Sports

La gouvernance du monde sportif français a attendu sa réforme, elle attendra encore un peu

Yannick Cochennec, mis à jour le 25.04.2014 à 18 h 07

Enterrement de première classe du projet de loi voulu par Valérie Fourneyron. Il ne se passera rien pour le sport français sous Najat Vallaud-Belkacem, comme il ne s’était rien passé sous Bernard Laporte et tant d’autres ministres dans ce domaine, à l’exception de Marie-Georges Buffet.

La Française Eloyse Lesueur aux championnats du monde indoor, en Pologne, en mars 2014. REUTERS/Kai Pfaffenbach

La Française Eloyse Lesueur aux championnats du monde indoor, en Pologne, en mars 2014. REUTERS/Kai Pfaffenbach

C’est un passage obligé quand est nommé un nouveau ministre: il ou elle ne tarde pas à donner ses premières interviews pour expliquer ce qu’il ou elle a l’intention de faire à son nouveau poste. Najat Vallaud-Belkacem, à la tête d’un ministère fourre-tout (ville, droit des femmes, jeunesse et sports), s’est ainsi démultipliée ces derniers jours.

Après BFM TV, elle s’est confiée au Monde, vendredi 25 avril, pour parler sport.

Comme d’autres ministres chargés de ce périmètre avant elle qui ne semblaient avoir aucune compétence ou expertise particulière pour traiter de ces sujets (même si elle est assistée d’un secrétaire d’Etat plus qualifié, Thierry Braillard), Najat Vallaud-Belkacem s’y est contentée de mouliner quelques grands principes et d’enfoncer quelques portes éventrées:

«Le PSG est une formidable vitrine pour le foot français»; «Je soutiens Michel Platini et sa règle du fair-play financier»; «Je suis convaincue de ses vertus (le sport), notamment en matière de bienfaits pour la santé»; «Je suis pour qu'on laisse toute manifestation religieuse ou politique au vestiaire»…

Sans surprise, elle nous a appris qu’elle sera aussi du voyage au Brésil pour la prochaine Coupe du monde de football quatre ans après Roselyne Bachelot et Rama Yade, pieds nickelés en goguette en Afrique du Sud pour tenter de mater les sauvageons de l’équipe de France.

«Je serai présente dès le premier match comme première supportrice des Bleus, et j'aimerais pouvoir revenir en quarts pour les accompagner jusqu'en finale, a-t-elle prévenu avec des anges passant au-dessus de sa tête. Et j'espère évidemment qu'ils vont gagner. Au-delà des résultats, je souhaite que le Mondial soit un moment de cohésion derrière nos couleurs. Un moment de cocorico. Je pense que le pays a vraiment besoin de cela.»

Le même jour de la publication de cette interview au Monde, Bernard Laporte, ancien secrétaire d’Etat aux Sports sous l’ère Sarkozy, «dépotait», lui, dans les colonnes de L’Equipe dont il faisait la une et où il annonçait son envie de briguer la présidence de la Fédération française de rugby en 2016.

Homme en colère en raison des sanctions qui se sont abattues sur lui récemment en tant que manager du RC Toulon, il n’a pas botté en touche, c’est le moins que l’on puisse dire, loin des déclarations émollientes d’un(e) ministre ou secrétaire d’Etat.

Bille en tête, Bernard Laporte s’est attaqué notamment aux élus fédéraux en promettant, s’il est élu, de limiter à deux mandats (huit ans) la durée de la présidence de la FFR. Selon son plan, les membres du comité directeur seraient également soumis à cet encadrement dans le temps de leur pouvoir.

De manière pittoresque, il s’en est pris aux habitudes parisiennes des élus provinciaux dès lors qu’ils montent vers la capitale:

«Je trouve inacceptable, je dis bien inacceptable, que des gens soient dans une Fédération depuis trente ans, tonne-t-il. Ce sont des égoïstes. Ils ne servent pas le sport. Ils se servent, eux. On sait pourquoi ils viennent. On se fait chier en province. C’est mieux de venir à Paris, de se coucher à 4 heures du matin quand on monte tout seul. Vous voyez ce que je veux dire… Ah oui, il ne faut pas le dire, il paraît. Chut! Mais c’est la vérité, donc je dirai la vérité. Je pourrais écrire un livre sur ce que j’ai vu.»

Evidemment, Bernard Laporte n’espère tout de même pas séduire des électeurs et être bombardé président de la FFR avec de tels arguments sachant qu’il peut s’attendre à une levier de boucliers face à ces accusations qui font sourire dans une discipline dont on sait parfaitement qu’elle aime faire la fête.

Comme Najat Vallaud-Belkacem, mais dans un autre genre, Bernard Laporte s’est livré, là aussi, à un petit florilège d’idées reçues.

Le vrai débat que soulèvent ces deux interventions tourne plutôt autour l’(in)utilité d’un ministère ou secrétariat d’Etat aux Sports et, par extension, de la gouvernance du sport dans ce pays.

Bernard Laporte n’a pas tort quand il met le doigt sur le pouvoir absolu de certains hobereaux de province élus et réélus jusqu’à ce que mort s’ensuive au sein de ligues, de comités départementaux ou régionaux qui deviennent de petits Etats dans l’Etat au sein de chaque fédération sportive.

Mais encore aurait-il fallu se confronter à l’énorme chantier de cette réforme quand il avait les leviers du pouvoir. Et gageons que Najat Vallaud-Belkacem et Thierry Braillard se garderont bien d’affronter la question de ces mandats à rallonge et de ce clientélisme qui en peut en découler.

La réduction de la reconduction des mandats n’est pas une panacée à partir du moment où un président de fédération, de ligue ou de comité régional ou départemental est au niveau, mais elle demeure néanmoins une nécessité absolue pour rebattre les cartes et faire vivre une vraie démocratie au cœur d’institutions souvent gangrenées par les petits pouvoirs, les prés carrés, les ego démesurés.

Et plus la fédération est grosse avec des moyens financiers conséquents, plus l’urgence d’une remise à plat pour instaurer une vraie transparence doit être d’actualité. Pour le moment, le monde sportif fait ce qu’il veut à ce niveau. Il se gouverne lui-même.

Valérie Fourneyron, l’ancienne ministre des Sports, savait très bien combien ce monde sportif est soucieux de protéger sa liberté et ses petites habitudes loin de la tutelle de l’Etat. Avant son départ, elle mettait ainsi la dernière main à une loi de modernisation du sport qui devait être présentée en juin et dans laquelle elle voulait notamment améliorer à terme la gouvernance démocratique, paritaire, de représentation des institutions sportives:

«Ce n'est pas quelque chose que l'Etat imposera aux fédérations, mais qui doit impérativement être travaillé avec celles-ci», affirmait-elle. Denis Masseglia, président du Comité national olympique et sportif français (CNOSF), était vent debout contre cette réforme telle qu’elle était présentée et a vu le remplacement de Valérie Fourneyron comme une très bonne nouvelle.

Selon l’expression consacrée et annoncée officiellement par l’intéressée, tout va être d’ailleurs remis à plat au sujet de cette loi par Najat Vallaud-Belkacem qui procède donc à un enterrement de première classe pour entamer ses nouvelles fonctions. Il est déjà évident qu’au-delà de certaines rodomontades autour de l’égalité, il ne se passera pas grand-chose sous son autorité en matière de sports. Comme il ne s’était à peu près rien passé sous Bernard Laporte et tant d’autres ministres fantomatiques dans ce domaine, à l’exception de Marie-Georges Buffet.

La ministre commence par une défaite en rase campagne qui, en effet, n’augure rien de bon pour la suite.

Yannick Cochennec

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Journaliste
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