France

Comment François Hollande veut gagner son pari

Eric Le Boucher, mis à jour le 12.04.2014 à 14 h 44

Parti très à gauche pour être élu, François Hollande a fini par amener son pays sur la ligne nécessaire: une politique de l'offre. Malgré le temps perdu, il dispose d'un atout: les Français sont prêts pour les réformes.

Le gouvernement Valls autour de François Hollande, le 9 avril 2014 à l'Elysée. REUTERS/Ian Langsdon/Pool

Le gouvernement Valls autour de François Hollande, le 9 avril 2014 à l'Elysée. REUTERS/Ian Langsdon/Pool

Les partisans de François Hollande défendent cette thèse: il sait depuis le départ où il va, rendre la France sociale-démocrate, et il avance aussi vite que lui permet sa majorité rétive. L'équipage est assez lent mais, si l'on regarde sans acrimonie, le chef de l'Etat a beaucoup avancé sur son parcours.

Pour être élu à gauche, il a dû forcément partir de très à gauche, le discours du Bourget. Avec l'état idéologique d'un PS fossilisé par la crise, il était impossible de faire autrement. Mais si François Hollande était dur dans la critique sociale, pour prendre des mots de gauche, et surtout dans la dénonciation de son adversaire Sarkozy, il s'était gardé de faire trop de promesses. En dehors de propositions phares comme les 75%, il avait prévenu que la «redistribution» ne pouvait venir que dans un deuxième temps, après le «redressement».

Ce discours en deux temps n'a pas été émis avec clarté et l'électorat de gauche, il est vrai un peu sourd, n'a entendu que le «changement». D'où la défaite aux élections municipales et le désarroi des élus socialistes, qui espéraient, comme c'est facile, que le «changement» pourrait venir d'une simple distribution immédiate de pouvoir d'achat. Certains l'espèrent toujours.

François Hollande a donc conduit en vingt-deux mois le changement du changement et il a amené, disent ses amis, le pays sur la ligne nécessaire: la politique en faveur des entreprises. Le détour a été long mais il est aujourd'hui achevé. La nomination de Manuel Valls engage une nouvelle étape: l'accélération. Il faut aller désormais «plus vite plus fort» dans la politique de l'offre. Il sera temps, lorsqu'il aura réussi à ramener la croissance, de rechanger de Premier ministre, dans deux ans, douze mois avant la présidentielle, pour distribuer, un peu, conformément à la seconde phase promise par François Hollande en 2012.

Cette thèse, quand on regarde avec du recul, n'est pas sans consistance.

Une première bataille gagnée

François Hollande n'est pas économiste, sa seule focale est la politique. Sur ce terrain, il a gagné une première bataille, fondamentale vu de son camp, celle menée contre l'extrême gauche. La déconfiture d'un Jean-Luc Mélenchon, contraint à l'éructation impuissante, et la disparition des mouvements trotskistes en témoignent.

Il faut remonter à 1995 pour en saisir la portée. A cette époque, au bout de grèves les plus importantes depuis 1968, les mouvements trotskistes et le syndicat SUD remportent une victoire décisive. Le «plan Juppé» de financement de la Sécurité sociale et des réformes des retraites des fonctionnaires est retiré. L'argument de vouloir réformer pour assurer le financement du «modèle social français», menacé si l'on ne fait rien, est balayé comme un faux prétexte: le gouvernement n'est que l'instrument du CNPF (le Medef). L'extrême gauche délégitimise toutes les réformes dont le seul objectif est de faire plaisir au seul «capital», au patronat. «Résister» est la juste ligne de combat.

Cette grève a bloqué toutes les réformes par la suite parce que l'argument de l'extrême gauche a convaincu: les Français ont soutenu ces grèves dites «de procuration». Quand le chômage est si menaçant, les salariés du privé n'ont pas la liberté de protester mais les fonctionnaires, protégés par leur statut, peuvent le faire. Valeureux soldats, les fonctionnaires ne défendent pas leurs acquis, ils défendent les droits de tous.

Cette pirouette intellectuelle a vécu dix-huit ans. C'est elle qui a fait tant de mal à la France en la bloquant. Or l'air du temps change. Les Français admettent désormais la nécessité des réformes. L'exemple des deux usines Goodyear a été éclairant : les ouvriers de l'une ont accepté les efforts, ils conservent des emplois tandis que le refus dans celle située de l'autre côté de la rue a conduit à la faillite. Partout, sur le terrain, les jusqu'au-boutistes sont battus, les salariés comprennent le sens des sacrifices. Plus largement, les Français dans leur majorité ont compris que la France avait deux problèmes, une compétitivité dégradée et une dette excessive. On ne saurait dire que François Hollande a provoqué ce basculement historique tout seul, mais il en profite et le fait est là: les Français sont prêts pour les réformes.

Les incertitudes

Paradoxalement, il n'y a plus qu'au sein du PS que survivent les derniers bastions d'idéologues d'extrême gauche. Pourront-ils empêcher l'«accélération» de Manuel Valls?

La deuxième bataille politique s'engage: le Premier ministre va profiter de sa popularité pour jouer les Français contre le PS. L'air du temps lui donne de la force, il n'a pas perdu d'avance... Tout dépendra, bien sûr, de François Hollande.

Pour ses amis, son choix est fait, il demande à Valls de faire du Valls, autrement dit il ne le soutiendra pas mollement. Les objections viennent immédiatement: que de temps perdu! Le nouveau gouvernement «de combat» est peuplé d'estropiés (Harlem Désir, Marylise Lebranchu, Christiane Taubira) et il porte la marque de l'ambiguïté hollandaise (deux ministres à Bercy, l'hétérodoxe Christian Eckert au Budget). En conséquence, les 50 milliards d'euros d'économies budgétaires, attendus comme la preuve des réformes, restent incertains.

Toutes ces remarques sont justifiées. On peut ajouter que, sur la ligne de l'offre, François Hollande, avec le pacte de responsabilité, n'aura fait que le quart du chemin nécessaire pour rattraper l'Allemagne. Les réformes ont attendu vingt ans, il faut qu'elles soient radicales, à l'école, sur le marché du travail, pour l'Etat. On peut douter qu'elles le soient.

«Ne le jugez pas avant l'arrivée, en 2017», concluent les amis de François Hollande. On aimerait pouvoir lui laisser encore le bénéfice du doute.

Eric Le Boucher

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Cofondateur de Slate.fr
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