancieuse, en revanche, l'évaluation d'une copie sur la seule qualité de son orthographe. Il faut apprendre, pour être vraiment juste dans son regard sur le travail et la pensée d'un étudiant, à dépasser cet a priori-là. On trouve des copies rédigées dans une langue parfaite mais d'une platitude à pleurer. On en trouve d'autres, où l'on relève plusieurs fautes par ligne, mais qui présentent une réflexion intéressante. Réussir à lire un travail par-delà une langue parfois très chaotique exige, de la part de l'enseignant, une éducation du regard, une ouverture d'esprit que seules l'expérience et la détermination peuvent apporter. Mais cela n'empêche pas, bien évidemment, d'engager ensuite le rédacteur, par tous les moyens possibles, à tendre vers une maîtrise plus grande, non seulement de la langue mais, par voie de conséquence, de la pensée elle-même.

Cette question de l'orthographe est à vrai dire beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît. Si je l'ai évoquée dans mon article, c'est parce qu'elle me paraît hautement symptomatique d'une tendance profonde de notre système d'évaluation, où l'on ne juge pas un élève sur ses qualités, mais sur ses carences. Et cela me paraît fâcheux à plusieurs titres. D'abord parce qu'un tel système aboutit inévitablement à une uniformisation des esprits et des modes de pensée regrettable. On passe à côté d'atouts, pourtant bien réels, mais qui n'entrent pas dans la grille de lecture arbitrairement choisie. Ensuite parce que ne relever que les failles n'encourage guère à donner le meilleur de soi-même. On laisse ainsi sur le bord du chemin les élèves les plus en difficulté, pire, on les contraint nous-mêmes à devenir des fauteurs de trouble, seule voie de survie, parce qu'elle leur permet d'exister au cœur d'un mécanisme qui ne leur laisse aucune autre place, qui les condamne au sceau éternel, et infamant, de la nullité.

Alors, pour répondre à «casino», le problème n'est pas que notre orthographe est complexe —même si elle l'est, indéniablement. Les «th» et «ph» que vous relevez ne sont pas le fruit d'un hasard pervers, ils sont le fruit de l'histoire de notre langue. On ne peut les supprimer sans en même temps ôter au français tout sens linguistique. La réforme de l'orthographe est une vieille lune qui éclipse les vraies questions. En premier lieu, j'y reviens, celle de la transmission. Que sommes-nous prêts à faire pour démocratiser pleinement l'effort de transmission et quelle place laissons-nous, je dirai même quel temps laissons-nous à ceux qui ne sont pas toujours-déjà prêts à recevoir notre enseignement ? Lancer une «tirade sur les jeunes des quartiers défavorisés» n'est pas brouiller les cartes, bien au contraire: ces jeunes sont précisément aujourd'hui le point d'achoppement de notre volonté démocratique — laquelle s'exprime d'abord à l'école.

L'enseignement fait partie de ces quelques métiers paradoxaux où l'on répugne à reconnaître la moindre légitimité d'expertise à ceux qui l'exercent. Chacun, parce qu'il est passé sur les bancs de l'école, pense savoir mieux ce qu'il convient de faire que celui dont c'est la profession. Ainsi, l'enseignante qui tente de réfléchir, modestement, sur son travail, est renvoyée par l'un à ses «délires pédagogistes» («Jip») comme si la pédagogie, fondement même de ce métier, condition de la transmission, était forcément délirante. Elle est soupçonnée par l'autre («Cinquo») de refuser, «comme ses confrères», «toute forme d'évaluation ou de mise en place d'une politique de qualité au sein de l'éducation nationale». L'attaque est rude. Et, comme toute généralisation abusive, elle est aussi, j'en ai peur, assez injuste. S'il est une chose que demandent les enseignants, surtout ceux de banlieue, évidemment, depuis longtemps, c'est bien la mise en place d'une vraie politique de qualité au sein de l'éducation nationale, au lieu des réformes éparses et hâtives, rarement portées par une réflexion de fond sur le devenir et les enjeux profonds de notre école, dont on assomme la profession depuis trente ans. Réformes que, je le précise, les enseignants mettent scrupuleusement en place pour les voir balayées, trois ou quatre ans plus tard, remplacées en même temps que le ministre. Dynamique pernicieuse et stérile qui, on le comprend, finit par lasser.

Le temps présent n'est pas une déchéance

Enfin, je remarque la promptitude avec laquelle on continue de déplorer le temps présent comme une inévitable déchéance. Promptitude qui amène parfois à décréter des contre-vérités. « JBoss » déclare ainsi que les élèves de Terminale scientifique ne font plus que 4h30 de mathématiques, contre 8h de son temps. Eduscol, le site officiel de l'éducation nationale, tranche le débat : 5h30 d'enseignement obligatoire, plus 2h pour les élèves qui choisissent la spécialité mathématiques en Terminale. Je suis littéraire mais je calcule 7h30, et non 4h30, au final...

Je ne puis que me méfier des assertions à l'emporte-pièce qui commencent par «Les jeunes ne savent plus... ». Je m'en méfie d'autant plus que, pour les fréquenter un peu, je sais que les jeunes savent beaucoup de choses, qui ne se réduisent pas à l'usage d'Internet et de Facebook. Simplement, ils ne savent pas exactement les mêmes choses que nous parce qu'ils ne partagent pas exactement la même histoire que nous. C'est heureux. Voudrait-on d'une société condamnée à stagner éternellement dans les eaux mortes d'une culture figée ? Ce qu'ils nous apportent de plus précieux est justement la nouveauté, la fraicheur de leur regard sur la culture qui leur préexiste, qu'ils peuvent dès lors questionner, et lui rendre, malgré le passage du temps, toute sa vitalité.

Sophie Audoubert

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