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Manchester United est en déroute cette saison. La faute à David Moyes… ou Alex Ferguson?

Slate.com, mis à jour le 22.04.2014 à 10 h 26

L'entraîneur actuel, choisi par son légendaire prédécesseur, est en train de faire vivre sa pire saison de Premier League au club. Et les deux hommes ont leur part de responsabilité dans la situation.

Le gardien de Manchester David de Gea un peu court pour stopper le but du Munichois Mario Mandzukic lors du quart de finale retour de la Ligue des Champions, le 9 avril 2014. REUTERS/Kai Pfaffenbach

Le gardien de Manchester David de Gea un peu court pour stopper le but du Munichois Mario Mandzukic lors du quart de finale retour de la Ligue des Champions, le 9 avril 2014. REUTERS/Kai Pfaffenbach

Manchester United a décidé de se séparer de David Moyes, ce mardi 22 avril 2014. L'occasion de relire cet article, publié le 19 avril.

Le récit que fait David Moyes du jour où il a obtenu son poste à Manchester United annonce tellement tout ce qui devait suivre que c’en est presque difficile à croire. 

Moyes explique que l’année dernière au mois d’avril, il était en train de faire du shopping avec sa femme, Pamela, lorsque son téléphone a sonné. 

«Où êtes-vous? lui a demandé Alex Ferguson.

En ville, avec ma femme, a répondu Moyes.

Vous pouvez passer à la maison? a demandé Ferguson».

Entraîneur d’Everton depuis de nombreuses années, Moyes s’est d’abord demandé ce que Ferguson lui voulait. «Soit il veut que je lui prenne un joueur, soit il veut m’en acheter un» a-t-il expliqué à Pamela.

Pas l'occasion de dire oui ou non

Laissant sa femme au centre commercial, Moyes a pris sa voiture pour rejoindre Ferguson chez lui. Il était mal à l’aise par rapport à sa tenue vestimentaire. «Je ne peux pas aller voir Sir Alex en jeans et t-shirt… ce n’est pas possible!» se souvient-il avoir pensé.

Ignorant la tenue de Moyes, Ferguson est allé droit au but: 

«Je m’en vais. La semaine prochaine. Vous êtes le prochain entraîneur de Manchester United»

«Je n’ai même pas eu l’occasion de répondre oui ou non, s’est plus tard rappelé Moyes. Comme vous pouvez l’imaginer, j’étais blanc comme un linge».

Il y a deux choses frappantes dans le récit de Moyes. Tout d’abord, il n’a eu, à aucun moment, le contrôle de ce qui lui arrivait. Ensuite, lorsqu’il a cherché à décrire ce qu’il avait ressenti en se voyant confier le poste le plus important du football anglais, il a choisi une image évoquant la terreur.

* * *

La métaphore n’était peut-être pas des plus adroites, mais elle était sincère. Ces derniers temps, Moyes semble avoir été blanc comme un linge de façon permanente. Les caméras adorent s’attarder sur le visage pâle et hagard de l’entraîneur de United lorsque, sur le banc de touche, ses arcades sans sourcils se plissent sur ses yeux pleins de désarroi, laissant apparaître la moindre trace d’anxiété.

L’horreur est sans fin. Rien ne marche. 

La pire saison du club en Premier League

Le mardi 25 mars, Manchester City a joué à Old Trafford. Sachant que son équipe jouit, dans ses meilleurs jours, d’une puissance d’attaque foudroyante, Moyes avait mis au point un système tactique qu’il espérait inébranlable. Tout le monde savait que c’était la dernière chance pour Manchester United de regagner un semblant de fierté à domicile et de relever un peu la tête après le naufrage de la saison. 

Dès le coup d’envoi, les hommes de City ont enfoncé la défense de United. À la 25e seconde, ils avaient quatre joueurs dans la surface de réparation. À la 35e seconde, David Silva avait tenté un premier tir, suivi par Samir Nasri à la 41e seconde, puis Edin Dzeko, qui finit par mettre le ballon haut dans les filets de United à la 43e seconde. De toute l’histoire du championnat d’Angleterre, ce fut le but le plus rapide jamais marqué par une équipe visiteuse à Old Trafford. 

Le match s’acheva sur un 3–0 pour Manchester City, faisant de 2013-2014 la première saison dans l’histoire de United où le club a perdu à la fois à domicile et à l’extérieur, contre ses rivaux de Manchester City et Liverpool. Ayant déjà accumulé un record de 10 défaites, le club est sûr d’obtenir le pire total de points qu’il ait jamais réalisé en Premier League et, pour la première fois en 19 saisons, il ne pourra pas se qualifier pour la Ligue des champions.

Durant les quinze dernières saisons, United avait remporté en moyenne 77% de ses matchs à domicile, remportant 46,7 points à domicile sur les 57 disponibles par saison. Lors des cinq dernières saisons, le club avait même été encore plus dominant, puisqu’il avait remporté en moyenne 50 points sur 57 à domicile. Cette saison, à la veille de la 35e journée, United a remporté 43% de ses matches à domicile, remportant 24 points sur 57.

Oubliez les métaphores sur les barbares aux portes de la ville. Les barbares ont franchi les remparts et la ville est en feu.

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Alex Ferguson soulève son dernier trophée de champion de Premier League le 12 mai 2013, REUTERS/Phil Noble

Quelques semaines après la scène de l’entrevue dans la maison de Sir Alex, l’entraîneur mythique de Manchester United se tenait sur la pelouse d’Old Trafford avec son 13e trophée du championnat d’Angleterre, profitant une dernière fois des acclamations de la foule. Il prit un micro et donna sa dernière directive: 

«Votre tâche est maintenant de soutenir votre nouvel entraîneur

«Pourquoi pas Mourinho?»

Avec le recul, la recommandation peut paraître étrange. La «tâche» des supporters, s’il doit y en avoir une, est plutôt de soutenir l’équipe que l’entraîneur. Mais, sur le moment, l’autorité naturelle de Ferguson fit que tout le monde trouva cela normal.

Normal, du moins par rapport à l’annonce du remplacement de l’entraîneur le plus décoré du football par un David Moyes n’ayant jamais soulevé le moindre trophée, annonce qui avait provoqué un certain étonnement dans le monde du ballon rond. La raison de cet étonnement était simple: «Pourquoi pas Mourinho!?» 

Jose Mourinho a remporté 16 trophées majeurs depuis 2003, soit cinq de plus que Ferguson durant la même période. En tant qu’entraîneur de Chelsea de 2004 à 2007, il a gagné deux fois le championnat et pris en moyenne 2,35 points par match, un record historique en Angleterre. 

Avec Pep Guardiola, c’est clairement l’entraîneur le plus en vue du monde du football. Et à l’inverse de l’entraîneur du Bayern, il était disponible. Il est pour le moins étrange que United lui ait préféré un entraîneur n’ayant remporté aucun titre. 

Rationalisation

L’éventualité d’une erreur de Sir Alex étant inenvisageable, il a fallu trouver un sens à sa décision. Tout un processus de rationalisation s’est donc rapidement mis en branle. 

Même les plus grands fans de Mourinho peuvent reconnaître qu’il a une personnalité... difficile. Il n’est jamais resté plus de trois ans dans un club. C’est un spécialiste des conflits et des querelles, qui se fait des ennemis partout où il va, puis qui semble prendre un malin plaisir à détruire ces mêmes ennemis.

Il a été expulsé de plusieurs zones techniques à travers l’Europe. Il a même une fois planté son doigt dans l’œil d’un adversaire lors d’une dispute sur la ligne de touche. 

La seule raison pour laquelle il était disponible était que sa situation au Real Madrid était devenue intenable, plusieurs joueurs importants s’étant retournés contre lui. Et si personne ne remet en cause son efficacité, son style de football, froid, cruel et retors, est loin de faire l’unanimité. 

Pas besoin d'un génie?

La rationalisation s’est poursuivie: Ferguson, ce vieux renard, avait sans doute compris mieux que quiconque ce dont Manchester United avait besoin. United était déjà une machine à remporter des trophées. 

Le club n’avait certainement pas besoin d’un génie autoproclamé pour lui apprendre ce qu’il savait déjà faire. Il n’avait pas envie d’un Narcisse instable et orgueilleux qui l’utiliserait pour servir sa propre gloire avant de partir en claquant la porte, laissant derrière lui Dieu sait quel chantier.

Non. Le club avait besoin d’un entraîneur loyal, auquel on puisse faire confiance pour veiller au maintien du bon fonctionnement de la machine Manchester United. Un homme respectueux des valeurs qui avaient fait le succès du club, qui comprendrait qu’il est au service de quelque chose de plus important que lui-même. Cet entraîneur, c’était… David William Moyes (vous aviez deviné, non?). 

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David Moyes dans les jour heureux d'avant-saison, REUTERS/Phil Noble

Au début du mois de juillet, le club dévoila des photographies d’un Moyes rayonnant dans son tout nouveau bureau de Carrington, où s’entraînent les Red Devils. Le bureau était bien rangé, le tapis de souris Manchester United prêt à l’action.

L'empire Ferguson

C’était depuis ce bureau que Sir Alex avait régné sur le football anglais, telle une araignée au centre d’une vaste toile invisible de relations. Il avait exercé un pouvoir absolu sur le club qu’il dirigeait durant près de 27 ans, mais son influence s’était étendue bien au-delà. 

Les autres entraîneurs britanniques se disputaient ses faveurs, sachant qu’un mot de sa part pouvait aussi bien faire que détruire une carrière. Les arbitres et les journalistes étaient terrorisés par lui. Confiant la majeure partie de l’entraînement à ses coaches, il passait son temps à collecter les renseignements provenant des quatre coins de son empire grâce à ses neuf téléphones portables.

Ferguson pensait avoir donné les meilleurs atouts à David Moyes. «Il était important à mes yeux de laisser derrière moi un club au mieux de sa forme et je pense que c’est ce que j’ai fait, a-t-il déclaré lors de son discours de départ. La qualité de cette équipe faite pour gagner et l’équilibre des âges qui existe à l’intérieur annoncent un succès continu au plus haut niveau. Et la structure réservée aux jeunes assurera au club un avenir radieux à long terme».

Il est clair aujourd’hui que l’équipe et la structure des jeunes constituaient seulement le «matériel» du système United. Le «logiciel» faisant fonctionner le tout se trouvait dans la tête même de Ferguson. Mais comment transmettre les clés d’un esprit?

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La première grande initiative de Moyes fut de congédier l’équipe technique de Ferguson pour la remplacer par celle qui l’accompagnait à Everton.

Moyes, un entraîneur à la dure

Il avait la réputation d’être un entraîneur à la dure, sans pitié pour ses joueurs lors de l’entraînement. D’après Phil Neville, qui a joué pour Moyes à Everton, certains joueurs courraient parfois tellement lors de la préparation d’avant-saison qu’ils finissaient par en vomir. 

«Le fer à cheval» (Horse Shoe) était une véritable institution d’avant-saison pour Moyes. Neville le décrit comme «une série de courses rapides, sur des distances comprises entre 100 et 300 mètres, avec à peine le temps de reprendre son souffle entre temps. Lorsque vous en étiez à votre huitième sprint, vous aviez les jambes en compote et les poumons qui brûlaient. L’entraîneur, quant à lui, se contentait de rire en vous voyant vous effondrer

Cette rigueur d’avant-saison semble fondée sur un principe bien connu du XIXe siècle: «Ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort». La science de la physiologie a cependant évolué depuis que Nietzsche a repris la phrase à son compte et, aujourd’hui, peu nombreux sont ceux qui pensent encore que courir jusqu’à en vomir est le meilleur moyen d’obtenir des résultats sur le terrain. Si l’on souhaite des joueurs vifs, avec un jeu basé sur des fulgurances rapides, les courses d’endurance brutales risquent de faire plus de mal que de bien. 


José Mourinho avant un match de Premier League entre Chelsea et Tottenham à White Hart Lane à Londres le 28 septembre 2013, REUTERS/Dylan Martinez

Jose Mourinho, qui est finalement retourné à Chelsea un mois après l’arrivée de Moyes à Manchester, a une approche très différente: 

«À Chelsea … ils avaient l’habitude de travailler l’endurance des joueurs en leur faisant faire à chacun 12 sprints de 100 mètres. Moi, je leur fais faire un trois contre trois, en marquage individuel, dans un carré de 20 mètres sur 20. C’est complètement différent». 

«On court beaucoup»

Frank Lampard se souvient avoir entendu Rui Faria, le préparateur physique de Mourinho, dire: 

«Imaginons que je travaille avec un pianiste qui doit donner un concert. Pourquoi devrais-je le faire courir autour de son piano jusqu’à ce qu’il s’effondre? Est-ce que ça va faire de lui un meilleur pianiste?».

Les joueurs de United n’ont pas tardé à remarquer la différence entre les techniques d’entraînement de Moyes et celles de Ferguson. Wayne Rooney: 

«On court beaucoup plus: endurance, courses rapides, sprints». 

Rio Ferdinand: 

«C’est monté d’un cran en intensité… ça devient très dur». 

Premier couac

Ces nouvelles méthodes sont devenues un sujet de controverse l’été dernier, lorsque Moyes a déclaré à propos de Robin van Persie: 

«Nous l’avons surentraîné cette semaine, pour l’affûter, mais il ne s’est jamais plaint de rien». 

Ce commentaire a été sévèrement critiqué, notamment par un préparateur physique très en vue, Raymond Verheijen, qui a prédit qu’un tel surentraînement ne pourrait que faire ressurgir les problèmes de blessures de van Persie. Comme on a pu le constater plus tard, van Persie a manqué près de la moitié des matches de cette saison à cause de ses blessures. C’est peut-être juste une coïncidence, mais ça ne sent pas bon. 

* * *

Bien entendu, les supporters de Manchester United n’auraient eu que faire de ce que Moyes infligeait à ses joueurs lors de l’entraînement si ces derniers étaient restés les meilleurs sur le terrain. Respectant la dernière demande de Ferguson, ils ont même écrit une petite chanson pour le nouvel entraîneur: «Come on David Moyes, play like Fergie’s boys!» (Allez David Moyes, joue comme les gars de Fergie!)

L'attente des supporters

Ils savaient bien que les équipes de Moyes à Everton n’avaient jamais joué comme les «gars» de Ferguson. Il s’agissait d’équipes unies et méthodiques, toujours difficiles à battre, mais qui peinaient souvent pour gagner. 

N’ayant pas les capacités financières qui permettaient à United d’attirer certains des plus talentueux joueurs de la planète, Everton compensait par l’unité et la cohésion tactique. Pour le dire simplement: ils jouaient resserrés en défense et, lorsqu’ils récupéraient le ballon, ils l’écartaient avant de conclure par un centre. 

Les supporters de Manchester United espéraient qu’en travaillant avec «les gars de Fergie», Moyes adopterait un style de jeu plus conforme à leur identité: ouvert, offensif, ambitieux. 

Mais au lieu de cela, à leur grand regret, United a commencé à ressembler à Everton.

Et ce n’est pas seulement que les résultats des deux clubs sont effroyablement semblables au même stade de la saison (après 31 matchs, Manchester United totalisait 48 buts et 51 points, contre 49 buts et 52 points pour Everton la saison dernière). Le changement de style se remarque aussi dans presque toutes les statistiques. Le nombre de tirs par match, le pourcentage de passes réussies, la possession de balle, les passes en profondeur et la part de jeu au milieu du terrain ont tous décliné. 

Malgré toutes ces courses d’avant-saison, voici qu’une équipe réputée pour sa vigueur et son intensité virile apparaît désormais lente et laborieuse. Le jeu offensif rapide a cédé la place à une lourdeur presque robotique.

Des centres, encore des centres

D’un point de vue tactique, le fond du fond fut atteint le 9 février, lors d’un 2-2 enregistré contre Fulham, équipe dirigée par Rene Meulensteen, l’un des coaches de United congédiés par Moyes l’été dernier. Lors de cette soirée très spéciale, United totalisa pas moins de 81 centres, ce qui constitue un record sans précédent sur l’ensemble des cinq grands championnats européens depuis qu’Opta a commencé à enregistrer les données en 2006. 

Ce classement se révèle particulièrement intéressant. La logique footballistique voudrait qu’un grand nombre de centres indique une domination dans le jeu. Pourtant, lorsque l’on regarde la liste des matches où une équipe a effectué un nombre de centres vraiment important, on remarque qu’aucune des sept équipes en tête de ce classement n’a remporté le match en question. Il faut descendre jusqu’à la huitième place pour voir Manchester City, avec 68 centres, battre 3-2 les Queens Park Rangers lors de la dernière journée du championnat 2011-2012.

On pourrait arguer qu’un nombre aussi important de centres est en fait le symptôme d’une sorte de dépression nerveuse collective de la part d’une équipe qui aurait perdu foi en son plan de jeu.

Pour les fans des Red Devils, voir leur club préféré s’entêter à suivre cette stratégie équivaut à regarder un proche bien-aimé se frapper méthodiquement la tête contre un mur. Dan Burn, le défenseur géant (2 mètres) de Fulham a observé: 

«Je n’avais jamais fait autant de têtes depuis mes années en Conference». 

Intelligence du football

«C’était simple: écarter le ballon, balancer dans la boîte. Avec une bonne organisation, c’est facile de défendre contre une tactique de ce type» avait jubilé Meulensteen, qui devait être renvoyé cinq jours plus tard, faute de résultats satisfaisants –un autre signe indiquant qu’obtenir un match nul à Old Trafford n’est plus considéré comme un résultat exceptionnel.

Moyes a mal réagi lorsqu’on lui a présenté les statistiques relatives au nombre de centres après le match. «D’abord, il faut avoir une certaine intelligence du football pour comprendre» avait-il déclaré, s’assurant au passage des commentaires deux fois plus ironiques de la part des journalistes. C’est le problème que David Moyes a eu toute cette saison: on n’a pas assez vu son intelligence du football.

* * *

Les avancées de la science et des analyses sportives ont rendu le métier d’entraîneur plus technique que jamais, mais cela reste tout de même essentiellement une affaire de talent et de communication. Ce sont, encore aujourd’hui, les clés de cette chose mystérieuse que l’on nomme inspiration. 

Et dans la compétition d’aujourd’hui, où tout le monde fait attention à ce qu’il mange et s’entraîne (en grande partie) de la même manière, l’inspiration peut être le détail qui fait toute la différence. C’était là tout le talent de Ferguson: qu’il se montre colérique, affectueux ou encourageant, il était toujours efficace, il savait dire la bonne chose au bon moment. 

Manque d'inspiration


David Moyes lors d'une conférence de presse à Old Trafford à Manchester le 31 mars 2014, REUTERS/Stefan Wermuth

Moyes semble quant à lui avoir un sixième sens pour faire ce qu’il ne faut pas. Alors que les Red Devils enchaînent les défaites, ahuris face à la soudaine disparition de leurs pouvoirs, cherchant désespérément un peu d’inspiration, Moyes n’a rien trouvé d’autre à dire que des poncifs pleins de qualificatifs déprimants.

«Nous n’avons pas été à la hauteur des attentes.» «J’en prends l’entière responsabilité, c’est mon équipe et nous devons mieux jouer.» «Il faut que nous réagissions afin d’améliorer notre classement.» «C’est un long chemin et nous n’en sommes qu’au départ. Il va nous falloir un peu de temps avant que tout ne soit réglé.» Les déclarations de Moyes constituent l’équivalent rhétorique des 81 centres lors du match contre Fulham. Imaginez un peu que Winston Churchill ait promis aux Anglais non pas «du sang, de la peine, des larmes et de la sueur», mais qu’il allait, «faire de son mieux pour donner, espérons-le, du fil à retordre à M. Hitler

Cette expression, «espérons-le» («hopefully») est devenue une sorte de tic de langage chez Moyes. Dans une phrase, «espérons-le» implique la possibilité d’un échec. La voix du Satan de Milton aurait-elle eu le même écho s’il avait exhorté son armée au cri de: «Qu’importe la perte du champ de bataille! Tout n’est, espérons-le, pas perdu.»?

Déclarations peu claires

Deux exemples récents du manque d’inspiration moyesque:

Avant la visite de Liverpool à Old Trafford, Moyes avait reconnu que le club adverse venait «sans doute ici en favori». L’entraîneur de Liverpool, Brendan Rodgers, avait commenté après la victoire 3-0 de son équipe qu’il ne se serait, pour sa part, jamais aventuré à déclarer qu’une équipe adverse venant jouer à Anfield était favorite. Lorsque l’on demanda à Moyes son avis sur la question, il déclara que «n’importe quelle personne normale» aurait dit la même chose. 

Lorsque City a gagné 3-0 à Old Trafford, Moyes a déclaré: 

«C’est le genre de niveau auquel nous aspirons en ce moment». 

À aucun moment il ne lui est venu à l’esprit que les supporters des Red Devils n’avaient peut-être pas envie d’entendre que leur équipe était en ce moment en train d’essayer d’égaler Manchester City, que Ferguson avait un jour qualifié de «petit club à la petite mentalité».

La dure comparaison avec Rodgers et Mourinho

Pour ne rien aider, Moyes souffre de la comparaison avec Mourinho, qui se distingue par-dessus tout par son usage des mots. L’entraîneur portugais parle en effet pas moins de cinq langues et s’exprime dans chacune avec plus de style que Moyes en anglais. Brendan Rodgers n’a pas l’aisance verbale de Mourinho, mais il s’est montré adepte d’une certaine forme de positivisme sous-entendu. 

Mourinho et Rodgers sont des comédiens. Et plusieurs personnes en Angleterre pensent, comme l’entraîneur de Tottenham, Tim Sherwood, qu’il y a «trop de comédiens dans notre sport». Pourtant, avoir des talents d’acteur peut s’avérer utile aujourd’hui que les entraîneurs passent plusieurs fois par semaine à la télévision.

Moyes est très mauvais comédien. Cette habitude qu’il a de dire exactement ce qu’il ne faut pas le fait parfois ressembler à quelqu’un qui essaierait désespérément de ne pas dévoiler un horrible secret. En l’occurrence, ce secret serait qu’il n’est même pas certain lui-même d’être à la hauteur de sa tâche.

* * *


Alex Ferguson et son assistant Brian Kidd avec le trophée de champion de Premier League le 8 mai 1994 à Old Trafford, REUTERS/Bob Collier

Les arguments en faveur d’un maintien de Moyes à la tête des Red Devils se sont réduits à un seul, basé sur un précédent du club: Ferguson n’avait remporté aucun trophée avant sa quatrième année à United. Si on lui en donne le temps, d’après ce raisonnement, Moyes pourra aussi faire des miracles. 

Moyes 2014 incmparable à Ferguson années 1980 

Il est difficile d’établir des parallèles entre le Ferguson de la fin des années 1980 et le Moyes de 2014 car notre perception du temps a changé depuis. Lorsque Ferguson a débuté, le public de la plupart des matches se limitait aux 50.000 spectateurs présents à l’intérieur du stade. 

Aujourd’hui, des dizaines de millions de spectateurs à travers le monde regardent tous les matches en direct. Et dans la demi-heure suivant les défaites, ils auront pu voir sur Facebook toutes les dernières blagues se moquant de Moyes. 

Qui dit instantanéité de la communication dit aussi instantanéité des réactions et des contre-réactions; quelques heures suffisent pour créer un phénomène qui aurait pris des jours, voire des semaines, auparavant. Les attaques à l’encontre des entraîneurs atteignent parfois un niveau de virulence qui n’aurait jamais été possible avant les médias sociaux.

Cette volatilité accrue affecte les décideurs des clubs. Dans les années 1980, Martin Edwards, le président de United, pouvait rentrer chez lui après un mauvais match et ne plus en entendre parler, à moins d’acheter le journal le lendemain. En 2014, il n’y pas que dans le stade qu’Ed Woodward peut entendre les supporters huer l’entraîneur. À chaque fois que son regard croise un écran, il peut voir les signes de la crise que traverse son club.

Le respect du vestiaire

Pendant ce temps, sur le terrain d’entraînement, le temps bouge à la même vitesse qu’en 1986. Les pressions de l’extérieur sur l’entraîneur se sont accrues, mais sa capacité à former le type d’équipe qu’il désire ne s’est pas améliorée avec le temps. Aujourd’hui, un entraîneur doit réussir vite s’il ne veut pas être remplacé.

Et puisque l’entraîneur a désormais peu de temps pour gagner le respect de son équipe, il est important qu’il l’ait dès qu’il entre dans la pièce. Le seul moyen pour gagner instantanément le respect d’un groupe de champions est d’avoir gagné au moins autant de matches qu’eux.

Si, dans le football, le statut social dépend des trophées, alors Moyes, lorsqu’il tint sa première réunion avec les Red Devils, était la personne la moins influente dans la pièce. Ferguson ayant passé sa vie entière à étudier la mécanique du pouvoir, il est étonnant qu’il ait pu croire qu’il pourrait transmettre l’autorité nécessaire à Moyes par adoubement, au seul prétexte qu’il l’aime bien. 

Ferguson n’a pas été épargné par cette vague de colère qui monte. Un sondage proposé par le fanzine RedIssue a indiqué que jusqu’à 40% des fans de United le tiennent responsable de la manière dont se sont passées les choses. Lors du match contre City, il a été pris à partie par des fans en colère. Lui aussi doit se demander à l’heure actuelle s’il ne s’est pas trompé sur Moyes. 

Il peut être tentant, lorsque l’on a du succès, de se convaincre que cela est dû à notre bon cœur. Alex Ferguson n’est pas un sentimental, mais il a peut-être commencé à sentimentaliser certains aspects de sa propre mythologie. Peut-être a-t-il commencé à croire que les raisons de son succès tenaient à ses solides valeurs écossaises, à son honnêteté, à son éthique d’homme de la classe ouvrière. Peut-être a-t-il reconnu dans Moyes, un autre Écossais, certaines des qualités qu’il aimait en lui-même.

La responsabilité de Ferguson

Dans son autobiographie, Managing My Life, Ferguson écrit «La loyauté a été la valeur clé de ma vie». Mais lorsque l’on a demandé à Roy Keane (l’un des grands joueurs finalement congédiés par Ferguson) de trouver un adjectif pour décrire l’entraîneur, il a choisi impitoyable.

Entraîner Manchester United n’est pas un travail comme un autre. L’entraîneur des Red Devils doit porter les espoirs de centaines de millions de supporters, remettre les joueurs stars dans le rang, rester serein face à l’agitation médiatique. Il n’est pas obligatoire d’être un égocentrique impitoyable plein de rêves de grandeur… mais cela aide!

Lorsque Ferguson a préféré Moyes à Mourinho, il a peut-être pensé nommer un successeur à son image. Si tel est le cas, Sir Alex a clairement choisi le mauvais homme.

Reste maintenant à savoir si la famille Glazer va choisir de garder Moyes pour au moins le début de la saison à venir ou s’ils vont le relever de ses fonctions durant l’été. La semaine dernière, le Bayern Munich a battu Manchester United 3-1 à Old Trafford lors du quart de finale de la Ligue des champions. Les Munichois forment aujourd’hui la meilleure équipe du monde. Remporter la victoire aurait tenu du miracle pour United.

Et aujourd’hui, seul un miracle pourrait encore sauver David Moyes.

Ken Early

Traduit par Yann Champion

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