Culture

Bryan Elsley: «L’innovation de ces dix dernières années, c’est que vous pouvez raconter une histoire lentement»

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 29.04.2014 à 15 h 26

De passage au festival parisien Séries Mania, le créateur de «Skins» et de «Dates» nous explique comment il a vu évoluer les séries et leur public

L'épisode 2 de «Dates».

L'épisode 2 de «Dates».

Quand Bryan Elsley a créé Skins avec son fils, en 2007, la série apparaissait résolument moderne. C’était l’histoire d’adolescents anglais dans une version beaucoup plus réaliste que celle espérée par les parents: trempée dans l’alcool et le vomi, parcourue d’états d’âme sincères et bouleversants, jouée par des jeunes gens inconnus.

Sept ans plus tard, avec Dates, diffusée en 2013 en Angleterre (Channel 4), Bryan Elsley s’occupe d’une autre tranche d’âge, celle des trentenaires ou quadras en mal d’amour.

Après avoir fait des rencontres en ligne, ils s’accordent des rendez-vous IRL, et ce sont ces rendez-vous là que filme Elsley. Des épisodes de vingt minutes, toujours des tête-à-tête. Seulement deux personnages, qui se rencontrent pour la première fois.

Le format n’a rien à voir, le sujet non plus. Mais entre les deux séries se tisse le fil de la modernité, la recherche d’un cadrage en phase avec l’époque.

«Aussi simple que possible»

Présent à Paris pour le festival Séries Mania, où il présente Dates, Elsley nous explique:

«Beaucoup de séries sont très élaborées, remplies de cascades, d’explosions, de numéros musicaux; plein de choses s’y passent. Moi-même, j’avais eu ma part de cette animation-là avec Skins. Et ça m’avait vraiment plu, mais à la fin de la série, j’avais envie de quelque chose de simple, aussi simple que possible.»

Il s’est alors demandé quelle était la forme la plus simple qu’il puisse y avoir et s’est dit: deux personnes assises l’une en face de l’autre. C’est là qu’il s’est rendu compte que c’était un rendez-vous, un date:

«Au début, c’est vraiment la forme qui me plaisait, cette simplicité. J’avais le sentiment d’avoir beaucoup forcé les jeunes acteurs de Skins à faire plein de choses, que nous n’avions jamais de temps. Je disais: toi tu te mets là-bas, toi là, allez hop, on y va, on se dépêche. A tel point que je trouvais ça irrespectueux parfois.

Ils étaient jeunes, ils s’en moquaient. Mais si je devais faire ça avec des adultes je crois que c’est plus insultant que ça ne devrait l’être. Alors, je voulais écrire quelque chose qui soit ouvert au jeu, dans lequel les acteurs auraient quelque chose à apporter. Ils auraient un avis et j’aurais le temps de les écouter».

C’est exactement ce qui se passe dans Dates. La série a des défauts, une certaine austérité, mais elle est d’une grande intelligence, qui rappelle celle de Skins, d’une grande subtilité dans les dialogues et dans le rythme.

Surtout, elle laisse effectivement beaucoup d’ampleur aux acteurs. Alors que Skins faisait faire des prouesses à des inconnus, Dates met en valeur des acteurs plus discrets ailleurs, comme Oona Chaplin, vue dans des seconds rôles dans Game of Thrones ou The Hour.

Ce type de tête-à-tête est chose courante au cinéma (on citera pêle-mêle Voyage en Italie, Seul au monde, GerryLe Limier…  ou Gravity). Mais à la télévision, c’est encore rare, inhabituel.

Eloge de la lenteur

«Moi, je ne voulais pas spécialement être original, je voulais juste un certain rapport aux acteurs, au jeu, au cadre.» Que ce tête-à-tête confinant parfois au huis clos puisse être choisi si facilement, comme une évidence, traduit selon Elsley l’évolution du public des séries:

«Quelque chose est en train de se passer partout dans le monde, qui a trait à l’évolution de l’industrie télévisée, des nouveaux modes de consommation, qui fait que les séries ne sont pas seulement meilleures, elles sont aussi plus diverses. Et en parallèle, le public télé est de plus en plus subtil. Ce qui est génial, cela permet de nouvelles choses. L’innovation de ces dix dernières années, c’est que vous pouvez raconter une histoire lentement.»

C’est déjà ce que soulignait Kevin Spacey en remarquant que le modèle Netflix, qui a permis la mise à disposition de tous les épisodes d'une série d’un coup, a supprimé le cliffhanger obligatoire de fin d'épisode et permis de réinventer le rythme des séries indépendamment des coupures publicitaires.

C’est une lenteur qui est manifeste aussi, par exemple, dans True Detective, le grand succès critique de Nick Pizzolatto. Ou encore dans Top of the Lake de Jane Campion. Elle devient de plus en plus courante dans des séries à succès.

Les producteurs en ont pris conscience, permettant désormais aux auteurs de séries de prendre plus de risques, selon Elsley:

«Ce qui n’était pas acceptable avant l’est désormais, pour le public comme pour les chaînes. Les gens essaient de nouvelles choses, on se sent moins lié par la tradition. Je ne crois pas que, même il y a cinq ans, il aurait été facile de convaincre une chaîne en Angleterre de commander une série comme Dates. Désormais, on n’a pas besoin de se presser tout le temps et ça a libéré tellement d’entre nous. On n’a pas besoin de se dépêcher, de sauter d’un événement à un autre.»

Bien sûr, il y avait déjà eu In Treatment. Mais cette adaptation américaine de l'israélienne BeTipul était un exemple de série pionnière et utilisait, pour ne pas étouffer dans le tête-à-tête, des artifices dont Elsley ne s’embarrasse pas –certains déplacements artificiels d’une pièce à une autre, par exemple, ne sont plus nécessaires:

«In Treatment est pour moi l’une des cinq ou six meilleures séries de la dernière décennie, en termes de création et de rythme, d’intensité d’échange entre deux personnes. C’est une réussite incroyable. Ça m’a vraiment fait réfléchir pour Dates. Mais on le fait différemment».

«Le public est souvent plus rapide que nous»

Ce droit à la lenteur va de pair avec l’obligation pour le scénario de surprendre un minimum le spectateur. On peut y aller doucement, emprunter n’importe quel chemin, mais il faut qu’il ne soit pas balisé. Parce que le public a les papilles trop exercées désormais pour recevoir des plats réchauffés.

«Le public est souvent plus rapide que nous, les auteurs, maintenant. Ils ont pensé ce que vous vouliez qu’ils pensent six minutes avant que vous ne vouliez qu’ils le pensent», sourit Elsley. «Je m’en étais rendu compte dans Skins, notamment, au fil des années. Souvent, j’avais une suite d’événements incroyables de prévus. Mais le premier épisode sortait et tout à coup, un gamin de 14 ans me disait: voilà ce qu’il va se passer. Et il voyait juste.»

Mais c’est paradoxalement grâce à ce champ réduit à deux personnages que Dates est si peu prévisible:

«C’est quand vous n’avez que deux personnages que l’issue est la plus imprévisible, que le nombre de possibles est plus grand. Quand il n’y a que deux personnages, tout est beaucoup plus mobile.»

C’est ainsi que dans Dates, une soirée, vingt minutes de récit, peuvent mener d’un restaurant à un hôpital, d’un hall d’hôtel à une piscine, d’un rendez-vous avec une fille à un rendez-vous avec une autre. De deux solitudes à une histoire d’amour.

Charlotte Pudlowski

Festival Séries Mania, du 22 avril au 30 avril, au Forum des Images à Paris.

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (740 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte