France

Pourquoi Marine Le Pen parle-t-elle le 1er-Mai?

Nicolas Lebourg, mis à jour le 01.05.2014 à 8 h 56

Cela n'a rien à voir au départ avec les ouvriers, mais tout avec l'histoire des extrêmes droites en France.

Marine Le Pen; le 1er mai 2011. REUTERS/Charles Platiau

Marine Le Pen; le 1er mai 2011. REUTERS/Charles Platiau

Marine Le Pen prononce tous les 1er-Mai un «grand discours» après un défilé frontiste. Originellement, la date choisie n'était pas là pour inscrire le Front national dans l’histoire du mouvement ouvrier, mais est la résultante de l’histoire des extrêmes droites. La manifestation FN se fait sous l’égide de Jeanne d’Arc, et il s’agit bien de la superposition de la fête johanique, et de celle du 1er-Mai. Cela nécessite un petit détour historique, et ouvre quelques perspectives.

«Jeanne, ne vois-tu rien venir?»

C’est pour commémorer la répression de la grève de mai 1886 à Chicago que le mouvement ouvrier international défile au nom de la lutte des classes à cette date depuis 1890.

Le 1er mai 1891, la répression sanglante du défilé à Fourmies crée un fossé entre le prolétariat français et les institutions.

Quant à Jeanne d'Arc, elle est l’un des symboles qui travaillent l'imaginaire national au XIXe siècle. A Orléans, on la commémorait depuis qu'elle avait libéré la cité le 8 mai 1429. La gauche voit en elle une fille du peuple défendant la nation contre la trahison de l’Eglise. La droite exalte la pieuse vierge qui bouta l'étranger.

Afin de contrer l’extrême gauche, il fut ardemment débattu entre 1884 et 1892 de l’idée d'établir une fête de Jeanne d’Arc qui soit  «une fête du patriotisme». Cela eût permis un rapprochement avec la droite, encore encline à bouder le 14-Juillet (fête nationale depuis 1880), et le pays aurait ainsi été pourvu de deux fêtes, l'une pour la patrie et l'autre pour la nation. L’extrême droite s’emparant de Jeanne d’Arc, le projet avorta.

Finalement, en 1920, une loi proclame que le dimanche suivant le 8 mai la République honore Jeanne.

Les régimes d’extrême droite qui s’instaurent en Europe après la Première Guerre mondiale affirment qu’ils referment la lutte des classes par l’union nationale des producteurs –que celui-ci soit patron ou ouvrier. Dans ce cadre, le régime de Vichy à son tour officialise le 1er mai comme Fête du Travail, d’autant plus que la date correspond à la saint Philippe. Il s’agit donc d’annoncer la fin des conflits sociaux et l’intégration du prolétariat à la nation sous l’égide du maréchal Pétain.

En outre, la propagande vichyste accentue le marquage à l'extrême droite de la figure de Jeanne, devenue une anti-Marianne affrontant l'Anglais. Avec la fin de la Seconde Guerre mondiale le 8 mai 1945, la date de la fête de Jeanne prend une nouvelle importance.

En défilant le 8 mai pour Jeanne, l'extrême droite dispose ainsi de sa propre contre-commémoration face à la référence à la Seconde Guerre mondiale, pour elle si difficile socialement à gérer. Le défilé ne compta longtemps que de maigres troupes. Le jeune FN (fondé en 1972) s’y rallie car il lui faut bien exister quelque peu. Ses membres ne sont pas sociologiquement portés sur la manifestation du 1er-Mai: en 1973 ses candidats sont à 56,7% des patrons d’industrie et du commerce, des cadres ou professions libérales et seulement 2,7% d’entre eux sont des ouvriers. Mais l’évolution des faits va les y amener.

Un événement médiatiquement négatif

Avec l'essor du FN dans les années 1980, le défilé pour Jeanne devient rapidement un problème pour Jean-Marie Le Pen. Car s'il était l'une des rares occasions de «tenir la rue» pour le parti, il devint aussi l'occasion pour les groupuscules de l'extrême droite radicale d'attirer l'attention sur eux.

Nombre de médias qui cherchent à mettre en cause un double visage de l’extrême droite font des reportages montrant des nostalgiques des régimes autoritaires ou totalitaires d’extrême droite présents au sein du cortège avant que Jean-Marie Le Pen ne prononce son discours.

Or, il n’en manque pas. En 1984, les jeunes nationalistes-révolutionnaires font dans les slogans provocateurs: «Libérez Rudolf Hess», «Au Chili comme ailleurs tirons sur les travailleurs», «Adolf reviens tout est pardonné». En 1985, en référence au nazi Klaus Barbie qui doit être jugé pour crime contre l’humanité, de jeunes nationalistes trouvent amusant de défiler avec un panneau publicitaire du jouet homonyme «les Amis de Barbie». En 1986, les néofascistes du GUD créent l’événement au cortège Jeanne d’Arc avec une banderole frappée de la croix celtique qui apostrophe le nouveau ministre de l’Industrie en ces termes: «Madelin paye ta cotise»...

Jean-Marie Le Pen est contraint de dénoncer une manipulation via l’infiltration de provocateurs issus d’«un certain nombre d’officines gouvernementales, qui lèvent le bras ou brandissent des pancartes de soutien à Barbie».

Avant la présidentielle de 1988, des groupes viennent avec leurs militants en rangs serrés, se tenant pour l'un, néo-nazi, en chemises brunes, pour l'autre, néo-fasciste, en chemises noires. Les nationalistes-révolutionnaires scandent «Poing blanc tendu pour la France et l’Europe», «Sionistes terroristes Américains complices».

La décision s'impose: le FN décide de faire dorénavant commémoration à part, le jour du 1er-Mai, réunissant ainsi le national et le social entre les deux tours de la présidentielle. Ce défilé FN de Jeanne le 1er mai paraît répondre au journal Le Nouveau siècle du 1er mai 1927 qui écrivait:

«Il ne faudrait pas beaucoup de propagande, faite par un Etat digne de ce nom, pour arriver à fondre en une seule fête celle du premier mai et celle de Jeanne d’Arc.»

Il correspond, surtout, extrêmement bien à l’évolution du parti.

Le national et le social

Porteur d’une ligne populiste, Jean-Pierre Stirbois, n°2 du FN alors, explique:

«Ceux qui votent traditionnellement à gauche parce qu’ils s’imaginent depuis toujours que la gauche défend les travailleurs, vont petit à petit comprendre que le mouvement qui défend le mieux les travailleurs français, c’est le Front national.»

La sociologie électorale va dans son sens: entre 1984 et 1988, la part des ouvriers votant FN est passée de 8% à 19%. Par-delà la droite et la gauche, il s’agit donc de construire un électorat interclassiste qui permette de briser l’espace politique et d’y prendre place:

«Nous sommes indestructibles, explique-t-il, parce que l’on ne représente pas une catégorie socio-professionnelle spécifique. Nous transcendons les courants, comme le gaullisme l’a fait.»

Dès lors, il serait possible de s’imposer au bloc des droites par la récupération de secteurs électoraux de gauche, expose-t-il, car il suffirait d’un «déclic social pour que les électeurs socialistes patriotes basculent. Notre terreau, c’est la crise. Il faut se laisser porter par cette vague et nous attaquer au PS». Un discours qui rappelle à bien des égards celui d’aujourd’hui.

Une vraie clientèle ouvrière frontiste s’est constituée –le politiste Florent Gougou ayant montré qu’il s’agissait moins d’un transfert de l’électorat communiste que d’une radicalisation de l’électorat populaire de droite.

Même lorsque Jean-Marie Le Pen connaît son médiocre score de l’élection présidentielle de 2007 (10,4% alors qu’il avait prophétisé 20% et la qualification pour le second tour), les ouvriers ont constitué la catégorie sociale où il  résistait le mieux (y passant de 23% en 2002 à 16%). Comme, par ailleurs, le plus grand défilé antifrontiste eut lieu le 1er mai 2002, et qu’en face la direction d’Unité Radicale avait demandé à ses militants de rejoindre le cortège FN en bleu de travail, on comprend bien que l’on touche ici à un nœud des représentations entre le national et le social.

La jonction des deux représentée par le défilé FN se retrouve dans l’électorat interclassiste de Marine Le Pen, qui rassemblait le tiers des ouvriers et 20% des patrons en 2012. Le 1er-Mai sert de marqueur social symbolique, dans la façon dont Marine Le Pen prétend représenter «la France des oubliés» qui aurait été trahie par la gauche.

L’ouvrier est ici autant le symbole de la dignité du travailleur qu’une catégorie sociale. En 1981, les ouvriers représentaient 37% des actifs et votaient à 72% à gauche. En 2012, il ne reste que 27% d’ouvriers, qui ont voté au premier chef pour Marine Le Pen.

Capter par ce biais la représentation du lien entre nation et solidarité est un objectif d’importance quand le FN espère faire carton plein aux élections européennes de la fin du mois, par la promotion d’un souverainisme intégral (politique, économique, culturel) face aux libéralismes économique (incarné par la commission de Bruxelles) et culturel (multiculturalisme, immigration).

Nicolas Lebourg

Nicolas Lebourg
Nicolas Lebourg (64 articles)
Chercheur en sciences humaines et sociales
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