France

Le cas Alstom: ce qui m’énerve dans les ferveurs industrialistes

Eric Le Boucher, mis à jour le 30.04.2014 à 7 h 15

Nous voici au théâtre, devant des acteurs n'anticipant rien, qui font de grands discours d'estrade nourris d’une connaissance superficielle de l’industrie mondialisée d’aujourd’hui.

Alstom et GE, sur le site de Belfort. REUTERS/Vincent Kessler

Alstom et GE, sur le site de Belfort. REUTERS/Vincent Kessler

Je suis hyper gêné par tout le bruit et cette politisation autour d’Alstom. Tout me paraît sonner complètement faux. La redécouverte par la classe politique de l’industrie, depuis cinq-sept ans, me semble simpliste, électoraliste, tout juste capable de donner de faux espoirs à des salariés en péril.

J’ai l’impression d’être au théâtre, de voir des intervenants, élus ou pseudo-experts, nourris d’une connaissance superficielle de l’industrie mondialisée d’aujourd’hui, peu de réflexions étayées, des grands discours d’estrade, mais surtout aucune anticipation. Le Grand acteur dans ce théâtre était Nicolas Sarkozy («j’aime les usines») et c’est maintenant, surpassant de son grand talent tous les autres, Arnaud Montebourg.

L’industrie française va mal? Elle seule représente beaucoup d’emplois ouvriers qualifiés? Elle structure les territoires. Elle exporte et son résultat commercial est le meilleur indicateur de l’état général de l’économie française, de ses coûts, ses qualités, sa recherche? Tout cela est vrai, archi-vrai, bien entendu.

Les vrais «industrialistes», comme Louis Gallois et d’autres, n’ont cessé de le dire depuis trente ans en se désolant de ne plus être écoutés, y compris au PS, à partir de la moitié des années 1990. La politique industrielle mitterrandienne avait échoué (sidérurgie, machine-outil, informatique), le libéralisme avait conquis les esprits, Bruxelles imposait la concurrence, les politiques «sectorielles» étaient abandonnées. Le ministère de l’Industrie, 101 rue de Grenelle à Paris, est abandonné par le Premier ministre Lionel Jospin, en 1997; ses services rejoignent Bercy, où ils sont fondus dans le grand ministère de l’Economie et des Finances. En outre, les champions français étaient partis à la conquête du monde et ils avaient déserté la scène française politique et idéologique.

L’industrie est devenue, entre-temps, très complexe, faite de recentrage sur les métiers-cœur, d’enchevêtrements de savoir-faire, de délocalisations. Les chaînes de valeur intégrées d’autrefois sont découpées en morceaux, l’entreprise ne gardant que les petites parties où elle sait qu’elle se différencie.

L’électronique s’est introduite dans les produits (regardez les voitures) et Internet a commencé à révolutionner les relations avec les fournisseurs comme les clients, et nous n’en sommes qu’au début. Les services sont devenus aussi très technologiques, pleins de hardware comme de software. Bien savants sont ceux qui prétendent savoir où passe la frontière entre les services et l’industrie.

Ce qui paraît sûr, c'est que l’usine reste indispensable pour faire avancer les process industriels en même temps que la recherche, de façon incrémentale mais ultra-rapide. Mais tout dépend des produits: Apple a réussi à passer sans usines de l’iPhone1 à l’iPhone5 en très peu d’années. Tout dépend aussi des moments: Apple est revenu dans son usine originelle de Californie.

Bref, on l’aura compris, le simplisme est la pire des politiques industrielles. Il en est de même pour les mots faciles aujourd’hui brandis devant les micros: «secteur stratégique» et «souveraineté». Qui peut donner une définition intelligente de la souveraineté industrielle? Et pourquoi une turbine serait-elle plus stratégique qu’un médicament contre le cancer ou qu’une tonne de blé? Où est la bonne liste des «stratégiques»? Quant au mot de souveraineté, il est trop proche du souverainisme, c’est-à-dire du protectionnisme, pour qu’on ne s’en méfie pas comme de la pire des politiques: au bout, attend tranquillement Marine Le Pen.

Tout ça pour dire quoi sur le cas Alstom?

Alstom en 2007 avait l’objet des soins précipités de Nicolas Sarkozy. Le groupe, mal capitalisé lors de sa séparation d’Alcatel, souffrait d’un manque d’argent. Le ministre Sarkozy lui en a donné. Mais Alstom souffrait surtout d’un manque de compétitivité et de taille.

C’est cette double faiblesse qui revient.

La compétitivité? La meilleure des politiques industrielles est celle qui rétablit la compétitivité de toutes les industries. Le pacte Hollande-Valls va dans le bon sens, il reste au moins autant à regagner. Si les coûts sont trop élevés et les marges trop faibles, tout le reste n’est que baratin. C’est beaucoup le cas des «programmes» stratégiques du redresseur Montebourg. Malgré ses tirades, l’industrie française continue de souffrir en gros et en détail.

La mécanique est un secteur qui emploie encore beaucoup de monde et qui donc est pénalisé d’autant plus. Comme l’industrie automobile l’a montré. Rétablir la compétitivité d’Alstom est la priorité, mais le but est lointain.

La souveraineté? Si des turbines électriques sont des outils de souveraineté, alors pourquoi EDF va-t-elle à l’export avec des Chinois? Les TGV sont des outils de souveraineté? Pourquoi? Faut-il que la SNCF n’achète que français?

La triste vérité est que l’Europe a deux secteurs en grand déclin: les télécoms et l’énergie. Il serait temps de repenser globalement à Vingt-huit la «politique industrielle», au moins sur ces deux terrains.

Bref, tous les discours autour d’Alstom sont plein d’émotion et vides de réflexions. Ils sentent l’improvisation. Mieux vaudrait commencer par reconnaître ce qui, dans la politique fiscale et salariale est mauvais: la France a des champions, mais elle n’a pas de fonds de pension pour en assurer le capital et elle pénalise les grands groupes à chaque besoin de recette fiscale. Tous ces cris «industrialistes» donnent de faux espoirs, ils manquent de cohérence pour ne pas paraître théâtreux.

Eric Le Boucher

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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