Culture

Si la fiction israélienne s'exporte si bien, c'est justement à cause de son identité

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 27.04.2014 à 19 h 29

Elle exprime un questionnement identitaire qui agite tous les pays occidentaux en ce moment. La petite dernière «Mekimi», à l'honneur au Festival Séries Mania du Forum des Images, en atteste.

Mekimi

Mekimi

Quand BeTipul a été adaptée aux Etats-Unis pour devenir In Treatment en 2008, Israël a débarqué dans le monde des séries cultes. Ça aurait pu être un succès sans lendemain. Mais il y eut ensuite Hatufim, (devenu Homeland), Mary Lou, Ta Gordin, Pillars of Smoke, Arab Labor, Mom and Dad’s, Hostages, Mekimi... Et Israël fut soudain célébré comme «la terre promise des séries».

Il est logique que ça ne se soit pas fait plus tôt: le marché des séries est jeune en Israël. La première chaîne commerciale, Channel 2, a été lancée en novembre 1993, mettant fin à vingt-cinq ans de monopole de l’Autorité de radiodiffusion israélienne et de programmes vieillots qui se terminaient à minuit passé. Il fallait bien un peu de temps pour arriver à maturité.

Mais depuis que ce marché s'est développé, l’étroitesse du pays (8 millions d'habitants) lui a donné l’habitude de se tourner, comme dans d'autres secteurs, vers l'étranger. Notamment vers les Etats-Unis, avec lesquels le pays entretient des rapports privilégiés. Surtout, concernant le divertissement, depuis que l'actrice et productrice américano-israélienne, Noa Tishby, ayant entendu parler de Be Tipul pendant ses vacances en Israël, et décidé de tout faire pour l'importer aux Etats-Unis, a réussi à la vendre à HBO, initiant un mouvement de fond. S'est ensuivi un effet de mode: les premières séries israéliennes qui ont attiré la lumière ont contribué à attiser la demande.

«L’intérêt et l’attention du marché international est complètement tourné vers Israël aujourd’hui», commentait en mars dernier Assaf Gil, directeur de la société de production Gil Productions, à l’occasion du MipTV dont le pays était l’invité d’honneur

«Cet intérêt, nous le ressentons clairement, parce que des gens de différentes sociétés nous rendent visite tous les mois en nous demandant ce que nous avons de nouveau, ça a créé une dynamique qui nous pousse à créer davantage.»

En 2012, quand une demi-douzaine de séries américaines en production étaient d'origine israélienne, le Los Angeles Times qualifiait l'Etat hébreu de «vivier le plus prisé d'Hollywood».

L'identité fragmentée au fondement d'Israël

Mais si la fiction télévisée israélienne s'exporte si bien, c'est surtout parce qu'elle a, à l'instar de la littérature ou du cinéma israéliens, la question de l’identité vissée en elle. Or, cette question est devenue lancinante dans toutes les sociétés occidentales.Elle est très clairement une obsession, en France, ces dernières années. Le succès de L'Identité malheureuse, d'Alain Finkielkraut, et la polémique qui a entouré la sortie du livre, n'est que la partie la plus visible de la chose.

En 2014, jusqu'à présent, sont déjà sortis ou ressortis: La Création des identités nationalesConstruire son identité culturelleL'identité au travail, Musulman et catalan, une identité incertaine?L'identité en jeuMétis: Enquête d'identitéEgarements : Amour, mort et identités numériquesLes pièges de l'identité culturelle, etc. La question passe par les débats sur l'immigration, la sexualité, la filiation, le féminisme. C'est quoi être une femme, être gay, être français? 

«Le questionnement sur l’identité est omniprésent en Israël», explique à Slate Tamar Maron scénariste de la série Mekimi. «La dualité fait partie de nous, du questionnement quotidien»: laïcs et orthodoxes, juifs et arabes, Israéliens et Palestiniens. La difficile voire impossible création de deux Etats.

«Cela se ressent forcément dans la fiction.»

Le romancier Dror Mishani l'expliquait d'ailleurs récemment sur Slate:

«La littérature israélienne traite de thèmes politiques. Il y est toujours question d’identité juive, d’identité nationale, souvent de la tension entre les deux. Il y est question de conflit entre Palestiniens et Israéliens, de tension entre religion et athéisme, souvent traitée à travers le contraste entre Jérusalem et Tel Aviv...»

La question de l'identité se pose différemment, avec d'autres mots et d'autres enjeux, mais tout autant dans l'ensemble des pays occidentaux, qui s'interrogent sur l'identité sexuelle et l'immigration sans relâche. Elle est de plus en plus prégnante, comme l’explique le sociologue Jean-Claude Kaufmann dans Identités, la bombe à retardementautre essai sorti cette année sur l'identité, au fur et à mesure que l’on s’éloigne des sociétés holistes pour aller vers des sociétés de plus en plus individualistes, et que l’Etat créant de moins en moins de normes, l’individu se retrouve face à un vide, qu’il a besoin de combler en créant ses propres normes. Au fur et à mesure que la société le définit moins, il a besoin de se définir lui-même, à son échelle, d’autant plus fortement.

«Moins les normes sont obligatoires, plus l’activité principale des gens est d’en produire de nouvelles, jusqu’à l’obsession de la normalité.»

Identité rel​igieuse

Cette fracture identitaire, qu’aucun pays mieux qu’Israël ne peut exprimer, est au cœur de sa fiction télévisée.

Cette question de la division de l'être, dissolu dans un flou inquiétant, c’est la question qui traversait déjà Be Tipul / In Treatment. Des gens allongeant leurs angoisses sur un divan, s’interrogeant sur eux-mêmes, ce qu’ils désiraient vraiment, qui ils étaient.

Gabriel Byrne, Irrfan Khan dans In Treatment

Hatufim posait aussi, in fine, la même question de l’identité. Deux soldats reviennent après des années de captivité.

[ATTENTION SPOILERS CONCERNANT HATUFIM ET HOMELAND]

Un troisième, censé être mort, vit en fait en Syrie, où il s’est converti à l’islam. Qu’est-ce que cette révolution intérieure, ce renversement des croyances, de mode de vie dit de la pérennité ou de la fluidité de l’identité?

Si vous avez vu la version américaine, Homeland, moins subtile mais reprenant la problématique, vous avez vu l’agent Nicholas Brody, soldat et père de la famille américaine idéale, prêt à commettre un attentat contre son pays. L'agent double est précisément celui qui a une double identité.

[FIN DES SPOILERS]

Retour du religieux

C’est encore la même question que pose Mekimi, série israélienne créée en 2014, présentée au Forum des Images dans le cadre de Séries Mania. Elle raconte l’histoire d’une jeune femme de gauche, de Tel Aviv, présentatrice télé brillante d'une émission idiote, qui quitte cette vie face caméra pour mener une vie de juive orthodoxe avec l’homme qu’elle aime.

Yael Poliakov et Daniel «Mookie» Niv dans Mekimi

«La série est basée sur un livre d'inspiration autobiographique. Le livre a été écrit par Noa Yaron-Dayan, une femme que je connaissais, avec qui j’avais fait de la radio et de la télé et qui était devenue très populaire en Israël, puis elle a tout plaqué. Dans son livre, elle raconte son chemin vers la vie religieuse», explique la scénariste Tamar Maron.

La subordination de la femme dans la religion est interrogée, elle dépasse Israël –et elle dépasse la religion:

«Noa Yaron-Dayan avait des cheveux magnifiques, elle les a rasés. Elle était une présentatrice intelligente, qui gagnait de l’argent, qui était connue, et elle s’est rangée dans une cuisine, à faire à manger, la vaisselle, les lessives. Nous nous demandions pourquoi!»

Ram Nehari, le réalisateur de la série, poursuit: 

«Nous avions le même âge, nous vivions dans la même ville. Et son rejet de sa vie passée, c’était comme une énorme claque, à tout ce que nous prônions, comme une énorme claque à la gauche, à notre laïcité, à notre mode de vie à Tel Aviv. Après le retrait de Noa Yaron-Dayan de la vie séculaire, nous n’avons pas eu de contact pendant des années. Lire ce livre, quand il est sorti, a été un important voyage en nous-mêmes. Ça nous a fait penser différemment. On a été élevés dans l’idée que les religieux sont des gens qui ont subi un lavage de cerveau, qu’ils cèdent à l’opium des masses, qu’ils cherchent des réponses faciles, abandonnent leur libre-arbitre. Et puis nous avons compris que c’était plus complexe que ça. Que briser des codes est toujours une démarche difficile, peut-être une libération, que ce soit pour aller vers la religion ou en sortir.»

Cet enjeu de la division, voire de l'incompréhension entre religieux et laïcs est très israélien: la tension entre les ultra-orthodoxes –qui se placent en retrait de la société, sont parfois vus comme un poids économique– et les juifs plus libéraux, est très politique.

Mais la question du besoin de religiosité, de voir des individus étrangers à la religion qui s'y réfugient, est une question bien plus large qu'Israël. Le retour du religieux est mondial, comme l'expliquait un article de SciencesHumaines en 2012:

«Réveil de l'islam et essor de l'évangélisme protestant dans le monde entier, renouveau du christianisme et diffusion de nouvelles religiosités en Europe de l'Est, résurgence des religions en Chine, multiplication des Eglises en Afrique, apparition d'un néochamanisme chez les Amérindiens... Partout, en Asie, en Afrique, en Amérique latine ou du Nord, jusqu'en Europe, pullulent les sectes et nouveaux mouvements religieux.»

La gauche française a été choquée au moment de la légalisation du mariage pour tous de voir revenir sur le devant de la scène politique une frange très chrétienne, conservatrice et réactionnaire de la population, mais elle s'inscrivait dans cette logique d'angoisse identitaire. Une angoisse que l'on retrouve d'ailleurs dans le nom de mouvances d'extrême droite: le «Bloc identitaire», et son émanation «Génération identitaire». 

«Les fondamentalismes de l’identité prennent souvent une forme religieuse ou para-religieuse», explique Kaufmann dans son essai.

«Ce que l’on appelle le “retour du religieux” est en effet principalement impulsé par la révolution identitaire.»

Mais le besoin de croire, manifesté très fortement par le couple central de la série Mekimi, «le besoin de croire à l'identité personnelle et aux valeurs qui l'étayent, ne se résument pas au religieux», souligne Kaufmann. Mekimi, en parlant de ce besoin de croire, parle d'un besoin plus vaste. «Tout est bon à prendre comme support d'une fermeture et d'une fixation du sens de la vie. C'est ce qui explique par exemple le développement massif des passions ordinaires dans la société d'aujourd'hui: activités culturelles, sportives, associatives, etc» avance le sociologue.

C’est ce besoin de croire, ce besoin de se définir en appartenant à quelque chose, ce besoin de trouver une réponse à une identité trop floue, trop fracturée, manquante, que partagent les personnages de ces séries. Les séries israéliennes, en abordant la question d'enjeux identitaires, propres au pays, évoquent en fait des questions identitaires propres à toutes les sociétés en crise de cette identité. Elles vivent sur un petit marché qui les poussent à s’exporter. Mais c’est, outre les contingences de l'industrie, parce que les auteurs israéliens abordent des questions essentielles à l’œuvre dans les pays occidentaux, qu’elles s’exportent si bien.

Charlotte Pudlowski

Festival Séries Mania, du 22 avril au 30 avril, au Forum des Images à Paris.

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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