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Pour un journalisme de données

Dans un monde de commentaires, la véritable médiation avec la réalité ce sont des données pertinentes et incontestables.

Deux épisodes récents, sur le tour, et sur le budget de l'Elysée, plaident pour une (nouvelle) évolution du journalisme à l'heure du web. Contextes et raisons différentes, mais obligation d'évolution. Il y a le cas Contador à Verbier. L'homme fait une montée record, et, le lendemain, dans la presse, rien d'autre que du commentaire. On ne donne même pas son temps d'ascension, ou uniquement sur de très rares — et étrangers — sites web. Seule prime l'information de base (il a gagné), et vient ensuite immédiatement le temps du commentaire, et du reste de «l'information», celle qui est peu coûteuse à produire (les bruits de couloir, les interviews rapides, les analyses psychologisantes...). Dans ce schéma, répété dans les étapes de montagne, et dans la curieuse ascension du Mont Ventoux, samedi dernier, on perd l'essentiel: qui monte, dans quels temps, à quelle vitesse, en développant quelle puissance? A quoi peut-on comparer ces montées?

De fait, l'information effective va venir plus tard. Dans la presse généraliste, en France, ceux qui se penchent sur les données effectives d'une ascension à vélo sont rares. Seul Antoine Vayer, dans Libération, livre une chronique hebdomadaire sur les chiffres du tour. Et une chronique, ce n'est pas de l'information: on n'a droit qu'à un texte complexe à lire pour le profane, ne livrant pas les méthodes de calcul, les hypothèses, les données objectives. L'information n'est pas livrée en dehors d'une analyse: Antoine Vayer se place en expert et commentateur. Le journaliste? Disparu.

Vayer, avec sa tribune, génère encore plus de commentaires: Greg LeMond, ancien vainqueur du Tour, reprend ses thèses, et somme Contador, en une du Monde, excusez du peu, de lui prouver qu'on peut avoir confiance en lui. Beaucoup de bruit. Pour rien? Certainement pas. Sur rien? On peut se poser la question. Nulle part, sur le web ou dans le papier, le quidam ne peut retrouver un tableau simple, disposant les données objectives de la montée de Verbier. Nulle part, sur un des plus grands événements internationaux, générant un volume de commentaires et hypothèses absolument énorme (Lance Armstrong a presque autant de fans sur Facebook que Barack Obama), on ne peut jouer avec des données simples: durée de la montée, poids du coureur, puissance développée, VO2Max...

Le débat, sur ces bases, est faussé. Vayer est critiqué sur ses méthodes et sa partialité. LeMond est raillé (parfois bien, puisqu'il prend la chronique de Vayer pour argent comptant, quand celle-ci est en effet critiquable; parfois mal, quand Bernard Hinault en fait une question de principe de ne pas critiquer un vainqueur du Tour...). Et le Tour peut continuer, jusqu'à ce que l'on attende un éventuel contrôle positif qui mettra tout le monde d'accord a posteriori, sans que ne progresse l'intelligence de l'événement dans l'instant.

Intégrer de la statistique et de la donnée, de nombreuses autres disciplines le font, comme le football, sport nourri d'immenses bases de données, de nombreux univers d'information en débordent. De nombreux médias ont compris qu'un article n'était plus l'alpha et l'omega de l'information, mais qu'une infographie, voire la compilation intelligente de données, mises à disposition sur un site Internet, était un meilleur levier d'information qu'un article, qu'une tribune d'expert. Les meilleurs articles d'information, en ligne, les plus consultés, sont souvent de beaux diagrammes. Et pour cause: quand le commentaire est partout, le journaliste qui travaille la donnée reprend la main, retrouve un rôle. Il doit juste penser à le faire dans le respect de son lecteur : en ne lui «prémâchant» pas tout.

Sur le cyclisme, on ne dispose de rien, ou de pas grand chose: juste de quoi rêver, et entretenir une discussion de comptoir. Sur les dépenses de l'Elysée, jusqu'à peu de temps, il n'y avait rien non plus. Dans ces deux contextes, quand une information sort, même minime, elle génère un débat énorme, vite faussé, car partial. Dans ce contexte de demande d'information du public, et d'hypermédiatisation permanente, deux attitudes sont possibles.

Les pouvoirs (Amaury Sport Organisation, l'Elysée) ont un intérêt objectif à maîtriser la divulgation de l'information. En autorisant tel calcul, telle divulgation (et surtout en empêchant le reste), ils maîtrisent l'agenda, et les données divulguées. C'est leur pente naturelle, leur jeu.

Les contre-pouvoirs (les médias, les opposants) ont intérêt à travailler non à simplement commenter, mais à fournir leurs données. Se contenter du commentaire, c'est jouer le jeu du storytelling des pouvoirs. Entrer dans la donnée, c'est jouer la subversion. France 2, et les belles histoires et longues interviews d'Armstrong, c'est la belle histoire. Interviewer Opinion Way ou Patrick Buisson, c'est suivre l'histoire, également.

Le journaliste sait où est son rôle. Problème: la donnée, ça coûte cher. Payer deux statisticiens avec leurs chronos, leurs tableurs et leurs bases de données, c'est plus cher que de demander deux ou trois chroniques à Antoine Vayer ou Greg LeMond. Mais en entrant dans cette spirale négative, quand Greg LeMond n'a plus besoin du Monde pour raconter ses histoires, ces journaux tuent leur business même. Evidemment, pour la politique, c'est plus compliqué, nous ne sommes pas aux Etats-Unis: pourtant, des tas de données sont accessibles, et demandent un travail de compilation et accès, au-delà du budget de la présidence. Quel journal ou site d'infos nous présente intelligemment le budget de l'Etat ou l'activité parlementaire, dont les données sont publiques?

Surtout que de nouveaux acteurs entrent dans le marché: les acteurs tiers. En politique, ce sont les partis, ou les parties prenantes d'un débat, qui peuvent divulguer leurs données, les sélectionner, les mettre en scène. Dans le sport, ce sont les sponsors et les équipes, qui peuvent choisir de faire acte de transparence partielle. Regardez ce que Saxo Bank a expérimenté en 2009, en livrant les données de Sorensen, jour après jour: cette source de données a été reprise dans des centaines de conversations.

Dans un monde d'hyper commentaires, mais aussi de grande puissance de compilation et calcul, la véritable médiation avec la réalité se fait par la donnée. Demain, au lieu de tribunes de chroniqueurs, si brillants soient-ils, au lieu de blogs ou Twitter, on ne peut qu'espérer que les médiateurs de l'information s'en emparent. C'est en forçant la porte, en exigeant, en construisant et récupérant leurs propres données qu'ils forceront les pouvoirs à ouvrir leurs portes.

Nicolas Vanbremeersch est un ancien blogueur (Versac.net).

Image de une: nDevilTV, Flickr, CC

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