Monde

L'Etat italien a capitulé devant la mafia

Cesare Martinetti, mis à jour le 31.07.2009 à 11 h 13

Les preuves existent de négociations de «paix» dans les années 1990 entre la République italienne et son pire ennemi.

L'Etat républicain italien a bien négocié la paix avec la Mafia, son ennemi numéro 1. Et plus d'une fois. Tout a commencé au début des années 1990. La grande saison des enquêtes et des procès touchait à sa fin, «Cosa Nostra», la principale organisation mafieuse sicilienne, était à bout de souffle, la grande vague des repentis avait décimé les rangs des «cosche» (cellules mafieuses): tout semblait aller au mieux dans la lutte décennale et pas toujours très glorieuse de l'Etat contre la Mafia.

Mais l'histoire a démontré qu'il s'agissait d'une illusion. L'année 1992 fut la plus sanglante et marqua un véritable tournant. D'abord il y eut l'assassinat de Salvo Lima, député européen mais surtout chef du principal courant sicilien de la Démocratie Chrétienne, et plus proche allié de Giulio Andreotti, éléphant de la politique italienne. Puis il y eut le grand carnage organisé par Cosa Nostra pour faire sauter le cortège qui protégeait Giovanni Falcone. Sur l'autoroute menant à l'aéroport de Palerme, le fameux juge emblématique de l'antimafia, sa femme et les cinq hommes de l'escorte perdirent la vie. Deux mois plus tard, Paolo Borsellino mourrait dans sa voiture piégée à la dynamite (avec les cinq policiers de son escorte). Il était le juge d'instruction le plus proche de Giovanni Falcone. De nombreuses sources judiciaires et policières restent convaincues que les vrais commanditaires de l'attentat contre Paolo Borsellino se trouvaient au sein de l'Etat italien.

La saison des massacres remonte aujourd'hui à la surface au travers de nouvelles informations éparpillées, et apparemment incohérentes. Les enquêtes menées jusque là s'avèrent faibles, voire fausses. Repentis et témoins ne sont plus crédibles, d'autres témoins ayant surgi du néant en apportant plus de précisions, plus crédibles. Les détails à prendre en compte sont infinis, mais le sens de la nouveauté est clair: au moment où Silvio Berlusconi semble affaibli, la mafia porte son coup.

Soudainement le fils de Vito Ciancimino, ancien maire de Palerme dans les années de la grande spéculation immobilière, qui avait toujours été suspecté d'être le grand commis de la Mafia à l'intérieur du «palais», a produit trois documents. Trois lettres, apparemment jamais parvenues à leur destinataire, dans lesquelles les milieux mafieux enjoignaient Silvio Berlusconi, patron du système médiatique privé italien, de diffuser des émissions présentant la mafia sous un jour favorable. Sinon, ils menaçaient d'enlever Pier Silvio, son fils aîné. Personne ne connaît la suite, mais reste que la mafia a proféré une nouvelle menace, sobre, apparement incompréhensible, à l'endroit du M. Berlusconi.

Dans cette période obscure de l'histoire italienne, les massacres ne se sont pas arrêtés là. En 1993 deux explosions à Florence (à coté du Musée des Offices) et dans le centre de Milan, firent plusieurs victimes. La signature de Cosa Nostra était claire. Et c'était la première fois que la mafia commettait des actes terroristes hors de la Sicile. Quelque mois plus tard le sexagénaire Toto Riina, chef des «Corleonesi», la famille qui avait pris le contrôle de Cosa Nostra, tombait aux mains de la police. Recherché depuis vingt ans, il coulait pourtant des jours paisibles dans une petite villa de Palerme.

Tout était connu, mais rien n'était clair. Les appareils d'Etat avaient agi en solo, les carabiniers oeuvrant à l'insu de la police, qui à son tour agissait à l'insu du Parquet, où le turinois Giancarlo Caselli avait remplacé Giovanni Falcone. Un panorama tout à fait sombre que les enquêtes n'ont pas clarifié.

Les années suivantes ont connu une relative paix mafieuse, jusqu'à l'arrestation de Bernardo Provenzano, il y a trois ans, lui aussi recherché depuis trente ans. Une arrestation que tout le monde a interprété comme le signe d'une page qui se tournait, la fin d'une époque. La mafia n'a plus besoin de ses anciens boss, les équilibres du business illégal se trouvent ailleurs, la mondialisation a éparpillé les centres de décision, l'économie noire a même pris l'avantage sur l'économie légale, comme le démontre «Gomorra», le livre-enquête de Roberto Saviano sur la Camorra napolitaine.

Alors pourquoi ces nouveautés sur des histoires anciennes? Pourquoi de nouveaux repentis sur la saison des massacres? Encore une fois le panorama n'est pas très clair. Les nouveautés sont plutot concentrées sur la période entre les deux massacres de 1992, entre la fin de Giovanni Falcone et l'assassinat de Paolo Borsellino, les deux magistrats symbolisant la lutte de l'Etat contre la mafia. Beaucoup de choses se sont passées dans ces deux mois, des pans de l'appareils d'Etat ont négocié avec des pans de l'univers mafieux. Et c'est une réalité qui personne, désormais, ne peux démentir. Mais la véritable et terrible question est: est-ce le juge Paolo Borsellino a été tué parce qu'il avait découvert l'inadmissible? C'est-à-dire que quelqu'un, au nom de l'Etat, était un train de négocier la paix avec les assassins de son ami Giovanni Falcone? La Sicile, disait Leonardo Scascia, est «irredimibile», irrachetable. L'Etat italien aussi.

Cesare Martinetti, directeur adjoint de La Stampa

Image de Une: Le cercueil du juge assassiné par la mafia Paolo Borsellino en 1992 à Palerme REUTERS/Domenico Stinellis

Cesare Martinetti
Cesare Martinetti (10 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte