Culture

Netflix, vu par des créateurs de séries déjà concernés par Netflix

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 22.04.2014 à 17 h 16

L'écosystème audiovisuel français s'inquiète de l'arrivée de la plateforme américaine de streaming. A tort, disent ces quatre créateurs de séries canadiens et britanniques, qui évoquent l'impact de Netflix dans leur pays.

Frank Underwood, le personnage principal de la série House of Cards, produite par Netflix. DR

Frank Underwood, le personnage principal de la série House of Cards, produite par Netflix. DR

C'est désormais un fait: Netflix arrive en France. Et, comme l'explique près d'un article par jour depuis des mois, les différents acteurs français de l'audiovisuel s'en effraient.

La France, dont le système de l'exception culturelle (que saluent beaucoup d'étrangers) permet la préservation d'un audiovisuel extrêmement divers, a des raisons d'avoir peur. Les chaînes, les producteurs craignent notamment une remise en cause de la chronologie des médias, qui régit l’ordre d’apparition d’un film sur différents supports (un principe qui n'existe que très rarement ailleurs, et sous des formes différentes). Ils craignent aussi la remise en cause de l'obligation des chaînes et plateformes Internet de participer au financement de la création française. 

Néanmoins, se pencher sur les avis des protagonistes étrangers sur l'installation de Netflix dans leur pays, après la création de la plateforme aux Etats-Unis en 1997 –à l'époque uniquement physique, fonctionnant par l'envoi de DVD– permet d'enrichir le débat en France, et de remettre en perspective certaines craintes.

A l'occasion du festival de séries Séries Mania, à Paris, qui débute ce 22 avril, Slate s'est donc entretenu avec un showrunner, deux scénaristes et une productrice venus de pays où Netflix est déjà installé, et dont les séries seront présentées cette semaine au Forum des Images. Deux viennent de Grande-Bretagne, où Netflix est arrivé en 2012 et où le nombre d'abonnés est estimé à plus d'1,5 million. Deux du Canada, premier pays où Netflix s'est exporté, en 2010, et où le nombre d'abonnés est estimé à 5,8 millions (environ un habitant sur six). Dans ces pays, pour l'instant, Netflix n'est que diffuseur, la plateforme n'y produit pas encore de contenus originaux.

Bryan Elsley, showrunner. Créateur de Skins (2007), et de Dates (2013) • Grande-Bretagne

Dates, S1, E1

«Je pense que l’arrivée de Netflix en Grande-Bretagne a été une très bonne nouvelle, et je suis navré d’apprendre que les Français s’en inquiètent. Nous vivons une période où les modes de consommation du divertissement se répandent sur de plus en plus de plateformes. Ce qui signifie simplement de plus en plus de possibilités de voir de la fiction. Netflix n’est rien d’autre à mes yeux qu’une nouvelle chaîne, qui accroît la diversité.

Il est vrai que Netflix peut fragiliser les chaînes traditionnelles. Dès son arrivée en Grande-Bretagne, elle a annoncé vouloir concurrencer Sky par exemple [bouquet de télévision par satellite britannique qui a aussi sa plateforme de streaming]. Mais les fragiliser n'est pas forcément une mauvaise chose. Cela peut provoquer une certaine émulation, un électrochoc, pour que les acteurs traditionnels bougent un peu plus vite et épousent plus rapidement les nouveaux modes de consommation. 

Netflix a le poids nécessaire pour les inquiéter, mais pas encore celui qu’il faudrait pour les détruire. Ça crée une fenêtre de tir pour les chaînes traditionnelles, pour qu’elles modifient leur manière de voir les choses, sortent un peu de leur carcan. Et je crois que Netflix a déjà ce pouvoir libérateur.

On voit en Grande-Bretagne que l’industrie de la télévision cherche de nouvelles idées pour satisfaire le public, et Netflix les a poussés à chercher ça. Sky et la BBC se démarquent dans ce champ d’innovation. [Le système de rattrapage de programmes de la BBC met en ligne les programmes plus longtemps, par exemple, s’approchant de Netflix. Ou Sky a encore baissé ses tarifs de SVOD pour être compétitifs vis-à-vis de Netflix.]

Mais ce qui est sûr, c’est que Netflix ne doit pas écraser tous les systèmes et toutes les particularités. La diversité, en Grande-Bretagne comme en France, est une condition sine qua non pour créer de la bonne fiction. Et les Américains ont aussi tout avantage à ce que leur fiction ne prenne pas le pas sur toutes les autres.»

Tony Grisoni, scénariste. Il a notamment co-écrit Las Vegas Parano et Tideland, de Terry Gilliam. Plus récemment, il est l'auteur de la mini-série Southcliffe • Grande-Bretagne

SouthCliffe, S1, E1

«Je trouve que ce qui est intéressant dans ce débat autour de Netflix, c’est qu’outre le fait que l’entreprise veut s’implanter dans le plus de pays possibles, et se développer, on sent la demande des spectateurs. Ils ne se contentent pas de consommer ce qu’on leur donne, ils sont en demande, ils impulsent les changements. Et ça c’est très récent. Et de la même manière que les gens veulent des plateformes de streaming, ils veulent choisir quand ils regardent quoi, et non plus s’asseoir devant la télévision pour consommer ce qui passe.

Pour être honnête, moi-même je ne regarde plus la télévision au moment où c’est diffusé. J’achète des coffrets DVD, je télécharge. Et j’aime consommer ainsi librement, le plus possible. Je vois bien, via des amis musiciens par exemple, que le téléchargement illégal, les nouveaux moyens de consommation, les empêchent de toucher les revenus qu’ils auraient eus avec des moyens de consommation plus traditionnels. C’est un problème, mais c’est comme ça. Je ne crois pas que légiférer “contre” Internet soit la solution. Empêcher les gens de regarder ce qu’ils veulent au moment où ils le veulent, sans suivre la chronologie des médias par exemple, n'est pas la solution.

Netflix favorise le binge-watching et c’est un mode de consommation de la télévision qui me fascine. Ça me fascine de voir ce lien que les spectateurs entretiennent avec les personnages. Ils deviennent des personnes. Vous allez prendre un café avec un ami, vous allez parler d’eux. Et un accord se met immédiatement, tacitement en place pour ne pas spoiler l’autre. Le spoiler devient le tabou ultime.

Et vous consommez les séries comme de la drogue. Vous mettez un épisode, mais ce n’est pas assez. Vous en lancez un deuxième, puis encore, parce que vous n’avez jamais votre dose. Vous buvez un verre en même temps, parce que ça va parfaitement ensemble, et puis vous vous endormez. Vous vous réveillez sans bien savoir où vous en êtes, à quelle saison. La nuit suivante, vous recommencez.

Moi j’aime de plus en plus les séries. Je n’écris presque plus que ça. Les films me paraissent trop courts désormais.

Et si Netflix se met à produire de plus en plus de séries [originales, comme House of Cards ou Orange is the New Black], moi je ne le vois pas comme une menace pour les autres chaînes mais comme un nouvel acteur dans la production. Donc plus de séries possibles. Netflix n’est pas la même chose que BBC 2 ou Channel 4. Ils ne vont pas se dévorer les uns les autres, ils vont apporter d’autres sortes de séries, d’autres idées.

J’ai travaillé avec Channel 4 notamment. Ils ont accepté de prendre des risques énormes. Bien plus grands que je n’aurais cru. Je leur ai dit:

"Je veux écrire une histoire qui se passe dans un petit bourg anglais. Je sais qu’il y aura une fusillade. Mais ce qui m’intéresse c’est le sens du deuil, les questions que les personnages vont se poser. Mais je ne sais pas encore ce que ce sera, ce qui se passera, parce que je veux d’abord rencontrer des gens à qui c’est arrivé. Et je ne sais pas combien d’épisodes il y aura."

Et ils ont passé commande sur ça!

D’après ce qu’a dit Kevin Spacey dans son discours sur Netflix [au festival de télévision d'Edimbourg, en Ecosse en 2013], Netflix aussi a fait preuve d’une sacrée audace en y allant sur House of Cards, sans faire de pilote, en commandant la série entière d’un coup. Des gens qui prennent des risques comme ça, il n’y en aura jamais trop sur le marché.»

François Létourneau, scénariste et comédien. Il a notamment co-écrit Les Invincibles. Il est aussi l'auteur de Série Noire • Canada

Série Noire, S1, E1 (à droite, François Létourneau)

«Comme spectateur, je suis ravi de l’arrivée de Netflix au Canada, je regarde des séries dessus. Mais surtout, en tant qu’auteur, nous aurions besoin d’une plateforme moderne qui nous produise, [alors que Netflix ne produit pas encore de séries originales au Canada, il se contente d'être un diffuseur].

Ma dernière série, qui s’appelle Série Noire, vise un public plutôt jeune. Elle a été diffusée à la télévision, sur Radio Canada (groupe audiovisuel), mais aussi sur Internet, sur une plateforme similaire à Netflix, qui s’appelle Tou.tv, et qui appartient à Radio Canada. Et c’est surtout sur Internet qu’elle a très bien fonctionné. Sauf que nous avons un problème: au Canada, les cotes d’audience se calculent le lendemain de la diffusion télévisée en direct. Et nous, elles n’étaient pas très bonnes parce que les gens regardaient sur tou.tv et que ce n’est pas vraiment comptabilisé.

Ça paraît absurde qu’à une époque où la façon de consommer la télévision est en train de changer, où les gens veulent regarder les séries en rafale [binge-watching], la consommation sur Internet soit mal comptabilisée. Mais c’est un problème parce que les diffuseurs se fondent sur ces cotes d’audience pour financer la série. Et ils vont peut-être donc interrompre le financement. Sans compter que les budgets de Radio Canada, gros investisseur de la fiction canadienne, sont menacés par le gouvernement conservateur d’Ottawa.

Et on se dit si Série Noire ne revient pas sur Radio Canada, est-ce que Netflix ne pourrait pas nous produire? Eux seraient adaptés à notre public en ligne. Et ils savent produire des séries; tou.tv diffuse, mais ne produit pas.»

Joanne Forgues, productrice. Elle a notamment produit Les Invincibles, Les Rescapés et Série Noire • Canada

S1 E 1, Série Noire

«En fait, Netflix n’a pas changé grand-chose pour le Canada. C’est juste une chaîne supplémentaire, les jeunes qui n’ont pas de télévision y regardent les séries américaines.

Mais nous avons un système qui ressemble à la chronologie des médias française, sauf qu’elle est simplement un usage, résultant de la volonté des diffuseurs [au lieu d’être régie comme en France d'abord par la loi puis par des accords interprofessionnels]. Au Canada, chaque diffuseur qui finance une série décide ensuite de la chronologie de l’œuvre, et Netflix n’a pas forcément obtenu des diffuseurs d'avoir un accès précoce pour la diffusion, donc on n'y trouve pas les séries canadiennes les plus récentes. 

Chez nous, la chronologie des médias est quand même en pleine évolution, indépendamment de Netflix. Par exemple, Série Noire, série que je produis, a été diffusée de janvier à fin mars 2014 au Canada et le DVD sort en mai. Alors que quand j'avais produit Les Invincibles [2005], nous avions attendu 18 mois entre la diffusion télé et la sortie DVD. Simplement parce que nous pensions, le diffuseur et nous, que c’était la meilleure stratégie. Maintenant, on se rend compte que des sorties quasiment parallèles sur les différents supports, c’est plus intéressant. Notre chronologie des médias est en train de disparaître, mais ce n’est pas du tout du fait de Netflix, simplement de notre meilleure compréhension du marché, des publics.

C’est un changement naturel qui va avec celui des nouveaux usages.

La seule chose qui m’inquiète avec Netflix finalement, c’est la qualité du sous-titrage. Nos séries québécoises sont sur Netflix, comme Les Invincibles, mais nous n’avons pas le contrôle de la traduction. On ne sait pas qui sous-titre, mais manifestement quelqu’un qui ne comprend pas très bien le français et parfois il y a des contresens étonnants. J’en ai parlé à la société des auteurs au Québec, en demandant de faire pression pour que les traductions soient meilleures. Je pense que toutes les séries francophones ont le même problème. Netflix a fait savoir qu’ils feraient attention, mais pour l’instant rien n’a changé.

Si j’étais à la place des Français c’est de ça que je m’inquiéterais: le sous-titrage. C’est une chose sur laquelle il faut être exigeant.»

Propos recueillis par C.P.

Festival Séries Mania, du 22 avril au 30 avril, au Forum des Images à Paris.

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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