France

Corse: quel est vraiment le risque de se vous faire descendre? (MàJ)

Alexandre Lévy, mis à jour le 05.02.2010 à 10 h 49

Un peu plus grand qu'à Paris ou à Toulouse. Surtout si vous traînez dans les milieux nationalistes ou mafieux.

A Calvi, en 2006. Charles Platiau / Reuters

A Calvi, en 2006. Charles Platiau / Reuters

Antoine Casanova, un étudiant corse âgé de 20 ans, a été tué d'une balle dans la tête lors d'une rixe dans la nuit du jeudi 4 au vendredi 5 jabnvier à Corte, en Haute-Corse, a-t-on appris auprès de la gendarmerie chargée de l'enquête. Les faits se sont produits vers 2 h 30 devant un bar, apparemment  suite à une bagarre lors d'une soirée étudiante à l'intérieur de l'établissement. Slate republie cet article paru l'été dernier sur le risque réel de se faire tuer en Corse.

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La mort d'un jeune touriste tué par balle à la sortie d'une boîte de nuit à Olmeto Plage (Corse du sud), le 16 juillet dernier, a de nouveau braqué les projecteurs sur un phénomène aussi ancien que bien ancré dans l'île: le taux élevé d'homicides. Dans ce cas précis, le drame s'est produit à la suite d'une querelle entre la direction de la discothèque et un groupe de jeunes originaires de la région parisienne. Le tireur présumé, un videur de 23 ans, s'est constitué prisonnier peu après les faits en plaidant «un coup de folie» pour expliquer son geste. «L'employé a sorti une arme de gros calibre, l'a posée sur la poitrine du jeune homme et a fait feu une fois. La balle de 11,43 mm lui a traversé le thorax, il est mort sur le coup», a indiqué José Thorel, procureur de la République à Ajaccio.

Mais cette mort tragique — et absurde — est-elle représentative d'un climat particulier à l'île? «Il serait extrêmement dangereux de tirer une quelconque généralité de ce faits divers assez exceptionnel», estime le sociologue Laurent Mucchielli, spécialiste de la délinquance et directeur de recherches au CNRS. «En Corse, la plupart des homicides sont des règlements de comptes. On cible une personne bien précise et, généralement, on ne rate pas son coup. En ce sens, la Corse n'est pas plus dangereuse que la métropole, sauf pour ceux qui sont visés par ces réglements de comptes, bien sûr», poursuit-il.

Baisse générale du nombre d'homicide en France, sauf en Corse

Selon la police, le jeune touriste est la quinzième personne tuée par arme à feu en Corse depuis le début de l'année. Pendant l'année 2008, l'île a été le théâtre de 33 homicides (ou tentatives), contre 14 en 2007 et 23 en 2006, lit-on dans le bilan général de la délinquance dont les chiffres ont été rendus publics en début de l'année. Quand les crimes ont été commis par des proches relations des victimes, les enquêtes ont été rapidement résolues. Les autres s'inscrivent, selon le nouveau coordinateur des services de sécurité de l'île, Gilles Leclair, dans la série de règlements de comptes dans les milieux du grand banditisme. Et là, les enquêtes «piétinent», notamment à cause de l'omerta qui entoure ce genre d'affaires. Mais dans ce domaine, on peut avoir une escalade de la violence sans que la population ne soit mise en danger, précise Gilles Leclair.

En France, le nombre d'homicides ne cesse de baisser depuis 1985; il tourne aujourd'hui autour de 1.000 morts par an, soit un taux de 2,9 pour 100.000 habitants en 2007 (ce taux était de 3,8 en 1979, 5,5 en 1985 et 3,3 à la fin des années 90). C'est cette équation qu'utilisent les chercheurs pour établir leurs statistiques. Avec une moyenne de 30 assassinats par an, la Corse avec ses 280.000 habitants, mais aussi Paris et sa région ainsi que les départements du pourtour méditerranéen se disputent, traditionnellement, la première place dans ce classement morbide.

Dans son Histoire de l'homicide en Europe (La découverte, 2009), Laurent Muchielli publie trois cartes géographiques sur trois périodes récentes (1973-1977, 1988-1992, 2003-2007) pour illustrer les importantes disparités dans la répartition géographique des meurtres en France. Sur la première période, Paris arrive en tête avec un taux de 11,13, suivi par les deux départements corses (8,21). Sur la seconde, la Corse arrive loin devant avec un taux de 23,36 - Mucchielli parle de «sur-homicidité» corse — Paris et sa région étant à la troisième place. Enfin, sur la troisième, la Corse confirme son macabre «leadership» en la matière avec un taux de 12,89, dans un contexte de baisse nationale des meurtres. Les statistiques montrent néanmoins que deux départements d'Ile de France (la Seine Saint-Denis et l'Essonne) affichent des taux d'homicides supérieurs à ceux du pourtour méditerranéen; dans le classement départemental, c'est un nouveau venu, la Haute-Garonne avec pour centre Toulouse qui arrive en troisième position.

Folklore corse

Toujours est-il qu'on se tue deux fois plus en Corse qu'en Bretagne ou dans la Creuse. «Au milieux des années 2000, la Corse du Sud affichait un taux d'homicide onze fois supérieur à celui de la Lozère», écrit Laurent Mucchielli. Mais pour le chercheur, il ne faut pas chercher les causes de cette surmortalité violente dans l'histoire ancienne (la vendetta), mais bien dans les règlements de comptes qui déchirent les milieux nationalistes et mafieux. «A beaucoup d'égards, la société corse me paraît comparable à celle de la métropole, sauf sur ce phénomène-là, lié d'abord au nationalisme qui s'est mâtiné ensuite de banditisme».

Ainsi les pics de meurtres (50 par an dans les années 1980, 80 dans les années 1990) correspondent bien à des périodes de «mini-guerres» dans les milieux nationalistes. A cela s'ajoutent, les règlements de comptes entre délinquants lambda, des crimes «d'honneur», des crimes racistes, des querelles de voisinage et familiales...

Avec pour facteur aggravant, un taux de possession d'armes à feu sans aucun équivalent sur le continent: selon les statistiques officielles, en 2008, en Corse il y une arme de poing pour 54 habitants, soit dix fois plus qu'à Paris! Dans ce chiffre rentrent les fusils de chasse mais aussi les pistolets, souvent des gros calibres très sophistiqués, accordés à titre sportif... Et la statistique ne prend pas en compte les armes illégales.

«C'est un des facteurs de risque supplémentaire», reconnaît Laurent Mucchielli, qui, tout en mettant en garde de ne pas «tomber dans le folklore corse», souligne également une «culture de l'usage» des armes particulière à l'histoire de l'île, où pendant des siècles on s'est fait justice soit même dans l'absence d'un Etat fort. Enfin, à ceux qui doutent de la corrélation entre une forte concentration d'armes et les homicides, rappelons la phrase de Tchékov: «Si dans une pièce de théâtre, un fusil de chasse apparaît accroché au mur au premier acte, on entendra à coup sûr une détonation avant la fin».

Alexandre Lévy

Image de une: à Calvi, en 2006. Charles Platiau / Reuters

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