France

Brandir l'icône Jean Jaurès était une bien mauvaise idée de la part de François Hollande

Laurent Bouvet, mis à jour le 25.04.2014 à 12 h 05

Comment le président a-t-il pu penser qu’il pourrait se réclamer de Jaurès alors même qu’il se bat pour faire accepter à la gauche et au pays tout entier un programme d’austérité sans précédent? Une telle erreur de jugement en dit long sur l’impasse dans laquelle se trouve le chef de l’Etat.

François Hollande en campagne à Carmaux, le 16 avril 2012. REUTERS/Jacky Naegelen

François Hollande en campagne à Carmaux, le 16 avril 2012. REUTERS/Jacky Naegelen

La visite du président de la République à Carmaux à l’occasion de l’«année Jaurès» restera comme un symbole, mais certainement pas celui auquel a pensé François Hollande en tenant absolument à retourner sur les lieux où il avait prononcé l’un de ses derniers discours de campagne le 16 avril 2012.

Deux ans après, l’ambiance était toute autre. Ce ne sont pourtant ni les sifflets ni les interpellations virulentes qu’a endurés le chef de l’Etat ni même les images d’un président désemparé face à un public hostile qui sont les plus frappants dans ce déplacement présidentiel, c’est l’idée même de celui-ci.

Comment en effet François Hollande a-t-il pu s’aveugler à ce point sur la portée symbolique d’un tel voyage? Comment a-t-il pu penser une seule seconde qu’il pourrait se réclamer de Jean Jaurès, dans la ville-symbole de Carmaux, alors même qu’il se bat pour faire accepter à la gauche et au pays tout entier un programme d’austérité sans précédent?

Une telle erreur de jugement en dit long sur l’impasse dans laquelle se trouve le chef de l’Etat, sinon sur l’inconscience ou l’illusion vis-à-vis de sa propre situation politique.

Le difficile usage de Jaurès

Pour un responsable politique de gauche, pour un socialiste, évoquer le nom de Jaurès, et a fortiori s’en réclamer, c’est brandir l’icône de la vraie foi. C’est même devenu, de longue date, un passage obligé de tout discours important. Jaurès est d’ailleurs un auteur bien pratique pour cela, car il a beaucoup écrit et discouru lui-même, et surtout, il a exprimé tout au long de sa riche carrière politique des idées très différentes. Si bien qu’il est assez facile d’y puiser de magnifiques citations à l’appui de ce que l’on veut dire.

C’est précisément ce qu’a fait le chef de l’Etat que l’on ne savait pas pourtant ni admirateur ni familier de l’œuvre du grand homme. Il n’est pas certain d’ailleurs qu’il ait convaincu quiconque de sa compréhension de celle-ci, même partielle, avec le discours qu’il a prononcé mercredi à Carmaux.

Après les allusions d’usage à l’assassinat du grand leader socialiste, François Hollande a en effet essentiellement convoqué le «réformisme» jaurésien à l’appui de sa propre politique:

«Aux empressés qui, à l’époque de Jaurès, prêchaient –il y en a toujours– les grands bouleversements, comme aux dévots qui attendaient le surgissement soudain d’une lumière pour attendre le progrès, que leur répondait Jaurès? Il enseignait la patience de la réforme, la constance de l’action, la ténacité de l’effort. Ce sont ces qualités, constance, patience, ténacité, volonté que nous avons aussi à démontrer aujourd’hui.»

Une telle tentative était pourtant vouée à l’échec, et le président de la République, s’il avait été ne serait-ce qu’un tout petit peu plus attentif à la vie et à l’œuvre de Jaurès, l’aurait immédiatement compris. Il aurait pu ainsi échapper à la tentation de la facilité, en forme de piège, que représentait la célébration du centenaire de sa mort.

Ne serait-ce que parce que celui-ci est une référence qui sied mieux, rhétoriquement comme au fond, à la conquête qu’à l’exercice du pouvoir.

Jaurès n’a jamais exercé, de près ou de loin, le pouvoir, il n’a jamais affronté ses difficultés et ses affres. Comme le disait son grand adversaire de gauche, Georges Clemenceau:

«On reconnaît un discours de M. Jaurès à ce que tous les verbes sont au futur.»

Bref, le candidat qui avait pu faire à Carmaux un discours à la hauteur de l’enjeu en avril 2012 pouvait très difficilement, comme président de la République cette fois, réitérer l’exploit deux ans plus tard. Si l’habit jaurésien pouvait encore faire illusion sur les épaules du candidat susceptible de rassembler la gauche contre la droite lors d’une présidentielle d’alternance, ce n’est plus le cas sur celles d’un président défait lourdement aux municipales, rejeté massivement par l’opinion et sifflé abondamment par les badauds.

Contradiction et narration

Les images et les mots de Carmaux resteront, car l’évocation forcée de Jaurès y a pris à cette occasion la place et le relais, pour le chef de l’Etat, de ce que l’on a longtemps reproché aux socialistes de gouvernement: le décalage entre actes et paroles. Un décalage dont François Hollande ne cesse pourtant de prétendre vouloir s’émanciper en tenant un discours de vérité.

Or la contradiction est flagrante: s’abriter sous la statue de la figure tutélaire de la gauche française alors que l’on mène une politique d’austérité qui ne peut, au mieux, prétendre qu’à reconnaître la triste réalité de la situation présente du pays, c’est, en soi, trahir l’idéal auquel on prétend encore se rattacher.

L’unité narrative de la présidence Hollande –seul outil pédagogique possible dès lors que le «pacte de responsabilité» tient lieu de politique– est ainsi rompue.

En se lançant, tête baissée, dans une politique du «sang et les larmes», le chef de l’Etat ne peut pas convoquer Jaurès. Et s’il refuse toujours explicitement de mobiliser Churchill, au moins pourrait-il s’appuyer, comme le fait d’ailleurs son désormais Premier ministre, sur Clemenceau. Celui-là même qui interpellait Jaurès en lui disant:

«Vous avez le pouvoir magique d’évoquer, de votre baguette, des palais de féerie. Je suis l’artisan modeste des cathédrales qui apporte une pierre obscurément à l’ensemble de l’œuvre et ne verra jamais le monument qu’il élève

Aveuglement, inconséquence, cynisme...? On ne sait pas, on ne sait plus. Ce que l’on sait, ce que l’on a vu et entendu à Carmaux, dans l’attitude et les mots du président de la République, c’est une gauche qui n’a plus d’autre ressort que l’adoration, superficielle, vaine et illusoire, de ses icônes. C’est bien sûr insuffisant pour convaincre, mais c’est surtout insuffisant pour gouverner.

Laurent Bouvet

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