Monde

Le printemps fané des téléspectateurs algériens

Karine G. Barzegar, mis à jour le 17.04.2014 à 14 h 17

En janvier 2012, le gouvernement autorise la naissance de chaînes privées. Deux ans plus tard, avec la bataille pour ou contre le 4e mandat de Bouteflika, la lune de miel entre l’Etat et les chaînes privées semble être bel et bien terminée. Et la liberté de l'information n'a guère progressé.

Une équipe de la nouvelle chaîne Ennahar TV à Alger en 2012. REUTERS/Zohra Bensemra

Une équipe de la nouvelle chaîne Ennahar TV à Alger en 2012. REUTERS/Zohra Bensemra

«Bilad quoi? Bilad TV? Non, je connais pas… » Pour beaucoup d’Algérois, le nom n’est guère familier, l’adresse encore moins. Une fois devant un vieil immeuble de la rue Didouche Mourad, seule une petite plaque signale la présence de cette chaîne d’information continue, l’une des dernières-nées du paysage audiovisuel algérien.

«Le lancement date du 20 mars, juste avant le début de la campagne électorale», explique Anes Djema, 27 ans, rédacteur en chef de Bilad TV, lancée par le patron du quotidien arabophone homonyme, El Bilad, proche des partis TAJ et MSP (islamistes). «On a une centaine d’employés dont une quarantaine de journalistes.»

Visite des locaux aux apparences modestes mais très bien équipés: 11 pièces dont une rédaction, une petite régie et un plateau flambant neuf pour les JT. «On ne l’a pas encore utilisé. Là, on est dans une annexe, nos grands studios sont ailleurs à Zeralda», sourit Anes Djema.

Avec ses trois bureaux dans Alger et la banlieue et sa centaine d’employés, Bilad TV n’est qu’une chaîne parmi d’autres lancées depuis fin 2011. Ennahar TV, Echorouk TV, Numidia News TV, El Djazairia TV, Al Asar, Dzair TV, KBC: en l’espace de deux ans, une dizaine de chaînes de télévision privées ont vu le jour en Algérie, émettant sur le territoire national via des relais à l’étranger. Une sorte de printemps audiovisuel initié par le pouvoir algérien à la lumière des révolutions arabes en Egypte et en Tunisie. 

En janvier 2012, le gouvernement autorise en effet la naissance de chaînes de télévision privées via une nouvelle loi sur l’information. La première née sera Ennahar TV. D’autres suivent. Habitué à regarder les chaînes françaises et arabes comme Al-Jazira, Al-Arabiya ou MBC, le public découvre des JT, reportages et émissions de débat, où journalistes et invités partagent une liberté de ton. Les audiences grimpent. A tel point qu’Ennahar TV détrône la sacro-sainte ENTV en termes d’audimat.

Seulement deux ans plus tard, avec la bataille présidentielle pour ou contre le 4e mandat du président sortant, Abdelaziz Bouteflika, la lune de miel entre l’Etat et les chaînes privées semble être bel et bien terminée. «En 2012, l’ouverture était prometteuse», note Abdou Semmar, rédacteur en chef du site online Algérie-Focus. «Mais à l’approche de la présidentielle, la politique du gouvernement a vite repris le dessus. Une chaîne qui était indépendante et voulait donner la parole aux opposants a été fermée et empêchée de diffuser.»

Cette chaîne, c’est Atlas TV. Le 11 mars dernier, ses locaux sont perquisitionnés, ses studios fermés et son matériel saisi. Le lendemain, la chaîne qui émettait depuis la Jordanie cesse de fonctionner. Selon le directeur de la rédaction, Hafnaoui Ghoul, membre du mouvement anti-4e mandat Barakat, l’unique raison de cette sanction réside dans la liberté et la ligne éditoriale d’Atlas TV.

Une analyse partagée par nombre de journalistes algériens qui attribuent la fermeture de la chaîne à la couverture en direct et en boucle des images brutes des manifestations du mouvement Barakat et de leur répression par les forces de police le 6 mars dernier.

«Avec la fermeture d’Atlas TV, le rêve de l’audiovisuel algérien libre, indépendant et épanoui a été tué, estime Abdou Semmar. Dès lors, le régime algérien a recadré les choses, et nous a bien expliqué qu’il veut des chaînes privées qui sont regardées par des Algériens mais où le discours politique reste uniforme.»

Depuis la fermeture d’Atlas TV, deux autres émissions sur la chaîne Dzaïr TV, propriété d’Ali Haddad, homme d’affaires proche du pouvoir et du frère du président Saïd Bouteflika, ont été supprimées des grilles. D’abord, l’émission «Système DZ» où des participants au clip de campagne présidentiel ont déclaré avoir été payés pour leur contribution. Puis «Controverse» après un débat vif entre un représentant du candidat Bouteflika et Sofiane Djilali, président du parti Jil Jadid et membre du Collectif du boycott.

Pour le quotidien El-Watan, oser émettre des critiques à l’endroit du pouvoir à la télévision, c’est «risquer l’écran noir». D’autant plus que l'agrément du gouvernement, l’autorisation administrative d’émettre, reste provisoire. Tout «dérapage» à l’antenne peut donc de faire sauter le précieux sésame et mettre les journalistes en danger.

15h30, à la rédaction Echourouk TV, on démarre la diffusion d’un JT en direct. A deux pas du plateau, le bureau d’Abdelnour Boukhemkhem, rédacteur en chef du service enquêtes et reportages et présentateur de l’émission de débat «Documents et vérité». Pour cet ancien de la presse écrite, la marge de manœuvre des télévisions est la même que celle des quotidiens algériens, une certaine liberté de parole, avec des bémols.

«Jamais on m’a demandé d’interdire mon plateau à certains personnes ou d’en inviter d’autres», assure-t-il, tout en reconnaissant que l’autocensure et les risques existent. Vous vous sentez seul, mal protégé. Le dispositif juridique n’est pas solide pour protéger le journaliste. La source d’information est protégée sauf en cas d’atteinte à la sécurité du pays, et ils laissent cela ouvert à l’interprétation.»

Dans son rapport mondial 2014, l’ONG Human Rights Watch a épinglé Alger sur sa gestion de la liberté d’expression, rappelant que si la loi sur l'information a éliminé les peines de prison, elle a aussi augmenté les amendes (…) et «les restrictions imposées aux journalistes en les obligeant à respecter des concepts formulés en termes vagues, tels que l'unité et l’identité nationales, l'ordre public et les intérêts économiques nationaux».

Alors le journalisme se pratique avec des lignes rouges, comme le dossier des importations massives d’armes par l’armée algérienne.«Dès qu’on veut enquêter là-dessus, on est rapidement menacé et notre vie est en danger», explique Abdou Semmar. Autres sujets tabous: les fonds des caisses noires de l’Etat ou l’instrumentalisation de l’islam et du salafisme par le régime algérien.

Si certains médias parviennent à tirer leur épingle du jeu en s’assurant une réputation de neutralité, d’autres ont vu leur popularité particulièrement mise à mal par la couverture électorale. Depuis le début de la campagne présidentielle, Numedia News et Ennahar TV sont sévèrement critiquées par une partie de la presse et de l’opinion publique qui leur reprochent de soutenir le président-candidat, à coup de montages mensongers et de reportages diffamants contre l’opposition.

Des accusations fustigées par le directeur général de la chaîne Ennahar TV, Ali Rahmani. «On ne prend pas en considération les critiques des concurrents, on se positionne par rapport à notre audience», assure-t-il, avant de lancer, furieux: «El-Watan fait sept pages pour transformer Benflis en prophète et diaboliser Bouteflika ! Un grand nombre de quotidiens se sont positionnés pour dire ‘Vive Benflis, A bas Bouteflika’… Et là, ce n’est pas une dérive?»

Pour ou contre le 4e mandat d’Abdelaziz Bouteflika, la campagne provoque de violents remous dans les chaînes de l’audiovisuel privé. Face à elles, le géant ENTV, l’entreprise nationale de la télévision et ses cinq chaînes (la Télévision algérienne nationale, Algérie 3, Canal Algérie, Tamazight TV 4, et Coran TV 5). La simple mention de son nom suffit à faire pouffer de rire. Ici, on l’appelle «Yatima», c’est-à-dire l’orpheline, celle qui n’a ni père ni mère, ni opinion, et suit toujours celui qui commande. «Du matin au soir, me raconte un Algérois, c’est son excellence Monsieur le Président, Monsieur le ministre a fait ceci, Monsieur le ministre a fait cela».

A entendre les Algériens en parler, on pense à l’ORTF, à une télévision de service public certes, mais révérencieuse et complaisante avec le pouvoir. Un sentiment partagé par beaucoup d’Algériens et qui a valu à l’ENTV un autre surnom, «Canal Boutef», du nom du président Abdelaziz Bouteflika.

«On dit qu’on est une télévision du pouvoir? Ce n’est pas le cas, riposte Adel Salakdji, directeur adjoint de l’information à la Télévision nationale algérienne. Tous les candidats ont été traités de la même façon.» Mais même à l’ENTV, on reconnaît aujourd’hui qu’il faut changer de méthode:

«Avant on était seuls; maintenant il y a une autre vision, il faut renforcer le secteur public, il faut réajuster aussi les valeurs. On doit suivre une façon de couvrir les événements: par exemple on doit commencer avec une partie protocolaire puis l’événement. Et on est obligé de couvrir le mouvement associatif, les partis politiques et c’est ça qui est un peu dépassé… Il faut se réapproprier les normes professionnelles dans le processus de fabrication des journaux télévisés, de nos émissions, pour être à la hauteur des attentes des pouvoirs publics, des professionnels mais aussi des téléspectateurs.»

Véritable politique ou vœu pieux? Malgré leurs imperfections, frilosités ou dérives, les chaînes privées ont en tout cas réussi un pari impensable au temps du monopole: ébranler le mastodonte du service public algérien et faire bouger le paysage audiovisuel du pays. 

Karine G. Barzegar

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Karine G. Barzegar (3 articles)
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