Economie

Comment les Etats-Unis sont tombés amoureux de Thomas Piketty

Jordan Weissmann, mis à jour le 25.04.2014 à 10 h 10

Grâce à l'économiste français, elle a enfin trouvé un cadre théorique solide.

Thomas Piketty, en avril 2012. REUTERS/Charles Platiau

Thomas Piketty, en avril 2012. REUTERS/Charles Platiau

On pourrait croire à une mauvaise blague: la gauche américaine vient de tomber en pâmoison devant un intellectuel français aimant Balzac et se référant à Marx, et à qui revient l'idée d'un impôt mondial sur la fortune. Si Thomas Piketty n'était pas en train de traverser les Etats-Unis pour une triomphale tournée promotionnelle, vous pourriez le croire tout droit sorti de l'imagination de l’animateur de radio ultraconservateur Rush Limbaugh.

Mais non, l'homme est tout à fait réel. Son Capital au XXIe siècle, une somme de 685 pages[1] sur le passé et l'avenir de l'inégalité, vient de réaliser l'improbable pour se hisser à la tête des meilleures ventes d'Amazon. (Le titre du livre n'est que sa première allusion à Marx). «La rock-star des économistes», comme l'a surnommé le New York Magazine, s'est aussi attiré la sympathie des officiels de Washington.

De passage dans la capitale américaine, il a pris le temps de s'entretenir avec Jack Lew, secrétaire du Trésor, le CEA et le FMI. Même Morning Joe, qui est loin d'être une figure de proue en matière de journalisme d'idées, lui a consacré un reportage. Si je le sais, c'est parce que ma mère m'a envoyé un mail pour me le dire, en ajoutant que le livre avait l'air intéressant.

Autant dire que l'heure est grave.

Mais la chose n'est peut-être pas si surprenante. Thomas Piketty, professeur à l’Ecole d’économie de Paris, est sans doute le plus important penseur de l'inégalité depuis une bonne dizaine d'années. Nous pouvons le remercier, lui et ses divers collaborateurs –dont Emmanuel Saez de Berkeley et Anthony Atkinson d'Oxford– d'avoir mené des recherches permettant de comprendre la montée en puissance des 1%, que ce soit aux Etats-Unis ou en Europe.

Désormais, grâce à son livre, la gauche américaine possède un cadre théorique cohérent et qui justifie le malaise que lui provoque depuis fort longtemps le fossé entre riches et pauvres.

Les riches de demain ne le seront pas grâce à leur travail

De nombreux auteurs ont déjà résumé Le Capital, mais en voici quand même une très rapide recension. Si les ouvrages antérieurs de Piketty se focalisent plutôt sur le revenu –ce que gagnent les travailleurs et les investisseurs–, son nouveau livre met l'accent sur le patrimoine: ce que nous possédons.

Grâce à des données remontant jusqu'au XVIIIe siècle, pour le cas français, il défend l'idée que lorsque la croissance économique ralentit dans un pays, les revenus générés par le patrimoine gonflent par rapport aux revenus générés par le travail, ce qui fait exploser les inégalités.

L'explication, c'est que les intérêts du patrimoine, que ce soit un portefeuille boursier, un bien mobilier ou un complexe industriel, tournent aux alentours de 5%. Si le taux de croissance passe en deçà, les riches s'enrichissent. Et, au fil du temps, les héritiers de grandes fortunes se mettent à dominer l'économie. Mais, selon l'argument de Piketty, le commun des mortels peut réagir en votant pour des politiques de redistribution. D'où son idée d'un impôt mondial sur la fortune, même si, à mon avis, la majorité des Américains préféreraient voir auparavant une plus grosse taxation des plus-values.

Pour certains, nul besoin de nous mettre la rate au court-bouillon au sujet des inégalités, vu que l'élite mondiale actuelle est constituée de riches travailleurs et méritants: s'ils gagnent des profits énormes, c'est parce qu'ils sont énormément talentueux d'un point de vue technique et commercial.

Mais Piketty offre un moyen simple de contrer cet argument: les riches d'aujourd'hui ont peut-être réussi grâce à leur travail, mais cela ne sera pas le cas des riches de demain. Par ailleurs, Piketty démontre même qu'à l'heure actuelle, les plus riches gagnent davantage de leur patrimoine que de leur travail.

Dès lors, à l'instar des requins de l'industrie qui, au XIXe siècle, précédèrent les héritiers et héritières désoeuvrés qui allaient peupler l’œuvre de F. Scott Fitzgerald, les PDG et autres gestionnaires de fonds de pension contemporains anticipent une génération qui n'aura comme simple mérite que d'avoir remporté la loterie du destin.

Contourner la question problématique du revenu

Dans son indispensable recension du Capital, publiée par la New York Review of Books, Paul Krugman écrit que Piketty offre «une théorie cohérente et unifiée de l'inégalité, une théorie qui intègre d'un seul tenant la croissance économique, la distribution du revenu entre le capital et le travail, et la distribution du patrimoine et du revenu entre les individus». Et c'est ce qui en fait son attrait fondamental.

Depuis longtemps, les conservateurs ont un cadre théorique simple pour leurs idées économiques: la panacée, c'est le marché libre. Maintenant, au lieu de se référer à un combat mal articulé pour la classe moyenne, les progressistes auront un point de référence solide et pourront affirmer clairement et précisément qu'ils se battent contre l'ascension, autrement inévitable, des Hilton.

Le Capital changera aussi plus subtilement le débat politique, en l'orientant sur le patrimoine et non sur le revenu. Les débats sur les revenus peuvent facilement tourner court, notamment parce que les Américains n'aiment pas qu'on dénigre des salaires bien mérités, mais aussi parce que déterminer ce qui relève ou non du revenu peut être problématique. Si vous vous mettez à intégrer dans l'équation l'assurance santé et les transferts étatiques, comme les coupons alimentaires, un calcul que font certains, la domination des 1% n'est plus aussi radicale.

Avec le patrimoine, c'est une autre histoire. Conceptuellement, les Américains n'aiment pas les aristocrates –ce n'est pas un hasard si les politiciens en campagne préfèrent parler de leurs ranchs familiaux ou de leurs aciéries plutôt que de leurs villas sur Shelter Island. De plus, vous ne pouvez pas thésauriser des coupons alimentaires ou une assurance santé, et parce que le patrimoine inclut uniquement ce que vous pouvez épargner, cet élément permet de mesurer qui est économiquement vainqueur sur le long terme.

Et c'est là-dessus que nous devrions nous battre. Que la grande théorie du tout de Piketty soit formellement correcte ou non, reste que l'économiste permet d'orienter le débat dans la bonne direction. En d'autres termes, la colère de Limbaugh ne saurait tarder. 

Jordan Weissmann

Traduit par Peggy Sastre


[1] 970 pages dans l'édition française originale, Le Capital au XXIe siècle. Retourner à l'article

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