Sports

Le «foot business», c'était pas mieux avant

Jérémy Collado, mis à jour le 26.04.2014 à 13 h 12

L'argent a toujours fait partie du football professionnel. Et même en France, les valises de billets étaient arrivées bien avant la venue des Qataris du PSG, possible champion de France dès ce week-end.

Zlatan Ibrahimovic en novembre 2013 au Parc des Princes. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Zlatan Ibrahimovic en novembre 2013 au Parc des Princes. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Les temps changent. En 1994, le 2e club le plus riche du monde, avec un budget de 300 millions de francs, derrière le Milan AC de l’opulent Silvio Berlusconi, c’est l’OM. Bernard Tapie, qui a racheté le club olympien, l’a hissé jusqu’au sommet européen. La France s’enflamme alors pour le gourou des années fric.

Les supporters marseillais vibrent, frissonnent de joie et d’orgueil. Et tout le monde ferme les yeux sur ce que l’on n’appelle pas encore péjorativement le «foot business». Un pré-contrat est même signé avec Diego Maradona, pour un salaire de 10 millions de francs. Tout sourit à Tapie et, à l’époque, on n’entend pas les joueurs de l’OM critiquer les «valeurs» de leur club, puisqu’il remporte des titres, bien aidé en cela par l’argent qui coule à flots.

«La politique de Tapie à la tête de l’OM était simple, raconte Jérôme Jessel, co-auteur, avec Patrick Mendelewitsch, du best seller La Face cachée du foot businessIl instaura une explosion des salaires, comme il l’avait fait précédemment dans le cyclisme. Il a acheté les meilleurs joueurs français en les payant grassement...»

Aujourd'hui, le budget du PSG, qui s’apprête à fêter un deuxième titre de champion de France consécutif, n'est pas loin de dépasser les 500 millions d’euros. Il est dans le top 5 mondial, tandis que celui de Marseille atteint difficilement les 135 millions d’euros.

Mais jusqu’à la saison 2010-2011, c’est-à-dire avant l’arrivé des qataris à la tête du PSG, le club français qui générait les revenus les plus élevés était... l’OM! Pas loin de 150,4 millions d’euros par an, certes loin derrière le Real Madrid (479,5 millions), Barcelone (450,7) ou encore Manchester United (367) qui forment le trio de tête, mais tout près de Lyon, deuxième club français, avec 132,8 millions d’euros. A l’époque, le PSG ne figure même pas dans les quinze premiers.

Rien de nouveau...

De quoi relativiser les colères de Jean-Michel Aulas sur le «fossé béant» creusé par les nouveaux propriétaires étrangers du PSG, accusés de ne pas assez recruter «made in France». Le football a-t-il un jour échappé au monde de l’argent? N’a-t-il jamais été «pur», comme semblent le réclamer l’opinion publique? A-t-il été, un jour, autre chose qu’un «business», bon ou mauvais d’ailleurs? On peut en douter.

Pourtant, il ne se passe plus un seul jour sans qu’on entende tonner les responsables politiques contre ces footballeurs surpayés, gavés à la surexposition médiatique, accusés de s’enrichir brutalement et de donner un «mauvais exemple» aux gamins qui les admirent. Malgré les efforts de Michel Platini, patron de l’UEFA, le foot dérégulé a encore de beaux jours devant lui. C'est oublier que les beaux jours sont aussi derrière.

Transferts, billetterie, sponsors, commissions occultes, blanchiment, matchs truqués, recrutement dès le plus jeune âge: l’argent traverse le football, c’est indéniable.

«Un football d'élite vierge de toute préoccupation financière est une idée tout simplement naïve et non réaliste, affirme Bastien Drut, économiste du football, auteur de 20 questions improbables sur le foot aux éditions de Boeck. Le simple fait que des téléspectateurs souhaitent visionner des matchs implique la vente de droits télé considérables.»

Même son de cloche chez Jérôme Jessel:

«Le football a toujours eu une dimension business. Son côté populaire a vite attiré les foules dans les stades et donc des recettes importantes.»

Du transfert de Raymond Kopa du stade de Reims au Real Madrid en 1956, à l’arrêt Bosman en 1995, qui signa la libéralisation du marché des transferts en Europe, football et argent ont toujours fait bon ménage. Au service du jeu et du spectacle, dans un mélange d’intérêts bien compris. Certes, les sommes en jeu n’étaient pas aussi importantes mais, en 1870, on imagine facilement l’intérêt des propriétaires de pubs dans les environs de Glasgow ou de Liverpool, qui voient avec un ravissement certain le rassemblement de centaine de buveurs à la mi-temps des matchs.

«Le football a été codifié en 1863 en Angleterre. Il était d'abord amateur mais très vite, les équipes ont tenté de recruter de bons joueurs des équipes adverses en les rémunérant, explique Bastien Drut. Afin d'éviter toute hypocrisie, le football est devenu professionnel en Angleterre dès 1885. L'argent a donc presque toujours été très important dans le football d'élite.»

Le foot business, avant d’être un gros mot, c’est d’abord la définition du foot professionnel par opposition au foot amateur, «où les clubs ont du mal à joindre les deux bouts», explique Jérôme Jessel. N’importe quel élu local le sait: le petit club régional ou de banlieue fonctionne sur une base solide de bénévoles, de la buvette aux déplacements, jusqu’aux pères de famille obligés de jouer les arbitres de touche...

Les joueurs sont trop payés

Il ne faut pas croire que la stigmatisation de ce «foot business», –en opposition au monde amateur où le don de soi, la gratuité et la solidarité seraient des boussoles indépassables–, est récente. C’est ce que rappelle Didier Braun, chroniqueur au journal l’Equipe, sur son blog «Une autre histoire du foot»:

«A toutes les époques, les footballeurs ont été considérés comme trop payés, même quand les salaires n’atteignaient pas les sommets extravagants qui sont déplorés aujourd’hui. Même avant l’instauration du professionnalisme en France, en 1932.»

Il a retrouvé un article dans Le Miroir des Sports du 27 octobre 1921, qui redoute que l’instauration de groupements professionnels puisse «porter un préjudice moral considérable à la pureté du sport, à son noble caractère éducateur des masses».

Voilà la critique centrale faite au «foot business» et à son «mirage doré qui hante certaines cervelles»: l’argent, corrupteur des masses, saperait l’idéal de gratuité du geste sportif, qui permet aux classes populaires de s’accomplir par le corps. Le business est une atteinte à l’éthique.

Lorsque Peugeot investit dans le FC Sochaux, au début du siècle dernier, c’est pour acheter une certaine paix sociale: les ouvriers travaillent mieux le lundi lorsque l’équipe première a remporté son match la veille. Lens et les compagnies minières, Michelin à Clermont-Ferrand, Casino à Saint-Etienne (Geoffroy Guichard, entrepreneur né en 1867, est le fondateur du groupe Casino), dont le stade a été construit sur un terrain qui appartenait alors à l’entreprise: comme l’explique l’anthropologue Christian Bromberger, auteur en 2011 de Football, la bagatelle la plus sérieuse du monde, «les capitaines d’industrie locaux ont financé les clubs (…) et suscitaient un esprit de corps dans leur entreprise leur ville».

Financer un club, ça n’a donc rien de désintéressé. Mais l’argent empêche-t-il, pour autant, d’avoir des valeurs? Les prolos héroïques de Saint-Etienne, bien que financés par un chef d’entreprise, n’ont-ils pas fait rêver leur région et leurs supporters?

Le foot business assèche les valeurs

C’est la deuxième critique faite au «foot business»: outre qu’il pervertit les masses, il assècherait les «valeurs», bref, il donnerait moins de saveur à l’identité d’un club. C’est vite oublier que pour faire une grande équipe, il faut des grands joueurs. Si Thiago Silva ou Zlatan Ibrahimovic sont venus à Paris pour gagner des titres, c’est moins grâce au talent de directeur sportif de Leonardo qu’au carnet de chèque de leurs employeurs qataris.

Dans le «foot business», la passion aussi, ça s’achète.

«L’argent n’empêche pas d’avoir des valeurs, ce serait trop manichéen comme raisonnement, explique Jérôme Jessel. Il y a des joueurs qui ont accompli la majeure partie de leur carrière dans le même club et qui l’incarnent à la perfection. Je pense à Steven Gerrard à Liverpool, Xavi et Iniesta à Barcelone, Casillas au Real Madrid ou encore Valbuena à l’OM...»

Attention aux jugements de valeur, donc.

Il ne faut pas oublier également que l’objectif d’un club de foot, ça n’est pas de gagner de l’argent, mais de gagner des titres. La confusion entre business et football vient du fait qu’on demande, aujourd’hui, à des multinationales du sport d’être rentables. Simon Kuper et Stefan Szymanski l’ont rappelé dans leur livre, au titre aussi long qu’énigmatique: Les attaquants les plus chers ne sont pas ceux qui marquent le plus (éditions de Boeck):

«Contrairement aux sociétés classiques, l'objectif des clubs de football n'est pas de maximiser leurs profits. Ils dépensent tout ce qu'ils gagnent pour remporter le plus de matchs possible. Le football n'est pas seulement un business de petite taille, c'est aussi un mauvais business.»

Là où n’importe quelle entreprise du CAC 40 attribuera ses bénéfices à ses actionnaires, un club de football reversera l’argent pour acheter de meilleurs joueurs. Le «foot business» draine des millions, mais il génère des déficits. Quand on aime, on ne compte pas, c’est bien connu. C’est d’ailleurs le cœur de cible de la démarche entreprise pour un fair-play financier au niveau mondial. Pour stopper cette «bulle», il faudrait donc que les clubs deviennent des entreprises comme les autres.

Si le foot a toujours été lié au business, il faut bien reconnaître que l’arrêt Bosman, qui supprime la limitation du nombre de joueurs étrangers dans une équipe, est un vrai tournant. «Cette avalanche d’argent a entraîné les dérives en tout genre et des footballeurs mercenaires davantage habités par l’appât du gain que par la quête du succès», raconte Jérôme Jessel. D’autant plus que quinze ans auparavant, l’économie du football avait déjà connu un autre virage: la principale des sources de revenus des clubs n’était plus les recettes de billetterie, mais les droits de retransmission télévisuelle, qui vont souder une nouvelle interdépendance entre chaîne télé et football[1].

A la fin des années 1990, la libéralisation est donc totale. Les clubs les plus riches, branchés sur la manne de la télévision, font exploser leur masse salariale. Du «foot business» à la papa, où des entreprises privées alimentent, de façon paternaliste, les symboles de leur ville, on passe à un football globalisé, au-delà de tout pays et de tout contrôle. Terminé, disent les sceptiques, l’identification à un maillot, un territoire, une nation. Terminée également l’incertitude liée aux résultats. C’est oublier bien vite que lorsqu’un supporter entre dans un stade, il ne pense pas à la somme gagnée par les joueurs pour taper dans le ballon, mais plutôt au moment où ceux-ci réussiront à pousser le ballon dans le but adverse.

A partir de ce cocktail «droits télé/arrêt Bosman», le «foot business» va inventer ses propres règles.

En 1983, Tottenham devient le premier club de football coté en bourse. Depuis, 45 clubs ont tenté l’aventure, avec des fortunes diverses. Le plus souvent, c’est un échec. L’argent a désormais avalé le «foot business»:

«L’argent n’est pas un phénomène nouveau dans le football, écrit Patrick Mignon dans la revue Pouvoirs. C’est son sens qui a changé: il ne s’agit plus aujourd’hui de dépenser pour obtenir de la gloire ou du plaisir, il s’agit de considérer le football comme une activité économique comme une autre, de lui imposer des exigences de rentabilité, de lui appliquer les règles du calcul économique.»

Mais rassurons-nous. Pour tous les supporters de football, il reste l’AJ Auxerre (association de la jeunesse auxerroise). Le club est encore et toujours la filiale d’une association amateur, loi de 1901.

Jérémy Collado

[1] C’est ainsi que pour la période 2016-2020, la Ligue française de football professionnel (LFP) a obtenu un montant record de 748,5 millions d’euros, soit une progression de plus de 23% par rapport à la période précédente. Mais ce n’est rien comparé aux ogres européens. En Italie, les droits grimpent à 960 millions d’euros. En Angleterre, où le championnat de première division (Premier League) est sponsorisé par la banque Barclays, ils culminent à 1,7 milliard d’euros par saison! Retourner à l'article

Jérémy Collado
Jérémy Collado (133 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte