France

L’école (privée) pour tous?

Louise Tourret, mis à jour le 14.04.2014 à 18 h 41

La ghettoïsation de l'école publique pousse de plus en plus de parents d'élèves des quartiers populaires à envisager d'inscrire leurs enfant en école privée. Une fondation a ouvert un cours à Montfermeil.

S'il y une «crise éducative» en banlieue, ils ont la réponse. Du moins, c’est ce qu’avance «Espérance banlieues», une fondation qui développe un nouveau modèle d'école à Montfermeil, en Seine-Saint-Denis. Le cours Alexandre-Dumas, un établissement privé et une modeste initiative –79 élèves seulement[1]– devrait pourtant interroger l’école publique.

Hors contrat, ce qui signifie qu'il ne bénéficie pas de subventions publiques contrairement aux écoles privées sous contrat, le cours Alexandre-Dumas se démarque des écoles privées standards qui vont des écoles catholiques qui accueillent des élèves bien au-delà des enfants de familles de toutes confessions, aux établissements à pédagogie alternative dans lesquelles par exemple l’enfant est acteur de ses apprentissages en passant par les boîtes à bac qui permettent de caser les «cancres» et/ ou rebelles au système. La différence d’Alexandre-Dumas? Son implantation dans un quartier populaire et le fait que cela soit brandi comme une mission.

Voici comme la fondation présente son projet:

«Non seulement la France est le pays de l'OCDE où le retard scolaire à 15 ans est le plus important mais, en plus, c'est celui où l'impact de l'origine sociale sur le niveau des élèves est le plus élevé (…) Alexandre-Dumas fait du sur-mesure pour les élèves et a peu à peu développé un modèle éducatif tout à fait innovant. (…) une démarche innovante au service des enfants des cités.»

Quel est le coût de cette école hors contrat?

«3.658 euros par élève, coût largement inférieur à celui pratiqué dans les écoles ordinaires à savoir 5.730 euros dans le primaire et 9.670 euros dans le secondaire.»

Mais ces sommes sont largement payées par la fondation Espérance banlieues elle-même, seulement 75 euros par mois restant à la charge des familles. Une visite sur le site de la fondation permet de consulter la liste de ses principaux mécènes, parmi lesquels les entreprises Bouygues et Google.

Alors, si le coût de ce privé est modique et l’école si prometteuse, quel intérêt à rester à l’école publique?

Réfléchissons au passage à l'image que nous avons, et que nous véhiculons, de l’école publique et particulièrement dans les quartiers populaires. Pauvre, déprimante, peu engageante... Et si la réalité ville par ville, établissement par établissement, est extraordinairement variée, et que les jugements sont parfois injustes, la France compte bien des ghettos scolaires.

Les parents, de plus en plus inquiets, cherchent tout simplement aujourd’hui plus qu’hier (et moins que demain peut-être) à organiser la fuite de leurs enfants vers des cieux éducatifs qui leurs paraissent plus amènes et porteurs de réussite.

Une sociologue de l’éducation, Agnès Van Zanten, a bien montré que l’option de l’école privée est désormais entrée dans les mœurs, et qu’elle n’est souvent ni religieuse ni politique. Il s’agit simplement de Choisir son école comme celle qui semble la plus à même de faire réussir son enfant.  

L’objectif affiché par la fondation est libéral et démocratique:

«Que la liberté d’enseignement cesse d’être un droit réservé aux familles aisées des centres villes.»

«A l’école indépendante Alexandre-Dumas de Montfermeil, les rêves des élèves sont pris très au sérieux.»

Cette alternative «par le haut» à l’école publique est un scénario qui se rapproche de celui qu’esquissait Nicolas Sizaret, un ancien du ministère de l’Education nationale, dans un livre, OPA sur le mammouth, qui raconte comment un promoteur privé s’apprête à lancer des établissements d’«excellence» et embauche des milliers d’enseignants, asséchant l’école de ses profs et de ses élèves, dans le but de remporter le «marché scolaire» français. 

On n’en est pas encore là. Les promoteurs de ce nouveau genre d'école parlent simplement d’une école de la réussite, et développent un discours valorisant pour les familles et les enfants. Un discours d’espoir. L’encadrement y est présenté comme proximal et bienveillant. Même si l’école publique tient aujourd’hui elle aussi ce discours de bienveillance –c’est le point numéro 2 du référentiel des ZEP, pardon des REP, bref de l’éducation prioritaire–, l’image ne suit peut-être pas encore. Et c'est sur l'image dégradée de l'école publique que se construit aussi le projet d'Espérance banlieues.

Ce projet ressemble aussi beaucoup aux charter schools américaines. Des établissements expérimentaux conçus pour encourager la réussite scolaires dans les quartiers difficiles. Des écoles publiques qui fonctionnent sur des règles qui leur sont propres, recrutent leurs enseignants sur profil et proposent des alternatives pédagogiques.

Elles sont très demandées par les familles, à tel point que les élèves sont parfois recrutés par tirage au sort. Hélas, les résultats en termes de «déségrégation» scolaire ne sont pas au rendez-vous. Un récent article de l’AFP nous apprenait qu’une étude venait de montrer que, dans l’Etat de New-York, l’expérience aboutit à former des ghettos sociaux et raciaux encore plus fermés. D’après les chercheurs, en 2010, 73% de ces charter schools new-yorkaises comptaient moins de 1% d'élèves blancs et 90% moins de 10%.

Enfin, si le projet Alexandre-Dumas semble encore isolé, voire anecdotique, ce qui peut laisser dubitatif, ce sont les moyens employés pour en faire parler.

Des moyens qui fleurent un peu le marketing, comme en témoigne le communiqué de presse qu’envoie «Espérance banlieues» aux journalistes. La fondation avait aussi fait appel aux dons sur My major company pour financer un film destinée à faire connaître l’école. Et elle y parvient peu à peu: l’établissement a eu droit à un reportage, plutôt très sympathique, sur France 3 en octobre dernier. Il bénéficie aussi du parrainage d’un journaliste célèbre, Harry Roselmack et les élèves ont été reçus à TF1, sur le plateau de 7 à 8, sa propre émission.  

Certes l’enseignement de la République a aussi un beau slogan qui claque: liberté, égalité, fraternité, écrit au-dessus du portail. Dommage qu’il soit si difficile d’y croire. Le manque d’égalité pour les élèves, c’est justement ce que dénoncent des enseignants de l’éducation prioritaire comme ceux Villeneuve-Saint-Georges. La Cour des comptes et il y a encore peu de temps Vincent Peillon s’étonnaient du fait que les élèves parisiens coûtent 50% plus cher que ceux de l’académie de Créteil où se situe Alexandre-Dumas. Prenons les paris que Benoît Hamon ne tarde pas à faire de même.

Au vu de cette situation, il n’est pas étonnant que l’idée que l’alternative du privé finisse par être présentée comme un droit qui devrait être accessible à tous. Le droit à échapper à l’école publique! A l’Education nationale de gérer des ghettos de plus en plus ségrégués...

Louise Tourret

[1] En plus des 79 élèves, 40 inscriptions ont été enregistrées pour la rentrée prochaine et d’autres projets d’écoles sont à l'étude à Clichy-sous-Bois et à Marseille. Retourner à l'article

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