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Nadal ou Federer? Federer ou Nadal? Laissez tomber, c'est Borg le plus grand

Yannick Cochennec, mis à jour le 20.04.2014 à 10 h 58

Pourquoi le joueur suédois reste le joueur de tennis le plus important de l’histoire même au temps de Rafael Nadal, Roger Federer et Novak Djokovic.

Bjorn Borg en 1992. REUTERS/Eric Gaillard

Bjorn Borg en 1992. REUTERS/Eric Gaillard

Le tournoi de tennis de Monte-Carlo est une sorte d’apéritif très chic qui, sur fond de Méditerranée, aiguise l’appétit en ouvrant la saison sur terre battue et en attendant les ripailles de Roland-Garros. Souvent, le vainqueur monégasque est le même que celui de la Porte d’Auteuil sept semaines plus tard.

Vainqueur à huit reprises en Principauté, où il a échoué à s’offrir un neuvième succès, et à Roland-Garros, Rafael Nadal a réalisé sept fois ce doublé Monaco-Paris également réussi, entre autres, par Björn Borg, Sergi Bruguera, Thomas Muster, Carlos Moya, Gustavo Kuerten et Juan-Carlos Ferrero. De manière presque incongrue dans un palmarès aussi riche que le sien, Roger Federer n’a jamais reçu, en revanche, la coupe des mains du Prince Albert II.

Mais même si Monte-Carlo est devenu une sorte de propriété privée pour Nadal, le territoire reste marqué à jamais par la présence et l’ombre de Björn Borg, vainqueur en 1977, 1979 et 1980, et qui avait aussi choisi d’y faire ses adieux à la compétition, en 1983, avant d’y effectuer son grand retour, en 1991. Les deux plus grands événements de la longue saga de l’épreuve.

Que ce soit en 1983 ou en 1991, le monde médiatique s’était rué au Monte-Carlo Country Club pour suivre ces deux événements aussi improbables l’un que l’autre. Comment Borg, en effet, pouvait-il prendre sa retraite à seulement 26 ans? Et comment, huit ans plus tard, avait-il l’audace d’imaginer rivaliser avec les nouveaux champions du moment nanti qui, plus est, d’une vieille raquette en bois, matériel d’un autre temps? Mais c’était Borg qui reste, au-delà des trajectoires majestueuses actuelles de Nadal et Federer, le joueur qui a le plus compté dans l’histoire du tennis.

Le tennis stagne

Nadal et Federer, qui tiennent le haut du pavé depuis dix ans, ont-ils suscité un «boom» du tennis à travers la planète? La réponse est, hélas, non. Au contraire (et ce n’est pas de leur faute), la discipline a stagné quand elle n’a pas carrément régressé sur de grands marchés comme les Etats-Unis où le tennis disparaît progressivement des écrans radars médiatiques sans compter le nombre désormais restreint de tournois professionnels qui s’y déroulent.

En France, le nombre des licenciés piétine depuis longtemps après avoir atteint un sommet il y a déjà 20 ans et il fléchit même actuellement de façon presque inquiétante. Le sport et le marché qui va avec sont arrivés à maturité depuis belle lurette et peinent à rebondir ou à creuser de nouveaux sillons en Asie où le tennis ne fait pas (encore) partie de la culture locale.

Si Björn Borg a été le personnage le plus important de l’histoire du tennis, c’est parce que son irruption sur le devant de la scène a justement correspondu au déclenchement de ce qu’il faut bien appeler la mode du tennis qui a sorti cette discipline de clubs relativement fermés jusqu’à la faire descendre dans la rue, la route devant chez soi devenant un court de tennis imaginaire.

Borg a été la figure presque christique de cette ascension vertigineuse sur le plan mondial et il est possible que sans lui elle n’aurait pas été aussi spectaculaire. John McEnroe, Jimmy Connors, Guillermo Vilas, Yannick Noah et d’autres à cette époque ont accompagné cette progression, mais sans avoir l’impact du Suédois qui suscitait la fascination et le respect.

Un mythe intact

Comme d’autres (on pense notamment à Boris Becker), le Suédois a plus ou moins raté son après-carrière, mais son mythe n’en a pas été affecté pour autant. Björn Borg est né à la petite célébrité à Monte-Carlo en 1973 quand, à 16 ans seulement, il a atteint la finale du tournoi monégasque.

Mais c’est à Roland-Garros en 1974 qu’il est entré de plain-pied dans l’histoire en devenant à 18 ans le plus jeune vainqueur des Internationaux de France où il allait triompher six fois. A Wimbledon, sa légende a pris corps par le biais de cinq titres consécutifs entre 1976 et 1980, année de son fameux duel avec John McEnroe en finale.

Il a ainsi conquis onze titres du Grand Chelem entre 1974 et 1981 pour seulement 27 tournois majeurs disputés, mais s’est toujours bizarrement cassé les dents à l’US Open –il ne s’est pas non plus imposé à l’Open d’Australie, mais c’est tout simplement parce qu’il ne se rendait pas à Melbourne à une période où le Grand Chelem australien était un tournoi de moindre importance joué à l’époque de... Noël.

Federer et Nadal ont des palmarès plus étoffés, mais ils n’ont pas révolutionné le tennis contrairement à Borg qui, selon la formule de Patrice Dominguez, l’ancien joueur français, «a fait entrer le tennis dans une autre dimension, sportive mais aussi psychologique, affective et surtout médiatique». Pour ce sport, il a été la bonne personne au bon moment en raison d’un look en adéquation avec la jeunesse des années 1970 (Borg a gagné son premier Roland-Garros deux mois après le succès de ses compatriotes d’ABBA à l’Eurovision).

Cheveux longs, bandeau

Sa longue chevelure ceinte dans un bandeau et son regard énigmatique ont surgi à l’écran au moment où le sport professionnel pénétrait dans tous les foyers par le biais de la télévision. A Wimbledon, les jeunes Anglais (et Anglaises) se reconnaissaient en lui et à chacun de ses passages dans les allées du All England Club, c’était comme si les Beatles y étaient en visite.

Au-delà d’un style, Borg a été précurseur dans bien d’autres domaines en s’alliant notamment avec Mark McCormack à l’heure des tout premiers gros contrats dont il a été un accélérateur exponentiel de son temps. Il a été aussi le tout premier joueur à voyager avec un entraîneur, son mentor Lennart Bergelin.

Il a été en fait un pro avant tout le monde. Il a également innové avec une nouvelle technique de jeu en imposant le revers à deux mains, alors très largement minoritaire quand il est devenu la norme aujourd’hui, et en injectant dans ses frappes un poison inconnu, le lift destructeur.

«Affronter Borg à son meilleur, c’était comme se retrouver devant un bloc, a résumé Yannick Noah dans les colonnes de Tennis Magazine. Un mur. Tout revenait. Il y avait comme un malaise. Il pouvait faire 30°C, il ne transpirait pas. Son mental était indestructible

Il était difficile de savoir ce que Borg pensait car il ne protestait jamais sur le court, ce qui renforçait son image de sphinx, et il évitait les longues digressions, se contentant d’une sorte de minimum.

«L’admiration que j’avais pour Borg était purement sportive, a précisé Noah. Rien à voir avec celle que l’on voue à une idole pour plein de raisons. Il n’y avait aucun contact possible avec Borg, il ne parlait à personne. On ne le voyait jamais dans les vestiaires. J’ai dû échanger deux ou trois “hello” avec lui, c’est tout. Sur le plan humain, pour moi, il a toujours représenté le néant. Comme une feuille blanche.»

Björn Borg est le Tiger Woods du tennis, le Pelé du foot, le Ayrton Senna de la Formule 1, celui par qui la fascination est arrivée enveloppée d’un voile de mystère. Il a été comme une Greta Garbo ou un James Dean du sport trop tôt disparu de nos écrans, mais en ayant eu le temps de laisser quelques chefs d’œuvre et surtout un sentiment d’éternité.

Quarante ans après son premier titre à Roland-Garros, Björn Borg demeure celui qui a tout changé. Il est aujourd’hui devenu un homme sans histoire qui déjeune tranquillement, comme cette semaine, à la terrasse du Monte-Carlo Country Club placée en surplomb du court et d’où il continue de tout dominer.

Yannick Cochennec  

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Journaliste
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