Economie

Alstom victime de l’échec d’une Europe industrielle de l’énergie

Gilles Bridier, mis à jour le 27.04.2014 à 19 h 30

Introduit en Bourse en 1998 par Alcatel qui s’en séparait, Alstom n’a dû sa survie six ans plus tard qu’au sauvetage de l’Etat. A nouveau, il ne peut assurer la pérennité de ses activités. Ce groupe symbolique témoigne de la déroute de la France dans l’industrie, et de la nécessité de trouver le chemin d’une Europe de l’énergie qui implique les industriels.

Éolienne d'Alstom, sur la Loire, près de Saint Nazaire, en France, le 27 avril 2014. REUTERS/Stephane Mahe

Éolienne d'Alstom, sur la Loire, près de Saint Nazaire, en France, le 27 avril 2014. REUTERS/Stephane Mahe

C’est une véritable bérézina. Avec l’annonce d’une cession des activités d’Alstom dans l’énergie, c’est le champion industriel français de plusieurs filières soit-disant d’excellence – le nucléaire, l’hydroélectricité, l’éolien off-shore, mais aussi les transports avec le TGV et les tramways – qui va être démantelé et perdre plus des deux tiers de son activité. 

Pourtant, toutes activités confondues, le groupe qui emploie près de 93.000 salariés dans le monde a réalisé en 2013 un chiffre d’affaires de 20,3 milliards d’euros et 802 millions de bénéfice. Mais il supporte un endettement de 2,3 milliards d’euros et le cours de l’action a baissé de 30% en un an et de 50% en trois ans. Dix ans après le plan de sauvetage porté par Nicolas Sarkozy alors ministre de l’Economie pour éviter le naufrage du groupe, l’histoire se répète. 

Bouygues à nouveau sous les projecteurs

A l’époque, pour bénéficier de l’aide d’Etat, Alstom avait dû être amputé des Chantiers de l’Atlantique, de ses turbines industrielles vendues au concurrent Siemens et de la division T&D (transmission et distribution d’énergie) cédée à Areva. Et l’Etat était entré à son capital, avant de céder sa participation de 21% à Bouygues deux ans plus tard, en 2006. 

Aujourd’hui, Bouygues est devenu le principal actionnaire avec 29% du capital. Après l’échec du groupe pour le rachat dans les télécommunications de SFR vendu par Vivendi à Numéricable, le voilà à nouveau sous les projecteurs pour signer une défaite et vendre sa participation. 

On ne peut lier les deux dossiers dans la mesure où celui d’Alstom fut forcément ouvert bien avant que celui de SFR ne soit refermé. Malgré tout, une question ne manquera pas de se poser: Bouygues, trop petit dans les télécoms et ayant raté une occasion de passer à la vitesse supérieure, chercherait-il à rebondir en utilisant les capacités d’investissement libérées par la vente des activités d’Alstom dans l’énergie? 

Un dossier qui touche la sécurité énergétique nationale

Dans l’immédiat, des questions comme la sécurité énergétique de la France avec le nucléaire et la souveraineté de ses choix alors qu’elle ne sera plus maître de ses technologies et moyens industriels, qui sont posées. Sans parler de l’emploi en France, dans le groupe et chez ses sous-traitants. Une remise à plat s’impose. 

Elle aurait dû être réalisée bien plus tôt. Car depuis qu’Alcatel s’est séparé d’Alstom en 1998, ce groupe phare dans le paysage industriel français a connu de nombreuses déconvenues. Il fut, dès l’origine, handicapé par le siphonage de sa trésorerie par Alcatel avant de l’introduire en Bourse. 

On le savait en position délicate puisque, dès qu’il fut autonome, il chercha à élargir son périmètre  dans l’énergie en s’associant au groupe helvético-suédois ABB. Mais l’alliance tourna court à cause des problèmes techniques introduits par son partenaire, et qui pesèrent lourd dans l’appel à l’aide lancé aux pouvoirs publics. C’est une des raisons qui, malgré ses succès technologiques dans les transports et l’énergie, obligèrent Alstom à se placer sous la protection de l’Etat en 2004. 

Il y eut d’autres déconvenues stratégiques, comme avec Areva. Patrick Kron, Pdg d’Alstom, militait en faveur de cette solution combattue par Areva, avant de changer lui-même son fusil d’épaule en 2010, la jugeant trop risquée.  Avec le concurrent allemand Siemens, même retenue d’Alstom, notamment dans les trains à grande vitesse. 

Conclusion, alors que son environnement concurrentiel mondial a été bouleversé, le groupe a poursuivi son développement sur les mêmes options stratégiques. Et face à de nouveaux compétiteurs (coréens, chinois, mais aussi espagnols ou canadiens…) qui grandissent, il subit les échecs français comme dans la grande vitesse ferroviaire (en Chine ou en Arabie saoudite) et le nucléaire (à Abou Dhabi).  

Sans compter que le développement des gaz et huiles de schistes et les effets sur les cours des hydrocarbures modifient les termes de l’équation énergétique, rendant le nucléaire moins compétitif et entraînant la révision de certains marchés. Certes, Alstom dans l’énergie fournit aussi des équipements pour le gaz, le charbon et l’éolien. Mais la concurrence est plus rude dans ces secteurs, et Alstom pas forcément le plus compétitif. 

Un nouveau camouflet pour l’industrie française

La situation est alarmante au-delà même du groupe pour l’industrie française. On pourrait revenir sur le démantèlement de Pechiney vendu à Alcan ou la fusion d’Usinor dans Arcelor avant sa reprise par Mittal, la cession des camions Renault à Volvo et des autocar à Iveco, la reprise du chimiste Rhodia par le belge Solvay et plus récemment la fusion du cimentier Lafarge avec le suisse Holcim… Sans parler de l’exil de l’automobile française avec l’entrée du chinois Dong Feng au capital de PSA Peugeot Citroën qui, acculé et malgré le soutien de l’Etat, n’a pas trouvé d’autre solution que de déplacer son centre de gravité vers l’Orient. 

La désindustrialisation se paie cash: le secteur manufacturier dans la valeur ajoutée en France a baissé de 22% à 12,6% entre 1999 et 2011, soit une chute de près de 10 points qui relègue aujourd’hui  la France en Europe  au 17e rang... derrière la Grèce. Alstom constitue, dans ce contexte, une nouvelle illustration de la déroute de l’industrie en France. 

Certes, il n’est pas situation acquise et la vie des entreprises passe par des modifications de périmètres, des fusions et acquisitions, des disparitions et des créations. Néanmoins, le vrai problème, c’est qu’il n’existe plus en France de création de nouveaux champions dans des activités porteuses et d’avenir. Pire: Alstom est justement l’un des groupes phares dans des filières dites d’avenir, et le voilà dans l’énergie en passe de changer de pavillon.

Victime de l’échec de l’Europe de l’énergie

Toutefois, on pourrait faire des comparaisons. L’aéronautique est un autre secteur d’avenir, qui s’est construit grâce à une volonté politique, mais aussi parce que des industriels trop petits à l’échelle mondiale ont choisi de travailler ensemble pour former le GIE Airbus, devenu EADS puis Airbus Group. L’Europe de l’aéronautique existe. A l’inverse, l’Europe de l’énergie n’existe pas.

Les politiques ont échoué, et les industriels ne sont pas parvenus à se rapprocher pour les obliger à avancer comme ce fut le cas dans l’aéronautique. L’accord entre Areva et Siemens, qui aurait pu servir de noyau originel, a fait long feu. Pour Alstom trop isolé à l’échelle mondiale, la sanction tombe. On pourrait imaginer, comme dans l’aéronautique, une alliance de Siemens avec l’industriel français pour former un Airbus de l’énergie. Inaccessible.

Déjà, le projet d’un Airbus du ferroviaire dans la grande vitesse avait été imaginé; il n’a jamais vu le jour. Et l’hypothèse d’un Airbus de l’énergie aurait a priori peu de chance d’obtenir l’agrément des autorités de la concurrence de Bruxelles à cause de la position dominante d’une telle alliance en Europe. Malgré tout, Siemens a réagi à la proposition d’achat de l’américain General Electric, mettant sur pied une riposte. Et après l'offre de Siemens, l'Etat français a annulé ses rencintres avec General Electric.

La Commission européenne va être interpelée. A l’heure de la mondialisation dans des secteurs de dimension forcément planétaire, il appartient aux Etats d’engager une révision de cette politique de la concurrence d’une autre époque qui empêche l’avènement de champions européens. Car c’est évidemment à cette échelle que l’avenir de groupes comme Alstom ou Siemens peut se jouer. Mais à force de repousser les décisions sur les ruptures stratégiques et les enjeux européens, c’est maintenant dans l’urgence qu’elles vont devoir être prises. La France paie avec Alstom l’échec d’une Europe de l’énergie. Triste démonstration.

Gilles Bridier

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Journaliste
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