France

Les impasses politiques de la débrouille

Xavier Landes, mis à jour le 02.05.2014 à 7 h 29

TRIBUNE • Le «débrouillez-vous» lancé par Jacques Attali ici-même peut facilement se muer en un «sauve qui peut» qui ne règle rien et empire tout.

REUTERS/Yannis Behrakis

REUTERS/Yannis Behrakis

Dans une stimulante tribune récemment publiée par Slate, Jacques Attali enjoignait son lectorat à se «débrouiller». Il conseillait de ne plus rien attendre, surtout du politique, mais également des patrons, parents, etc. A première vue, le conseil semble frappé du sceau du bon sens, mais à y regarder de plus près, négliger ainsi le politique peut s’avérer collectivement préjudiciable, en particulier dans le contexte actuel.

Tout d’abord, notons qu’Attali a raison, en partie. A de nombreux égards, il est toujours mieux de chercher un emploi que d’attendre les versements de l’assurance chômage. On reprend le contrôle de sa vie, on diminue le fatalisme qui peut nous envahir et, en fin de compte, c’est meilleur pour notre bien-être psychologique. On peut également deviner et comprendre les motivations d’une telle tribune. On peut même y adhérer. Vu que le vote extrémiste et l’abstention se nourrissent en partie d’espoirs déçus, il est préférable de modérer ces derniers afin d’atténuer les déceptions à venir ainsi que le sentiment de dépit qui les accompagne.

Le conseil suscite néanmoins une gêne, tenace. Le conseil est-il de ne plus trop attendre du politique et donc de l’État ou de ne plus rien en attendre du tout? La nuance est de taille. Devons-nous continuer à attendre de la police qu’elle protège biens et personnes, que les banques fournissent des liquidités, que les transports publics fonctionnent et que le système de santé soigne les gens? Ou, devons-nous «nous débrouiller» dès à présent en nous procurant des armes, pratiquant le troc, achetant chevaux et calèches ou recourant à l’automédication par les plantes?

Le trait est bien entendu caricatural et forcé. Mais cela ne change rien au fond du propos: dans quelle mesure devons-nous nous débrouiller? Et quelles conséquences devons-nous en tirer pour la vie en société?

Attali le sait mieux que quiconque: le politique est le domaine de la vie en société qui touche à la formulation des règles communes, c’est-à-dire les règles qui permettent qu’une telle vie soit à la fois supportable et efficace. Demander aux gens de se débrouiller en n’attendant plus rien du politique peut être interprété comme une injonction à se désintéresser du politique en tant que processus de formulation des règles de vie commune.

Par ailleurs, dans de nombreux cas l’option «débrouillez-vous» n’existe tout simplement pas. Quand on est chômeur de longue durée, sans éducation ou retraité sans soutien familial, quand on fait face à la discrimination ou au handicap, il arrive que l’on ne puisse pas «se débrouiller» du tout. La solidarité spontanée de nos concitoyens ne suffit généralement pas.

Reste la solidarité institutionnelle, qui s’incarne dans l’État et qui est déterminée par… le politique. Le conseil semble surtout destiné à une minorité mobile et dotée d’un fort capital culturel, économique et social.

De manière plus fondamentale, on n’a pas trouvé mieux que le «politique» jusqu’à présent pour régler une grande variété de problèmes comme ceux créés par la propriété privée, les violences entre individus, la solidarité sociale (qui a donné naissance aux grands programmes d’assurance publique), la pollution (dont une partie a été réglée grâce au politique), les biens publics (telles les infrastructures de transport, institutions de santé ou d’éducation, etc.).

L’importance que nous donnons au politique comme lieu d’élaboration des règles communes s’explique par le fait que nous avons l’intuition que l’alternative – «se débrouiller» – se révélerait bien pire à l’usage, nous ramenant à un état proche de celui de nature décrit par Hobbes dans le Leviathan où la vie est «solitaire, pauvre, mauvaise, violente et courte». On a un État et on se soucie de politique, car on ne veut pas se retrouver acteur d’un mauvais remake du film La Route. Ou alors, pour utiliser une analogie qui ne laissera très certainement pas insensible Attali, on veut éviter de se retrouver dans le «Moyen-âge qui vient» qu’incarne la série Game of Thrones.

Cette importance du politique est renforcée, car en tant que sociétés nous faisons face à des problèmes sans précédent qui ne pourront être réglés que par une coopération efficace entre de multiples acteurs (États, organisations internationales, associations, citoyens): le réchauffement climatique, la transition énergétique, le vieillissement de la population, les migrations (en particulier climatiques), le manque d’eau, la qualité de l’air, la transformation des conditions agricoles, etc. En d’autres termes, la solution ne passe que par la réforme des règles communes existantes ou la mise en place de nouvelles.

Dans ce contexte, le «débrouillez-vous» peut facilement se muer en un «sauve qui peut» qui ne règle rien et empire tout. Alors que les solutions sont nécessairement politiques et impliquent que les citoyens collaborent, le conseil donné par Attali semble pointer dans la direction opposée. Le «chacun pour soi» qu’il contient (car le «débrouillez-vous» n’en est jamais que la première étape) ne réglera pourtant pas la crise environnementale, le défi énergétique ou la question des retraites, bien au contraire.

En dépit de son apparent bon sens, le conseil est inquiétant, car il peut être interprété comme un aveu d’impuissance de la part d’un intellectuel majeur qui a été proche du pouvoir politique depuis plusieurs décennies. Il est d’autant plus inquiétant qu’il paraît s’accorder au désarroi d’une certaine gauche qui a perdu carte, boussole et compas chemin faisant quelque part entre les années 1970 et 1990, entre la crise pétrolière et la chute du communisme. Alors oui, on peut tenter de se débrouiller seuls, dans une certaine mesure, mais cela n’enlèvera jamais sa pertinence au politique. Donc oui, «débrouillez-vous», mais «engagez-vous», surtout.

Xavier Landes

Xavier Landes
Xavier Landes (24 articles)
Professeur en éthique des affaires et développement durable à la Stockholm School of Economics de Riga
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