Culture

Vous avez vu cette chaise dans tous les films policiers. Voici l'histoire de la 1006

Elodie Palasse-Leroux, mis à jour le 14.04.2014 à 9 h 28

C'est une star du design, du petit et du grand écran qui fête cette année ses 70 ans. Moulée d'après les fesses d'une célèbre pin-up, embarquée dans les sous-marins américains pendant la guerre, tombée dans l'oubli avant de se réincarner au cinéma et dans les séries. L'histoire de la «Ten-O-Six»? Un scénario digne de Hollywood.

The Dark Knight en 2008

The Dark Knight en 2008

Pour The Dark Knight (2008), le réalisateur Christopher Nolan souhaitait que la scène de l'interrogation résume à elle seule l'essence du film. Atmosphère pesante et sombre, décor minimal: une table, une lampe articulée, deux chaises. Le lieutenant de police Jim Gordon (Gary Oldman) quitte la salle d'interrogation, puis la lumière révèle face au Joker (Heath Ledger) la présence de Batman (Christian Bale).

La chorégraphie qui s'ensuit fait entrer dans la danse –Batman envoyant valser le Joker— les deux chaises d'aluminium. Lignes sobres et fortes, arrêtes brutes, métal au reflet blanc dans la lumière glauque. Batman s'en empare même pour bloquer la porte, seule issue de la pièce: la chaise Navy n'est pas loin de voler la vedette à Ledger, récompensé d'un Oscar posthume pour ce rôle.

La chaise, elle, n'a jamais reçu de prix d'interprétation, pourtant des milliers de scènes, comme celle du Batman, l'ont propulsée sous les projecteurs, au tout premier rang. Pas un film policier, pas une detective series sans sa présence. L'histoire de cette chaise, c'est d’ailleurs un pur scenario à l'américaine: créée dans un élan patriotique, puis vouée à disparaître, effectuant enfin un retour sous le feu des projecteurs.

Illustration : photo pub Emeco des années 1950

80% d'aluminium recyclé

Pendant la Seconde Guerre mondiale, l'Américain Wilton C. Dinges s'est vu confier une délicate mission par son gouvernement: équiper sous-marins et navires de guerre d'une chaise suffisamment robuste pour résister à l'eau, à la corrosion et aux assauts de solides marines. L'objet devait aussi faire preuve de légèreté et être dépourvu de propriétés magnétiques, afin de ne pas dérégler les appareils ni attirer l'attention de radars ennemis.

La chaise sera faite d'aluminium (recyclé à près de 80%), qui semble posséder tous les atouts pour répondre à la demande avec précision. Dinges collabore avec Alcoa, actuel 3e plus important producteur d'aluminium au monde. Son co-fondateur, l'ingénieur Charles Hall, a découvert dans les années 1880 un procédé d'extraction de l'aluminium à partir de l'alumine, basé sur l'électrolyse (on lui doit également l'invention de la première bouilloire en métal).

C'est à mi-parcours du XXe siècle que l'aluminium s'est imposé dans la fabrication de mobilier métallique industriel. Le recours à ce métal «pauvre» et très malléable s’est considérablement développé pendant la guerre: présent en large quantité dans la nature, on entreprend de le recycler dès le début du siècle.

Dès 1910, le Japon produisait de larges quantités d’objets du quotidien en aluminium. Les Britanniques préfèrent l’allier au magnésium: le Magnalium donne naissance à l’indétrônable bouilloire Picquot en 1938, transmise de génération en génération et toujours produite. En France, «L'aluminium français» fédère les fabricants: ceux-ci lancent en 1937 un concours récompensant les œuvres d'architectes et décorateurs employant l'aluminium avec un «point de vue artistique et technique». L'apparition de cette matière dans l'industrie date d'un demi-siècle, mais ces derniers n'ont commencé à s'y intéresser et à l'utiliser qu'après 1925, date charnière du Salon des Arts Décoratifs[1].

Photo de promo de la Fox, par Frank Powolny.

Les fesses de Betty Grable et 76 autres étapes

En 1944, Wilton C. Dinges fonde l'Electrical Machine and Equipment Company (EMECO) en Pennsylvanie. Il embauche des artisans locaux : la chaise sera fabriquée en série, mais peaufinée à la main. En guise de patronyme, elle écope d'un numéro: la 1006. On la surnomme la «Ten-O-Six» ou la «Navy chair».

Découpe de la forme, assemblage par soudure, traitement thermique destiné à la rendre plus solide qu'une chaise d'acier, et finitions variées s'enchainent en 77 étapes, nécessaires à la complétion d'une chaise. Anodisée, sa surface devient aussi dure que du diamant. Le secret du confort de son assise? Une empreinte en creux, qui aurait été inspirée par le galbe des fesses de Betty Grable, la plus populaire des pin-ups de la Deuxième guerre mondiale.

Rétro chic industriel

Le gouvernement américain demeure le premier consommateur de la 1006 Navy chair jusque dans les années 1970. Mais, pour Emeco, les affaires se compliquent avec la fin de la guerre froide. La chaise équipe hôpitaux, commissariats et prisons des Etats-Unis. Son caractère indestructible, qui a fait d'elle la favorite, lui nuit: nul besoin de la remplacer. Les ventes chutent.

Un Californien passionné de chaises, du nom de Buchbinder, vient à la rescousse de l'entreprise mal en point. Propriétaire d'une fabrique de mobilier pour les chaînes de fast-food, il devine le potentiel de l'insubmersible chaise 1006 Navy, et rachète Emeco en 1979. Son fil Gregg, actuel PDG de la marque, se remémore la prise de décision de son père: «Nous devons sauver la compagnie, sans quoi ces savoir-faire disparaîtront.»

Deux décennies s'écoulent avant qu'Emeco remonte la pente. Coup de chance, le mobilier industriel devient à la mode:

«En 1997, dans le bureau, et j'entends un responsable de clientèle s'époumoner : « Non, je n'enverrai pas les chaises, envoyez l'argent d'abord!». Je lui demande qui était à l'autre bout de la ligne. «Quelqu'un de chez Armani». Giorgio Armani avait commandé des chaises 1006 chairs pour ses magasins. Des designers comme Philippe Starck et Terence Conran en achetaient également. La 1006 était devenue «retro chic». Ce fut une révélation pour moi.»

De l'ombre à la lumière des projecteurs

Gregg Buchbinder rachète l'entreprise, dont le chiffre d’affaires et les effectifs triplent, en 1998. Emeco développe des relations privilégiées avec les architectes et designers. Philippe Starck, déjà conquis par la 1006 pour le Paramount Hotel, dessine une série pour Emeco: la Hudson, imaginée pour l'hôtel du même nom, à New York. Norman Foster, Konstantin Grcic, Jean Nouvel se collaborent à leur tout avec Emeco.

La Navy Chair, triomphante, fait en 2001 son entrée au MoMA. Elle fait en parallèle carrière au cinéma et à la télévision américaines: pas une scène d'interrogatoire sur grand écran, pas une série policière n'oublie sa Navy Chair. Elle est fonctionnelle, mais on apprécie son esthétique : les stylistes en ont équipé le bureau du Docteur House.

Dr House, I-Robot, Rookie Blue, Law & Order...

Emeco et Coca-Cola se sont récemment associées pour créer la «111 Navy Chair», réplique de la 1006, fabriquée à partir de 111 bouteilles en plastique. Sa production (65% de PET, 35% de fibre de verre et de ciment) a permis de recycler, en l'espace de trois ans, près de 12 millions de bouteilles.

La Navy chair originale, garantie à vie, coulera encore des jours heureux. Gregg Buchbinder y veille. «Faire des chaises que vous n'aurez jamais envie de jeter, c'est mon rêve pour Emeco».

Elodie Palasse-Leroux

[1] Cf Objets cultes du mobilier industriel et Le mobilier Industriel, B.Durieux, éditions de la Martinière. Retourner à l'article

 

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