France

Aquilino Morelle: qu’a-t-il fait à l’Inspection générale des affaires sociales?

Jean-Yves Nau, mis à jour le 21.04.2014 à 9 h 00

Accusé de conflit d’intérêt, le conseiller en politique et en communication de François Hollande était membre de l’Igas. Il a laissé quelques traces écrites.

Aquilino Morelle en 2012. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Aquilino Morelle en 2012. REUTERS/Gonzalo Fuentes

On saura bientôt tout sur le Dr Aquilino Morelle, 51 ans. Tout, du moins, sur sa carrière professionnelle indissociable de  son parcours politique. C’était une carrière brillante et une ascension politique rapide. Deux carrières en une qui expliquent pour partie les graves accusations de conflit d’intérêts qui l’ont poussé à démissionner de toutes ses fonctions à l’Elysée.

Ce futur docteur en médecine fait son internat à Paris entre 1985 et 1988. Il complète ce cursus en faisant Science Po. Puis ce très fort en thème entre à l’ENA dont il sort, à l’âge de trente ans – «promotion Condorcet». Médecin, il choisit assez naturellement l’Inspection générale des affaires sociales (Igas). Il s’agit là du «service interministériel de contrôle, d’audit et d’évaluation des politiques sociales». Réunissant plus d’une centaine d’experts, ce service a pour mission «d’éclairer la décision publique». C’est aussi un vivier qui peut conduire vers d’autres eaux. Ou assurer une pré-retraite pour services rendus.

Aussitôt arrivé à l’Igas, Aquilino Morelle attache un vif intérêt aux affaires du sang contaminé, affaires qui font alors grand bruit dans la presse et qui prendront bientôt une dimension judiciaire. Le nouveau membre de l’Igas se penche tout particulièrement sur un chapitre clef des ces affaires: celui de la pratique des collectes de sang en milieu carcéral qui expliquent pour partie la dimension française de la dissémination du VIH par voie transfusionnelle.

Il en tire bientôt  une première relecture de l’histoire, en 1993, dans la revue Esprit (article payant),. Puis il développera en 1998, son analyse dans  «La Défaite de la santé publique» (Flammarion).

Mis en congé de l’Igas, à sa demande pour des raisons politiques, de 1997 à 2002 , il devient alors la «plume» de Lionel Jospin, Premier ministre. Premier échec aux municipales de 2001 (commune de Nontron, Dordogne). Renonce à être candidat aux élections législatives de 2002 (deuxième circonscription des Vosges). La défaite de Lionel Jospin au premier tour de l’élection présidentielle voit ce membre de l’Igas partir travailler chez Euro RSCG.

«J’ai été engagé avec pour mission de développer une activité “corporate santé” au sein de l’agence. Il s’agissait de travailler dans l’ensemble du domaine de la santé, du champ social de façon plus large, mais aussi dans tous les secteurs de la vie économique, en fonction des dossiers auxquels l’équipe de direction souhaitait m’associer, explique-t-il aujourd’hui, en réponse aux accusations dont il fait l’objet. Etant médecin de formation, il était logique que me soient notamment attribuées des missions supposant une connaissance des problématiques de santé. Au cours de ce passage dans cette agence, un de ses clients, le laboratoire Lilly, a apprécié mon travail. Aussi, après mon départ de l’agence, les dirigeants de ce laboratoire m’ont-ils proposé de continuer notre collaboration. C’est à cette fin que j’ai créé l’Eurl Morelle, immatriculée au registre du commerce et des sociétés le 15 mai 2006, société au capital de 1.000 euros, et dont j'étais l'unique actionnaire. En 2006, mon unique client a été le laboratoire Lilly. Le contrat de conseil a été conclu pour la période du 02 juin 2006 au 15 décembre 2006, pour un montant total de 37.500 euros H.»

Retour à l’Igas à la fin  2006, à sa demande. Il travaille alors tout en étant membre de l’Igas, pour «conseiller» les laboratoires Lundbek (du 15 octobre-31 décembre 2007). Pour les aider, dit-on, à « stabiliser » le prix du Seroplex® auprès du Comité économique du médicament, structure officielle en charge de la fixation des prix.

Le Seroplex® est une molécule utilisée pour traiter la dépression (épisodes dépressifs majeurs) et les troubles anxieux (tels que le trouble panique avec ou sans agoraphobie, le trouble anxiété sociale, le trouble anxiété généralisée et les troubles obsessionnels compulsifs) chez les adultes de plus de 18 ans. Environ 29 euros la plaquette de 28 comprimés. Remboursé à 65% par la Sécurité sociale.

Quel aura, au final, été le travail accompli par Aquilino Morelle à l’Igas? Ce service interministériel en garde une trace écrite comme on peut le voir ici. Quatre rapports auxquels il aura participé.

L’un d’entre eux, rédigé avec Gilles Duhamel et daté de 2012, témoigne de sa parfaite connaissance des rouages, souvent obscurs, concernant la fixation du prix des médicaments en France. «Evaluation du dispositif de financement des médicaments en sus des prestations d’hospitalisation dans les établissements de santé».

Un autre révèlera Aquilino Morelle à une partie des médias. Il s’agira du rapport sur le Mediator dont les conclusions répondront pleinement à la demande faite par Xavier Bertrand, alors ministre de la Santé du gouvernement Fillon: «Enquête sur le Mediator».

Cette enquête sera rendue publique en janvier 2011. Un « rapport explosif » . Il sera le plus souvent salué par la presse comme un exemple d’indépendance: un membre de l’Igas connu pour son engagement socialiste aura pu mener, sous un gouvernement UMP, une enquête à charge contre les Laboratoires Servier dont le fondateur-dirigeant avait peu auparavant été décoré de la Légion d’honneur par Nicolas Sarkozy.

La réalité était évidemment  un peu plus complexe. Ce rapport proposait au final une lecture réduite et orientée de l’affaire. Il excluait de facto toute mise en cause des responsables politiques, de la Sécurité sociale et des médecins prescripteurs. Deux cibles, en revanche: les responsables des Laboratoires Servier et quelques hauts fonctionnaires de l’Agence en charge du contrôle des médicaments.

Le procès de l’affaire du Mediator est annoncé pour en 2015. Il n’est pas impossible que le Dr Aquilino Morelle y soit appelé à témoigner. Jacques Servier, lui,  n’y sera pas. Il est mort la veille du jour où Mediapart lançait l’attaque contre l’homme devenu clef dans l’entourage immédiat de du président de la République. Deux jours avant que ce conseiller quitte l’Elysée.

Jean-Yves Nau

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Journaliste
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