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L'Algérie va devoir changer de modèle économique

Bachir El Khoury, mis à jour le 01.05.2014 à 13 h 13

Le pays s'est construit sur la rente pétrolière, en gonflant artificiellement le secteur public. Cela ne suffira pas à fournir de l'emploi aux jeunes arrivant sur le marché du travail.

Le bidonville «El Hofra», près d'Alger, le 9 avril 2014. REUTERS/Louafi Larbi

Le bidonville «El Hofra», près d'Alger, le 9 avril 2014. REUTERS/Louafi Larbi

Si l’Algérie a réussi à réduire le chômage au cours de la dernière décennie et affiche une croissance plus ou moins confortable, le chômage des jeunes reste élevé, en l’absence d’un secteur privé fort et indépendant. Le passage vers une économie post-pétrolière s’impose pour réduire également la vulnérabilité aux chocs externes.

La réélection d’Abdelaziz Bouteflika pour un quatrième mandat pose, au-delà de l’aspect politique et de celui des libertés, dans un monde arabe lassé par l’absence d’alternance au pouvoir, le risque de prolongement d’un mauvais paradigme économique. Celui-ci repose depuis des décennies sur un modèle rentier et un secteur public artificiellement «gonflé» qui ne permet pas de satisfaire le nombre croissant de jeunes arrivant sur le marché du travail et expose le pays à des risques de volatilité assez élevés.

Avec 2 millions de salariés, l’Etat est le premier employeur du pays, tandis que le secteur pétrolier représente le tiers du PIB, 98% des exportations, et plus de 70% des recettes publiques.

Cette manne pétrolière, soutenue par la flambée des cours mondiaux au cours de la dernière décennie, n’a pas été sans répercussions positives sur l’économie algérienne, certes. Le taux de croissance économique tourne aujourd’hui autour de 3% par an. Le taux de chômage a reculé de 30% en 2000 à moins de 10% l’an dernier tandis que le ratio de la dette au PIB, qui culminait à plus de 116% en 1996, n’a cessé de chuter dans les années 2000 pour atteindre 8,8% en 2008 et 9,2% en 2013, soit l’un des plus bas dans le monde. 

Ces progrès fort importants, attribués souvent à Bouteflika, arrivé au pouvoir en 1999, sont davantage le résultat de l’abondance des pétrodollars durant cette période. Mais ils cachent de nombreuses failles dans le système économique du pays.  

Tout d’abord, au niveau même de la croissance. Quoique positive, celle-ci reste modeste, par rapport à d’autres pays exportateurs de pétrole, comme le Qatar, le Koweït ou l’Arabie saoudite. Entre 2006 et 2013, la croissance algérienne n’a pas dépassé les 3,6%, reculant même à 1,6% en 2009, dans la foulée de la chute des cours mondiaux de pétrole.

Le modèle rentier se répercute également sur les finances de l’Etat.

La balance budgétaire n’a cessé d’osciller au fil des ans, au gré de l’évolution, parfois en dents de scie, des cours mondiaux de pétrole; alors que le pays bénéficiait d’un surplus budgétaire durant la période 2000-2008, ayant culminé à près de 14% du PIB en 2006, la tendance s’est brusquement inversée en 2009, accusant un déficit de 5,5% du PIB, en raison de la chute vertigineuse du prix du baril. Celui-ci était passé d’un pic de 150 dollars en 2008, avant d’enfoncer le seuil des 40 dollars, dans le sillage de la crise internationale.  

Prix moyen du baril de pétrole

Si le pays a réalisé des progrès en 2013, la gestion des finances publiques reste une question cruciale à long terme. L’Etat devra non seulement consolider sa position actuelle, mais aussi jeter les bases d’une structure fiscale durable, à travers l’augmentation des recettes hors-hydrocarbures, qui protégerait le pays contre une volatilité liée aux fluctuations des prix mondiaux de pétrole.

L’enjeu se situe également au niveau des équilibres extérieurs. L’excédent de la balance des paiements avait bondi à 34 milliards de dollars en 2008, l’année où le prix du baril avait atteint un sommet historique, avant de chuter à zéro l’année suivante. Deux ans plus tard, un surplus de 20 milliards a été enregistré, avant de dégringoler de nouveau, à 1 milliard en 2013. Cette évolution en dents de scie illustre parfaitement le problème de volatilité, parfois extrême, liée au manque de diversification économique.

Autre impact négatif de cette forte dépendance aux ressources pétrolières: la négligence de secteurs productifs, comme l’industrie et l’agriculture, susceptibles de créer des emplois et de réduire certains risques exogènes.
Parent pauvre de l’économie algérienne, le secteur agricole représente aujourd’hui moins de 10% du PIB, après avoir atteint un plus bas à 6,7% en 2008. Cela réduit, par ailleurs, l’autonomie alimentaire du pays et l’expose aux fluctuations sur le marché international des prix des denrées et des matières premières agricoles.

Le modèle rentier a d’ailleurs eu de graves répercussions sur l'économie et la sécurité alimentaires dans le monde arabe. La région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA) est aujourd'hui l'une des régions les plus déficitaires sur le plan alimentaire dans le monde. A elle seule, l’Arabie saoudite dépense plus d’un milliard de dollars par mois sur l’importation de produits alimentaires, tandis que les pays du Golfe importent 90% de leurs besoins.

Parmi les autres retombées négatives de l’existence d’une manne pétrolière, figure également un plus grand enclin à des dépenses publiques non productives; les dépenses militaires, par exemple, sont passées de 2,7 milliards de dollars en 2000 à 10,8 milliards en 2012, l’Algérie se hissant au 8e rang parmi les acheteurs d’armes au monde.

Le chômage des jeunes reste toujours élevé

Si le chômage au sein de la population active a largement reculé depuis l’arrivée au pouvoir de Bouteflika, celui-ci reste élevé parmi les jeunes et les femmes. Mais comment expliquer cette dichotomie et quel rapport existe-t-il à l’absence de diversification au sein de l’économie?

La réponse se situe à deux niveaux. Le premier est démographique.

La population algérienne a quasiment doublé en 30 ans, passant de 18,7 millions d’habitants en 1980 à 37,9 millions l’an dernier. Ce boom s’est accompagné d’un rajeunissement de la population, les personnes âgées de moins de 15 ans représentant désormais 27% du nombre total d’habitants. 

En parallèle, le taux d’alphabétisation est passé de 50% en 1987 à près de 75%, tandis que la durée moyenne de scolarisation a grimpé de 2 ans en 1985 à 8 ans en 2012. 

Ces deux facteurs combinés –croissance démographique et amélioration du niveau d’éducation– ont considérablement augmenté le nombre de personnes, notamment de jeunes, à la recherche d’emploi, face à une structure économique rentière incapable de répondre à ces besoins.

Ce problème se pose aujourd’hui dans l’ensemble du monde arabe; l’écrasante majorité de la population de la région est composée de jeunes de moins de 30 ans. Cette évolution démographique, ainsi que l’arrivée d’un nombre croissant de femmes sur le marché du travail, a largement augmenté l’offre d'emplois. 

source: StandardChartered

Entre 1996 et 2006, la croissance de la population active au Moyen-Orient et en Afrique du Nord a été trois fois plus importante que dans le reste des régions émergentes. Le chômage des jeunes a atteint des pics au niveau mondial, touchant 20% des jeunes hommes et plus de 30% des jeunes femmes.

L’Algérie ne fait pas figure d’exception à ce niveau. Selon les chiffres de la Banque mondiale, 19% des hommes et 36% des femmes âgés de 15 ans à 24 ans étaient sans emplois en 2012. 

 
Data from World Bank
 
Data from World Bank

En outre, les emplois vulnérables représentaient 25% des emplois chez les femmes, en 2011, et 30,6% des emplois chez les hommes, selon l’institution de Bretton Woods.  

Transition vers une économie post-pétrolière

Si l’Algérie n’engage pas en urgence une stratégie de développement économique alternatif, elle risque de faire face à une aggravation de ces lacunes sous-jacentes, à l’origine même des soulèvements dans les autres pays arabes.

Dans cette perspective, le soutien d’une croissance forte, basée sur le développement d’un secteur privé solide et indépendant, est essentiel pour réduire la dépendance de l’économie aux hydrocarbures et permettre la création d’emplois. Les autorités devraient ainsi améliorer le climat des affaires, réduire les contraintes à l’investissement étranger et promouvoir l’intégration dans le commerce international, selon le Fonds monétaire international (FMI).

L’Algérie devra également investir dans le développement des secteurs non-pétroliers et créer un environnement légal et financier favorable à l’émergence d’une culture d’entreprenariat, notamment sur des créneaux innovants et à forte valeur ajoutée.

L’instauration d’un tel climat passe, entre autres, par le développement du secteur financier, dont la taille actuelle constitue un frein réel à la croissance du secteur privé. A titre illustratif, une seule nouvelle introduction en bourse a eu lieu en 2013 (portant à quatre le nombre de sociétés cotées) tandis que le marché compte au total deux obligations d’entreprises. En outre, l’accès des petites et moyennes entreprises aux prêts bancaires reste limité.

Bachir El Khoury

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