Monde

Bouteflika 4, la série dont un petit clan est le héros

Daniel Vernet, mis à jour le 16.04.2014 à 9 h 17

La maladie et l'absence de la scène publique du président sortant ajoutent au mystère et à la magie d’un clan qui veut maintenir la fiction de son pouvoir. En jouant aussi sur les peurs du passé (la guerre civile) et de l'avenir (l'instabilité potentielle post «Boutef»).

Bab El Oued, un des grands quartiers d'Alger, le 14 avril. REUTERS/Zohra Bensemra

Bab El Oued, un des grands quartiers d'Alger, le 14 avril. REUTERS/Zohra Bensemra

Si Abdelaziz Bouteflika n’est pas le seul chef d’Etat à s’accrocher au pouvoir, l’Algérie n’en est pas moins un cas particulier. A la fin Brejnev avait du mal à articuler mais il ne se présentait pas à des élections. Georges Pompidou n’envisageait pas de briguer un nouveau mandat, de même François Mitterrand après ses deux septennats. Franklin Roosevelt tenait à peine debout lors de sa quatrième campagne électorale mais il n’en a pas moins tenu des meetings électoraux.

Le président algérien sera élu, le jeudi 17 avril, pour un quatrième mandat, sans avoir eu aucune rencontre avec les électeurs. Malade depuis deux ans, ayant subi au moins un AVC, il a peiné à signer sa déclaration de candidature. Ce sont ses seconds qui battent les tréteaux  en son nom.

Le résultat ne fait aucun doute. Seul inconnu du scrutin, le taux de participation. Abdelaziz Bouteflika ne veut pas être «mal élu». Tout sera fait, y compris quelques manipulations des urnes, pour que l’abstention ne soit pas trop élevée.

Pourtant, beaucoup d’Algériens ont envie de voter avec leurs pieds. Ils ne sont pas dupes d’une mascarade qui provoque l’indignation des uns, les sarcasmes des autres. La question est bien sûr de savoir pourquoi le petit cercle des décideurs algériens s’est résolu à présenter un homme de 77 ans qui ne parait plus en mesure de gouverner.

La réponse la plus simple est que Bouteflika reste le plus petit dénominateur commun pour les divers individus et groupes qui contrôlent le régime depuis l’échec de la démocratisation, à la fin des années 1980, et la décennie de guerre civile contre les islamistes qui a suivi.

Des tensions sont apparues récemment au grand jour entre l’armée et la Direction du renseignement et de la sécurité (DRS). Elles ne sont pas nouvelles mais ce qui est moins habituel, c’est la publicité qui leur a été donnée. C’est peut-être un signe de fragilité du régime mais c’est aussi une manière de manipuler l’opinion.

La peur de la déstabilisation conforte le système

Le régime repose en effet sur la peur: peur du passé à cause de la guerre civile et de ses centaines de milliers de victimes, peur du présent face à une instabilité potentielle et peur de l’avenir: que se passera-t-il après le départ de la vieille garde personnifiée par Bouteflika?

La rumeur de dissensions au sommet savamment orchestrées alimente cette peur de la déstabilisation et conforte donc le système.

L’autre pilier de ce que les politologues algériens appellent «la gestion démocratique de l’autoritarisme» est la distribution de la rente. Celle-ci provient des ressources énergétiques du pays gérées par la Sonatrach. La société nationale apporte 98% des recettes d’exportation et 70% des rentrées du budget de l’Etat.

En contradiction avec ses objectifs d’entreprise, elle joue un rôle politique et social. Chacun des 39 millions d’Algériens dépend plus ou moins de la Sonatrach. A des degrés divers certes. Il peut lui devoir son logement (gratuit) ou son augmentation de salaire. Pour tenter d’échapper à la contagion du «printemps arabe», les salaires des fonctionnaires algériens ont été augmentés en 2011 de 60 à 75%, avec effet rétroactif sur trois ans.

Mais ce ne sont que broutilles par rapport à la rente que se partagent les dignitaires du régime, pour leurs propres besoins et pour les besoins de leur cause, c’est-à-dire pour rester au pouvoir en achetant leurs rivaux ou en discréditant leurs opposants. Le clientélisme est à géométrie variable. La distribution de la rente est généralisée, surtout à la vieille des élections, et ciblée vers les acteurs dont le rôle est le plus important pour la pérennité du pouvoir.

Reste à savoir combien de temps la Sonatrach sera en mesure de soutenir à bout de bras l’économie algérienne. Pour faire face à ses obligations, la société doit bénéficier d’un prix du baril de pétrole au-dessus de 100 dollars. Le 14 avril, il était de 108 dollars mais au mois de janvier il avait plongé à 75.

La répression elle aussi, est à géométrie variable. La violence brute a plutôt diminué au cours des dernières années. Le régime emploie des moyens plus subtils pour empêcher la contestation de devenir une menace pour sa survie. Les mouvements de protestation voire les émeutes se sont multipliés au cours des dernières années mais ils restent localisés et limités dans leurs revendications. La police veille à empêcher une coordination des divers mouvements. Plus il y a d’émeutes atomisées moins leur capacité de déstabilisation du régime est forte, remarque une universitaire algéroise. L’administration est étroitement contrôlée par les services de renseignement, grâce à la «fiche bleue» qui suit tout fonctionnaire.

L’épouvantail d’un ennemi extérieur et d’un ennemi intérieur

Parti unique après l’indépendance, le FLN doit faire face à la concurrence d’une myriade de petits partis politiques. On en comptait une cinquantaine en 2010; il y en a une centaine aujourd’hui. Cette dispersion sert le régime car tous ces partis sont en fait des formations-écran qui canalisent voire empêchent l’expression de la société civile.

Il en va de même des associations —plus de 100.000 enregistrées auprès du ministère de l’intérieur—, qui participent du contrôle social au bénéfice du système.

Tous les ingrédients du «printemps arabe» étaient réunis en Algérie: la démographie avec une majorité de jeunes sans emploi, des élites vieillissantes, la corruption, l’absence de démocratie, une inflation en hausse et un niveau de vie stagnant voire en baisse. L’Algérie y a échappé. Le régime s’est appuyé sur une double légitimité, révolutionnaire avec la guerre d’indépendance et sécuritaire avec la lutte contre l’islamisme. Il continue d’agiter l’épouvantail d’un ennemi extérieur et d’un ennemi intérieur.

La fonction de Bouteflika IV, qui représente cette double légitimité, est de focaliser sur sa personne de raïs impotent le mécontentement populaire. Sa maladie et son absence de la scène publique ajoutent au mystère et à la magie d’un clan qui veut maintenir la fiction de son pouvoir.

Au lendemain de la réélection d’Abdelaziz Bouteflika, le clan dirigeant pourra présenter un renouvellement de génération comme un vrai changement. Une autre manière de pérenniser la fiction.

Daniel Vernet

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Journaliste
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