France

Le PS est mort. Vive le PS?

Laurent Bouvet, mis à jour le 18.04.2014 à 7 h 12

Devenu un syndicat d’élus, il a perdu un grand nombre de mandats et d'emplois liés aux municipalités avec la défaite de mars. Ignorer, une fois de plus, la leçon des urnes, ce serait non seulement compromettre toute chance de réélection présidentielle en 2017 mais encore condamner le parti au déclin.

Les responsables du Parti socialiste à La Rochelle, le 26 août 2012. REUTERS/Stéphane Mahé.

Les responsables du Parti socialiste à La Rochelle, le 26 août 2012. REUTERS/Stéphane Mahé.

Le Parti socialiste a deux corps, à l’image du monarque médiéval décrit par l’historien Ernst Kantorowicz dans son ouvrage classique Les Deux Corps du roi.

Un corps mystique ou spirituel: son idéologie, sa doctrine, son projet et ses dérivés programmatiques; et un corps physique ou matériel: ses militants, ses cadres, ses élus, ses fédérations, ses réseaux. A l’inverse toutefois de la thèse de Kantorowicz, c’est le corps idéologique du PS qui est mortel alors que son corps matériel, lui, semblait immortel, du moins jusqu’à aujourd’hui.

Si les idées socialistes et même sociales-démocrates ont bel et bien, notamment en raison de l’exercice du pouvoir, disparu depuis un moment, ou du moins déserté les déclarations de principes et autres «projets» du PS, au-delà des discours souvent creux de ses dirigeants, son corps matériel s’est en revanche considérablement développé ces dernières années. Et ce à l’occasion, notamment, de la conquête d’un grand nombre de collectivités locales, de la commune à la région en passant par les intercommunalités et les départements. La décennie 2000, sous l’égide du premier secrétaire François Hollande, a été de ce point de vue un moment privilégié dans l’histoire socialiste contemporaine.

Las, à l’occasion des dernières municipales, il se pourrait bien que le corps, et peut-être même le cœur battant du socialisme français, ait été mortellement touché.

La lame tranchante de la réalité électorale

La déroute des municipales 2014 n’est pas une simple défaite de plus du PS. Elle peut difficilement être comparée, par exemple, à 1993, lorsque le parti avait perdu pratiquement tous ses députés lors des législatives (il était resté moins de 60 députés PS et apparentés), ou à 2002, lorsque Lionel Jospin avait été éliminé au premier tour de la présidentielle. Le choc est certes moins apparent, car le PS ne perd pas le pouvoir, mais il est bien plus profond.

Il touche le socle même du parti: ses élus et leur entourage, au sens large. La perte de milliers de mandats municipaux et d’emplois qui sont liés à l’orientation politique d’une municipalité (collaborateurs d’élus, emplois contractuels dans les services municipaux, emplois associatifs subventionnés…) représente un coup porté à ce qui constitue aujourd’hui la réalité du PS.

Celui-ci se résume en effet très largement, depuis de longues années déjà, à une association ou un syndicat d’élus, d’aspirants à l’élection et d’affidés de toutes sortes qui attendent de leur adhésion au parti une rétribution matérielle ou symbolique liée au pouvoir qu’il peut exercer nationalement, mais surtout localement. Les différentes fonctions classiques du parti politique ont elles été une à une réduites ou déléguées, qu’il s’agisse de la formation politique ou de l’élaboration doctrinale, par exemple.

Le tsunami électoral des municipales, suivi d’un reflux dans les intercommunalités, aux élections sénatoriales, puis l’an prochain aux régionales et aux départementales, va ainsi créer une situation inédite pour le PS. Après que le parti a augmenté constamment sa présence locale et développé, grâce à l’approfondissement de la décentralisation et à la multiplication des intercommunalités notamment, le nombre de mandats et d’emplois qui y sont liés, c’est cette masse qui va être touchée et diminuée.

Les conséquences lourdes et durables de la défaite

Les conséquences personnelles, pour nombre de socialistes, vont être difficiles à vivre, surtout en période de chômage élevé, particulièrement dans les villes où l’activité est ralentie. D’autant que les autres collectivités qui pourraient absorber une partie de ces «sortants» s’apprêtent elles aussi à la défaite, et que rien n’a été prévu ni fait par le parti pour faire face à ce genre de situation. Contrairement à ce qui se fait dans d’autres pays, comme l’Allemagne, où le parti joue aussi le rôle d’une agence de reclassement en cas de perte de mandat ou de fonction.

Les conséquences collectives risquent également d’être difficiles à gérer. Le sentiment, légitime ou non, de nombre d’élus et militants locaux ayant perdu leur mandat, leur emploi, leur situation… alors qu’ils n’y sont pour rien, va peser lourd dans les mois qui viennent. La défaite est imputée «au national», et bien évidemment au président de la République, au moment même où celui-ci a besoin de tous les soutiens dont il dispose encore alors que sa cote de popularité et de confiance est au plus bas auprès des Français.

Dans ce contexte, il n’est pas du tout certain que le changement de vitrine de l’Elysée, de Matignon et de Solférino soit suffisant pour convaincre les socialistes que leur défaite, non seulement a été comprise, mais peut servir de leçon pour la suite.

Le parti lui-même pourrait être contraint de regarder en face cette défaite et celles qui s’annoncent, pour la première fois depuis longtemps, et de changer, de se «réinventer», à la manière de ce qui s’est passé dans les années 1969-71 avec le nouveau parti socialiste et le congrès d’Epinay. Ignorer, une fois de plus, la leçon des urnes, ce serait non seulement compromettre toute chance de réélection présidentielle en 2017 mais encore condamner le parti au déclin.

Un déclin non pas opéré, comme on le croit souvent, par le haut, en quelque sorte, avec la mort idéologique du socialisme ou de la social-démocratie mais, par le bas, du fait de la démoralisation et de la démobilisation de celles et ceux qui font du PS ce qu’il est encore aujourd’hui, ce qu’il en reste.

Laurent Bouvet

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