France

Premier décès lié à la grippe A en France: «Grippette» ou fléau planétaire? (MàJ)

Jean-Yves Nau, mis à jour le 31.07.2009 à 7 h 15

Le gouvernement français peine durablement à justifier sa politique antipandémique.

L’Institut national de veille sanitaire (InVS) a, dans l'après-midi du jeudi 30 juillet annoncé la survenue du premier décès recensé en France associé à une infection par le virus A(H1N1). Il concerne une jeune fille qui «souffrait d’une maladie grave, compliquée d’une autre infection pulmonaire sévère». «Dans le cadre d’un bilan systématique lié au contexte de l’épidémie actuelle, une recherche du virus A (H1N1) 2009 a été effectuée et s’est révélée positive», précise-t-on auprès de l'InVS. On ajoute que, pour l'heure les observations effectuées «ne sont pas en faveur d’un décès directement lié au virus».

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Ainsi donc, une nouvelle fois, voici Roselyne Bachelot qui fulmine. Roselyne fulmine et, cette fois, nous pouvons la comprendre. La ministre française de la Santé livre son courroux dans l'entretien qu'elle a accordé au Figaro et publié le lundi 27 juillet. Curieux entretien, décidé dans la plus extrême urgence pour circonscrire les déclarations incendiaires du Pr Bernard Debré publiées la veille dans les colonnes du Journal du Dimanche.

Qui est Bernard Debré, petit-fils d'un grand mandarin et fils d'un Premier ministre du Général de Gaulle? En 1981, dans les colonnes du Figaro Magazine, il déclarait la guerre aux communistes avant, quelques années plus tard de participer à l'une des interventions chirurgicales qu'imposait le cancer prostatique dont souffrait François Mitterrand. Ses proches disent qu'après le ministère de la Santé, il rêve désormais de l'Académie française. Chef du service d'urologie de l'hôpital Cochin de Paris, il est aussi député UMP; un député rebelle qui aime, parfois, parler haut et fort.

C'est le cas aujourd'hui où le Pr Debré nous entretient de grippe et de politique. Cet urologue membre du parti au pouvoir n'est pas connu pour être particulièrement compétent en matière de virologie, d'épidémiologie ou de santé publique; ce qui ne l'empêche nullement de porter un diagnostic sur les choix gouvernementaux en matière de lutte contre la pandémie. Et ce diagnostic est terrible, qui se réduit à un mot: «grippette». Ce néologisme fait, depuis, florès sur la Toile. Attention, nous disons bien  «grippette» et non «gripette»

«Cette grippe n'est pas dangereuse. On s'est rendu compte qu'elle était peut-être même un peu moins dangereuse que la grippe saisonnière. Alors maintenant, il faut siffler la fin de la partie ! (...) Cela reste une grippette, affirme-t-il. Ce type de grippe était attendu et il faisait très peur car tout le monde avait à l'esprit le phénomène de la grippe aviaire A(H5N1), qui est très dangereuse pour l'homme avec un taux de mortalité de 60 à 65% mais pas contagieuse car elle passe difficilement la barrière des espèces. Nous appréhendions une redistribution des gènes pouvant faire sortir un virus très virulent et très contagieux. Cette loterie a eu lieu, mais elle a produit un bon numéro: le A(H1N1). On redoutait un valet de pique, on a tiré une dame de cœur ...»

Quoi de plus drôle, de plus moderne, que de jouer aux cartes avec les virus grippaux?

Mais il faut aussi apprendre à jouer avec Roselyne Bachelot.

«Bernard Debré est un excellent urologue, déclare au Figaro  la pharmacienne devenue ministre. Pour ma part, j'aborde cette pandémie avec le plus grand sérieux. Je ne me base pas sur l'avis de politiciens et je ne cherche pas à faire des coups médiatiques. Depuis le début, je consulte les meilleurs médecins virologues, infectio­logues et épidémiologistes français et européens. Or, si j'en juge par leurs déclarations dans la presse, ces spécialistes considèrent que la réponse du gouvernement face à cette crise sanitaire est juste et proportionnée.»

Opinion radicalement opposée du Pr Debré:

«Tout ce que nous faisons ne sert qu'à nous faire peur. Or il est inutile d'affoler les populations sauf à vouloir leur marteler, à des fins politiques, le message suivant : bonnes gens dormez sans crainte, nous veillons sur vous.» Et puis ce message étonnant, sulfureux, formidable: quand ma consœur du Journal du Dimanche lui demande si notre société «est devenue trop précautionneuse à l'excès», ce spécialiste parisien d'urologie répond: « C'est le syndrome apocalyptique. L'homme a été créé par un virus et il mourra par virus. Cela a toujours été comme cela. Avant le virus, il y avait la peur des microbes avec la peste et le choléra. L'humanité a gagné cette bataille. Attention à la revanche du virus!»

Mon Dieu! Mais restons-en à aujourd'hui et au A(H1N1). Est-il ou non dangereux?

«Nous ne sommes pas des devins, reconnaît Bachelot. Je suis très perplexe quand je vois des gens afficher des certitudes sur une problématique de cette nature. La vérité, c'est que nous sommes confrontés à un virus, certes peu sévère pour l'instant, mais doté d'une très forte capacité de contamination liée, en particulier, au fait qu'il touche des populations qui ne l'ont jamais rencontré. Face à cette caractéristique majeure, la vigilance est de règle. (...) Pour le moment, le taux de mortalité du virus H1N1 est égal, voire un peu plus élevé que celui de la grippe saisonnière, qui tue chaque année 2 500 personnes en France sur un total de 2,5 millions de cas. Soit environ un pour mille. Certains experts envisagent jusqu'à 20 millions de malades, ce qui nous mettrait face à un véritable problème de santé publique, même si le virus restait peu virulent. Par ailleurs, le fait que le virus circule très vite augmente le risque qu'il mute vers une forme plus dangereuse. On peut craindre également une surmortalité chez les sujets les plus fragiles »

Bernard Debré, dans le rôle du chirurgien qui ne craint pas de mettre le doigt là où cela peut faire mal:

«Je ne comprends pas pourquoi l'Etat a pris une commande ferme de 100 millions de doses de vaccins [pour un coût d'environ un milliard d'euros]. Il fallait laisser les laboratoires développer leurs produits et ensuite acheter en fonction de nos besoins. On sait déjà que les vaccins ne seront pas prêts avant le 15 novembre. Ce qui veut dire qu'ils seront disponibles lorsque le premier pic de la pandémie de contamination sera passé. Quant aux centaines de millions de masques en stock, que va-t-on en faire ? Obliger les malades de la grippe saisonnière à les porter ? Ce qui me paraît plus grave c'est que l'on a réquisitionné des lits d'hôpital et des ambulances pour rien, faisant perdre des chances et du temps à d'autres malades.»

Sur le court en velours du Figaro, retour de volée de Roselyne Bachelot à propos de l'achat des vaccins à venir:

«Je suis très surprise d'entendre certaines réflexions. Ceux qui critiquent cette mesure ignorent tout de la réalité. La capacité industrielle des laboratoires étant limitée, il est clair qu'ils serviront en premier les pays qui auront passé commande auprès d'eux suffisamment tôt. Ce n'est pas au moment où la pandémie se déclarera, si elle se dé­clare, qu'il faudra se tourner vers eux. Je ne veux pas me retrouver cet automne avec des vaccins livrables dans un délai de six mois... »

Et puis incidemment, à propos d'une question que j'ai plusieurs fois soulevée dans ces colonnes, la ministre de la Santé:

«Dans l'état actuel des choses, la vaccination n'est pas obligatoire. Mais si l'épidémie devait s'aggraver, nous pourrions reconsidérer la situation. Comme nous estimons qu'environ 25 % des gens refuseront de se faire vacciner, nous avons passé commande de 94 millions de doses, sachant qu'il en faudra deux par personnes.  Quand on gère des crises sanitaires ou écologiques, il y a toujours des gens qui trouvent que vous en faites trop, comme M. Debré, et d'autres qui, à l'inverse, vous accusent de ne pas en faire assez, comme Jean-Marie Le Guen [médecin et député socialiste]. Le tout dans la même journée ! Cela fait partie du casting. »

Oublions la désastreuse référence au «casting» pour ne retenir que l'essentiel de cet échange hors du commun... Soit deux choses. La première est que le gouvernement français peine durablement à faire la pédagogie de sa politique antipandémique. La seconde, qui pour partie peut faire figure de réponse, est que ce même gouvernement se doit de multiplier les possibles  solutions à une équation à des inconnues multiples. Et il doit le faire à un rythme plus élevé que les gouvernements des autres pays industriels confrontés à la même menace.

Pourquoi ? Tout simplement parce qu'il est en droite ligne l'héritier des affaires du sang contaminé et qu'il doit, conséquences directes,  faire avec la judiciarisation croissante des affaires sanitaires et  l'inscription de cet avatar moderne qu'est le principe de précaution dans le marbre de la Constitution française.

«Trop» en faire? Ne pas en faire «assez»? «Grippette» ou fléau planétaire? Prévoir une mutation virale qui tuerait bientôt des dizaines de millions de nos contemporains? Depuis quelques jours l'affaire passionne les médias français; jusqu'à L'Humanité qui vient d'en faire sa Une avec pour titre «Doit-on avoir peur?». Qui, en cette fin juillet de l'année 2009, pourrait raisonnablement répondre? Depuis leur QG, sur les riches hauteurs aseptisées de Genève, les responsables de l'OMS prévoient que la pandémie touchera deux milliards de personnes durant les deux prochaines années. Ils annoncent aussi ne pas pouvoir prédire le nombre des morts. En France, l'Institut de veille sanitaire vient de livrer ses dernières observations: dans la chaleur, le nouveau virus grippal progresse à grande vitesse dans l'hémisphère nord.

Sans doute la marge de manœuvre pédagogique du gouvernement français serait-elle plus confortable si la France était confrontée à la même situation épidémiologique que la Grande-Bretagne, le Mexique, les Etats-Unis ou l'Argentine. Mais qui le souhaiterait?

Jean-Yves Nau

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