Culture

Le photojournalisme, un art à tous prix?

Fanny Arlandis, mis à jour le 01.06.2014 à 15 h 05

Malgré de nombreuses tentatives, le photojournalisme n'a jamais réussi à percer dans le milieu de l'art. Des opérations de tirages à bas prix miment ses protocoles pour tenter d'inverser la tendance.

Un jeune s'exerce à la trompette face à la mer, dans le cadre des préparatifs du carnaval, Cap-Haïtien, janvier 2013 - photographie de Corentin Fohlen proposée par Epic Stories

Un jeune s'exerce à la trompette face à la mer, dans le cadre des préparatifs du carnaval, Cap-Haïtien, janvier 2013 - photographie de Corentin Fohlen proposée par Epic Stories

Quand Epic-Stories a été lancé en janvier 2014, on aurait pu penser que cette démarche resterait marginale. Son concept: proposer des clichés de photojournalistes à prix abordables, en grands formats et numérotés. Mais fin avril, Getty lançait Photos.com, suivi quelques jours plus tard par l’AFP via Crystal Galerie.

Dans son communiqué de presse, l'AFP énonce vouloir faire «entrer la photographie d’art dans l’univers de la maison». Jean-Matthieu Gautier, fondateur d'Epic-Stories, l'affirme aussi:

«Le créneau dans lequel on s’inscrit, c’est la photographie d’art abordable.»

Mais une image d'actualité peut-elle se muer en oeuvre d'art? 

Une recherche de débouchés et de financements

Les trois expériences sont fondées sur une même idée: démocratiser la photographie en général, et le photojournalisme plus précisément. Les premiers prix commencent à 30 euros et les tirages proposés sont renouvelés toutes les semaines. «On souhaite donner au grand public accès à un contenu photojournalistique jusque-là réservé au monde professionnel, aux médias et au monde de la presse. On a envie de les faire voir, d’en faire profiter tout le monde», commente Olivier Bloud, président de Crystal Galerie.

EPIC stories habille vos murs de sens ! From epic stories on Vimeo.

Mais dans un contexte de crise de la presse, les deux grandes agences essaient d'abord de trouver de nouveaux débouchés et de se diversifier. Le photojournalisme a la caractéristique de produire en très grande quantité (l'AFP publie environ 4.000 images par jour) alors, comme Corbis il y a une vingtaine d’années, l'AFP et Getty parient sur la mise à profit de leurs archives. «On donne accès à certaines des plus belles images de nos vastes archives», confirme Peter Orloswky, vice-président de Photos.com, qui propose des tirages des photojournalistes Brent Stirton, Mario Tama et Chris Hondros (décédé en Libye en 2011). 

Epic-Stories, elle, n’a que quelques mois mais situe aussi sa création dans un contexte de crise de la presse. Jean-Matthieu Gautier affiche la volonté de se placer du côté des photojournalistes pour leur «fournir une source de revenus supplémentaire afin qu'il puissent financer leurs reportages. On a donc créé un média qui ne fonctionne pas par des subventions ou des abonnements, mais par la vente de tirages».

A la lueur de sa lampe frontale, Damien, le matelot, se livre aux dernières préparations des lignes de la veille, Saint Pabu, Finistère, France - Jean-Marie Heidinger - Epic Stories

Avant ces opérations de tirages, les photojournalistes disposaient déjà de différents moyens de financements, comme le crowdfunding ou la publication de livres.

«Bien souvent les photoreporters profitent du livre non pas pour développer le même propos qu’ils développeraient dans leur pratique professionnelle, mais pour approfondir un point particulier et un propos qui est plus personnel et moins en rapport avec l’actualité», explique Léo Martinez, auteur d'une thèse sur le rôle des expositions dans la valorisation de la photographie comme pratique artistique.

Les livres ne permettent pas seulement de mettre en perspective le travail d’un photographe, ils créent aussi un pont avec le milieu de l'art. Le but de Crystal, photo.com et Epic-Stories est le même: ces ventes de tirages sont une nouvelle tentative de légitimation du photojournalisme comme «art». Car si la photographie artistique a obtenu un début de reconnaissance il y a plus de trente ans, lui est toujours resté en marge.

La figure de l'auteur

«Tout objet, pour qu'il soit accepté comme art, doit être légitimé par des instances qui lui octroient ce statut», explique Gaëlle Morel, auteure d'un ouvrage sur l'institution culturelle de la photographie en France, intitulé Le photoreportage d'auteur. Les institutions, le marché, les critiques ou les historiens d’art comptent parmi ces structures traditionnelles de légitimation. 

La photographie artistique a commencé à être reconnue comme «art», à partir des années 1970, avec le développement d'un discours critique, l'organisation d'expositions et de festivals et la mise en place de politiques culturelles. Aujourd'hui, personne ne remet en cause sa place lors des événements culturels ou son importance dans le marché de l'art (un tirage de Nan Goldin se vend par exemple à plus de 40.000 dollars). 

Mais le photojournalisme a une toute autre histoire. Poussés par la légitimité nouvelle de la photographie artistique, les responsables culturels et les critiques d'art ont tenté de l'inscrire également dans l'art contemporain (en organisant des expositions par exemple). 

Au même moment, une nouvelle figure des photoreporters, celle de «l’auteur», était érigée afin de justifier ce passage des photographies de presse aux cimaises des galeries. Sans renoncer à la valeur d'usage des images, le photographe de presse aspire maintenant à une reconnaissance culturelle. Ainsi, des agences comme Gamma, Sygma ou Sipa ont ensuite légitimé l'auteur en mettant en avant la créativité des photoreporters, leur subjectivité face aux normes journalistiques et l'esthétique spécifique de ces photographies. Le reportage «Huis clos» d'Antoine D'Agata réalisé en 2000 constitue un très bon exemple (emploi du flou, usage du décadrage...). 

Parallèlement à ce discours, l'agence Magnum a aussi créé une galerie pour vendre des tirages et au début des années 2000, trois ventes aux enchères de tirages photojournalistiques ont été organisées à Paris. 

«Mais ça n’a pas été vraiment un succès, beaucoup de choses n’ont pas été vendues ou l'ont été tellement peu cher que ce n'était pas réellement probant. Le marché n’est pas encore tout à fait actif en ce qui concerne le photojournalisme», explique Gaëlle Morel. 

Kiev, des élèves préparent un spectacle de danse pour la fête marquant le début de l'année scolaire, Ukraine - Thierry Clech - Epic Stories

Une nouvelle tentative de légitimation 

Plus récemment, différentes instances ont tenté une nouvelle fois de légitimer le photojournalisme. Le centre Pompidou a par exemple organisé cette année une exposition photographique sur les paparazzis. Mais c'est sur le marché que l'AFP, Getty et Epic-Stories misent cette fois pour que l'on voie le photojournalisme comme une «oeuvre d'art». 

La galerie Crystal invoque la volonté de «combler une envie» du consommateur. «On permet ainsi à des amateurs de photographie de s’approprier un instant de leur vie, un évènement, un moment», insiste Olivier Bloud. «Nous avions tant d’admirateurs de nos images sur gettyimages.com que nous avons dû créer un endroit sur lequel ils puissent aller», poursuit Peter Orlowsky. 

Selon eux, la demande aurait donc précédé le marché. Le vice-président de photos.com affirme également que «la décoration murale est un marché de 42 milliards de dollars qui continue de croître». Aujourd'hui, le marché de l’art en ligne (toutes ventes confondues: tableaux, photographies...) représenterait 2,4% de la valeur globale du marché de l’art (galeries, ventes aux enchères, etc) et devrait doubler d’ici cinq ans. 

Que représente le pourcentage des ventes de photographies d'actualité? Pour répondre à cette question, il faudrait mener des analyses économiques, mais les chiffres des ventes sont confidentiels. Crystal et photos.com refusent de communiquer la part que représente la vente des tirages de photojournalisme dans leur chiffre d'affaires... tout comme elles refusent de rendre public le pourcentage que touche un photographe par tirage (chez Epic-Stories, il s'élève au minimum à 20%).

Des images illustratives

En réalité, la majorité des clichés de photojournalisme proposés par exemple par Crystal sur Twitter se rapprochent plus d'images illustratives que de photographies issus d'un reportage d'actualité (à quelques exceptions près comme cette photographie de Philippe Lopez, une image du typhon Haiyan, lauréate d'un prix World Press cette année):

«Je pense que ça va prendre du temps. Les gens doivent s’approprier la photographie de presse en tant que décoration. Mais pour l’instant ce n’est pas un réflexe, constate Jean-Matthieu Gautier. Aujourd’hui, ce qui se vend le mieux chez Epic-Stories, ce sont des photographies assez illustratives.»

«La génération des trentenaires a grandi avec une chambre recouverte de posters, précise Léo Martinez. On est une génération d'images et l'évolution du champ des médias a permis à la photographie de remplacer la peinture. La peinture ne correspond plus à nos goûts, à nos codes culturels, on va plus facilement acheter une photographie d'architecture ou une photographie iconique qu'une peinture

Mais même encadréeune image illustrative vendue en très grand nombre reste une sorte de «poster» et non une oeuvre d'art (et même si l'AFP délivre un «certificat qui valide la nature de l’information et la véracité journalistique de cette information qui est contenu au travers de la photographie»). D’ailleurs, les images de l’AFP seront vendues dans certains magasins comme Habitat. 

«Ça fait longtemps qu'on tente de mimer les protocoles de l’art: on numérote, on fait des grands formats, mais ça ne marche pas très bien. Il ne suffit pas qu’un objet soit dans une galerie ou sur le marché pour qu’il soit immédiatement transformé en objet d’art. Habitat n'est pas franchement une instance de légitimation, et Pompidou ne va pas aller acheter des tirages dans ce magasin pour les mettre dans sa collection», s'amuse Gaëlle Morel. 

Le photojournalisme est un outil

Si le photojournalisme a tant de mal à être vu comme un art, c'est qu'il est d'abord un outil, un langage. Gaëlle Morel explique:

«Une des caractéristiques du photojournalisme, c'est qu'il a un usage: celui d'être d'abord publié dans la presse ou les médias en général.Tous les objets qui ont une valeur d'usage comme ça ont eu plus de difficulté à intégrer le milieu de l’art. Une des définitions de l’art qui a longtemps circulé, c’est que l’art n’a pas d’usage: on fait de l’art parce que c’est beau.»

Il a d'ailleurs toujours été pris en étau entre sa fonction (journalistique) et sa valeur esthétique (photographique):

«Le photojournalisme se positionne sur une zone frontière, dans un entre-deux, à l’interstice du monde artistique et de la presse, constate Léo Martinez. A l'exception de certains tirages exemplaires, comme ceux de Sebastião Salgado ou de James Nachtwey, les autres tirages n'ont jamais réussi à avoir une valeur financière très importante car ils ne respectent pas les codes du monde de l’art.»

Pour pallier ce manque de légitimité artistique, un discours est appliqué aux clichés proposés par l'AFP, Getty et Epic-Stories. Les entreprises qui vendent les tirages mettent en avant une intention dans la démarche du photographe. «Contrairement à des entreprises comme Yellow Korner [ndlr, une des premières entreprises a avoir proposé des tirages photographiques à bas prix], insiste Jean-Matthieu Gautier, chez nous chaque photographie a une histoire et est présentée par un texte écrit par le photographe

Mais les prix des tirages sont uniques par format et par finition. Pour Olivier Bloud, «il n’y a pas de raison qu’une image ait plus de valeur qu’une autre». Or, cela équivaut à donner un prix selon l’objet et non la valeur intrinsèque de l’image, et cette démarche s'oppose radicalement à celle de l'art. 

Le principe de l'art, c'est aussi la rareté. «Les artistes produisent au maxima du tirage, certains en produisent cinq et d'autres détruisent leurs négatifs», rappelle Gaëlle Morel. Or, dans les opérations des trois entreprises, les tirages vont de 30 à 500 exemplaires selon la taille pour Crystal, et de 50 à 200 pour Epic-Stories. Mais l'administration fiscale considère que seules les photographies publiées en trente exemplaires maximum, signées, sont des oeuvres d'art.

Alors non, en achetant ces tirages vous n'acquerrez pas une oeuvre d'art. Mais vous aurez tout de même une belle image. 

Fanny Arlandis

Fanny Arlandis
Fanny Arlandis (271 articles)
Journaliste à Beyrouth (Liban). Elle écrit principalement sur la photographie et le Moyen-Orient.
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