Pourquoi votre région doit (peut-être) disparaître

Vendée en Bretagne, immense bassin parisien, disparition du Languedoc-Roussillon... Le géographe Jacques Lévy nous détaille un possible scénario qui verrait la France passer de 22 régions métropolitaines à 10.

François Hollande avait, lors de sa conférence de presse de janvier, évoqué la possibilité d’un redécoupage des régions françaises. Lors de son discours de politique générale du 8 avril, le nouveau Premier ministre Manuel Valls en a précisé les contours.

Le nombre de régions sera réduit de moitié et la nouvelle carte administrative sera effective au 1er janvier 2017. Soit les régions s’arrangent pour délibérer entre elles et fusionner d’ici là, soit la loi prendra le relais après les élections régionales de 2015.

En janvier dernier, après l’annonce de l'Élysée sur le sujet, nous avions publié la proposition de redécoupage en dix régions du géographe Jacques Lévy, professeur à l'Ecole polytechnique de Lausanne, directeur du Laboratoire Chôros et auteur de Réinventer la France. Il propose justement dans son dernier livre «un nouveau contrat géographique» pour réconcilier la représentation de l’espace national avec sa réalité.

Depuis l'annonce de Manuel Valls, la republication de cette carte a suscité de nombreuses réactions de nos lecteurs.

Nous avons demandé à Jacques Lévy, qui n’hésite pas à prendre parti dans le débat public et pour qui ces questions de territoire ne sont pas techniques mais bien politiques, de revenir sur ce découpage pour en détailler les raisons et les implications.

La bonne région, un «espace biographique»

Premier principe, nous expliquait-il en début d'année: une région en conformité avec l’usage contemporain de l’espace doit correspondre à un «espace biographique», c’est-à-dire «qui offre des opportunités à l’échelle de la vie d’un individu, pour qu’il puisse développer sa vie individuelle sans avoir besoin de la quitter».

Deuxième idée: la mondialisation des échanges et l’urbanisation quasi-achevée de la France impliquent que «pour gouverner et aménager la France, il faut l’appréhender telle qu’elle est, non telle qu’elle a été ou telle qu’on croit qu’elle a été», écrit-il dans Réinventer la France.

Enfin, l’approche prend en compte l’ensemble des ressources du territoire: la présence d’une métropole pour le structurer, mais aussi les ressources identitaires. C’est-à-dire que rien ne peut être fait sans l’accord des habitants. «La Corse a peu de ressources, mais une forte identité. Le Nord-Pas-de-Calais, l’Alsace, la Bretagne, sont aussi des régions où la question de l’identité ne peut être ignorée», rappelle-t-il. Ce qui rend nécessaire la prise en compte de la subjectivité des Français sur ces questions, au-delà de la seule planification économique de l’espace.

Voici son découpage en détail. Il s'agit bien d'une suggestion, en réponse à la demande de Slate.fr, de ce que pourrait être une réforme pertinente du territoire: en aucun cas d'un plan prêt à l'emploi, comme le souligne le géographe, qui est le premier à discuter certains des choix faits ci-dessous.

Par ailleurs, les départements et régions d'outre-mer n'apparaissent pas sur la carte, le découpage proposé s'appuyant sur les continuités territoriales existantes en métropole (la Corse, par exemple, garderait son intégrité territoriale).

1. (Très) Grand Bassin parisien: un risque de banlieuisation?

Ce serait la plus grande des nouvelles régions: «Plus une ville est grande et plus elle est capitale d’une région elle-même étendue.» C’est en effet celle qui avale le plus de régions: les deux Normandie, la Picardie, une partie des Pays de la Loire (Mayenne, Sarthe, Maine-et-Loire), la Champagne, la Bourgogne (moins la Saône-et-Loire) et la région Centre.

C’est aussi avec cette proposition que les villes comme Orléans, Reims, Rouen, Amiens, Le Mans ou Tours peuvent ressentir le plus la «peur de la banlieuisation», admet le chercheur:

«Historiquement, les villes ont quelques raisons de se méfier. La centralisation a asséché les villes du bassin parisien. Le risque de banlieuisation existe si les villes en question n’ont rien à proposer.»

C’est un risque qui est ressenti partout sur le territoire: comme lors de l’annonce de François Hollande en janvier, les propos de Manuel Valls ont déclenché une série de réactions et d’articles relayant cette inquiétude dans les médias régionaux. Car on peut reprocher à cette vision d’organiser un partage du territoire entre territoires gagnants et territoires, sinon perdants, du moins marginalisés dans la division du travail...

«Il faut voir les villes moyennes de chaque région non comme des victimes, mais comme étant reliées dans un appareil productif commun», considère Jacques Lévy. Ici la qualité de vie, le coût plus faible de l’immobilier à mesure qu’on s’éloigne des métropoles –logique que renforcerait nécessairement cette métropolisation des territoires– peuvent être l’atout.

Ces villes situées à un échelon en-dessous de leur métropole régionale «doivent jouer une partition originale dans des activités qui n’ont pas besoin d’une centralité totale». Il peut s'agir de recherche, de spécialités industrielles ou d'activités tertiaires qui ne nécessitent pas d'être en métropole.

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2. Sud-Est (ex-Rhône-Alpes): l’affirmation logique de la puissance lyonnaise

L’aire d’influence du grand bassin parisien proposé ci-dessus s’étale donc jusqu’en Côte d’or au sud-est, là où débute celle du territoire rhône-alpin. Outre la Saône-et-Loire, ce grand Sud-Est englobe la région Auvergne pour la même raison que le Limousin est rattaché à l’ouest à une grande région Sud-Ouest centrée sur Bordeaux.

Comme l’explique Jacques Lévy, il ne faut «surtout pas créer une région Massif central» Limousin-Auvergne, qui aurait tendance à regrouper les territoires les plus fragiles sur le plan du développement économique et les plus isolés sur les axes de transports.

La centralité de Lyon, deuxième métropole du pays, ne fait pas débat. Le «braquage institutionnel» réussi de la communauté urbaine du Grand Lyon ou Eurométropole lyonnaise sur le territoire urbain du département du Rhône, dont il reprend les compétences et la population, témoigne du rôle de locomotive de la ville sur cette évolution.

Une partie de Rhône-Alpes est dans l’influence de Genève, rappelle le géographe. Comme pour les autres régions transfrontalières, cette réalité européenne est à prendre en compte.

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3. Bretagne: Rennes et Nantes peuvent-elles fonctionner en duo?

Loire-Atlantique et Vendée rejoignent la Bretagne actuelle, intégrant Nantes et remettant ainsi en question la suprématie de Rennes sur la région… «La Vendée étant connectée avec Nantes, explique Jacques Lévy, on ne peut pas la laisser toute seule.» Une telle région serait «équilibrée entre ressources identitaires et opportunités»:

«On parie ici sur l’avenir Rennes-Nantes, qui sont petites, mais doivent mettre en commun leur offre.»

Une proposition qui ne va pas plaire à tout le monde… Le géographe admet la difficulté de l’exercice qui consiste à redessiner d’autorité une métropole:

«Quand on fait une métropole sur le papier, ça fonctionne rarement. Rennes et Nantes sont faiblement complémentaires et se sont développées en se tournant le dos l’une à l’autre.»

Elles sont de plus assez éloignées (environ 1h30 en voiture). La fusion et la coopération ne pourraient donc se faire sans que les habitants en aient accepté le principe.

Et de toute manière, rien ne pourrait se faire sans cet assentiment. Dans un sondage publié par Ouest-France dans la foulée des annonces de Valls, on apprend que la proportion d’habitants d’une région qui se sentent d’abord appartenir à cette région plutôt qu'à leur pays culmine en Bretagne: 32%, contre 16% dans la Basse-Normandie voisine et seulement 7% en Rhône-Alpes et 6% en Ile-de-France.

En revanche, un autre sondage révèle qu’une majorité de Bretons comme de Ligériens sont favorables à un regroupement de l’actuelle région Bretagne et du département de la Loire-Atlantique, car il s'agirait d'un retour à la «Bretagne historique».

Le Télégramme, via Twitter

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4. Midi-Pyrénées: un système organisé autour de Toulouse

Avec Toulouse comme capitale régionale, c’est une des régions dont les contours évolueraient le moins. La région Languedoc-Roussillon disparaît néanmoins, avalée à l’est par la région Méditerranée (Marseille-Nice) et au sud-ouest dans cette nouvelle entité Midi-Pyrénées.

Mais se pose une question culturelle: les Pyrénées orientales, culturellement catalanes, sont-elles compatibles avec l’ouest occitan de Midi Pyrénées?

Anne-Yvonne Le Dain, députée socialiste, propose, comme le relate France 3, un autre découpage:

«Je vais vous étonner, mais moi je verrais bien une grande région Auvergne-Languedoc-Roussillon. Un axe Clermont-Ferrand-Montpellier, l'Occitanie commence à Clermont.»

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5. Méditerranée: Marseille enfin métropole?

Cette nouvelle Paca qui intègre à l’ouest le Gard, la Lozère et l’Hérault est un choix discutable, admet Jacques Lévy. En effet, Marseille y devient la capitale et Nice comme Montpellier seraient reléguées au niveau de métropoles secondaires:

«Mais l’idée est de profiter d’une tête de réseau qui se situe un cran au-dessus des autres, et de faire monter tout le monde avec».

On retrouve ici le problème des métropoles à deux têtes avec Marseille et Aix-en-Provence, une «métropole écartelée» sur un territoire où cette culture métropolitaine qui serait nécessaire pour accélérer la coopération fait défaut aux élites locales et aux élus.

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6. Sud-Ouest: l’Aquitaine prend Poitou-Charentes et le Limousin

Sur la carte de Jacques Lévy, la nouvelle région Sud-Ouest s’étend considérablement, prenant acte du rôle majeur de Bordeaux. Le rattachement de Poitou-Charentes à l'Aquitaine était déjà envisagé par le comité Balladur sur la réforme des collectivités, qui a remis un rapport en 2009.

Dominique Bussereau, président du conseil général de Charentes-Maritime, expliquait alors:

«Le Poitou-Charentes est une petite région avec quatre départements (Charente-Maritime, Deux-Sèvres, Charente, Vienne), mais sans ville de plus de 100.000 habitants, même si Poitiers (91.000 habitants) est une ville universitaire depuis dix siècles. La métropole légitime de rattachement est Bordeaux […]»

Si l’Auvergne est rattachée au Sud-Est rhônalpin, le Limousin rejoint la zone d’influence de cette région. «L’intérêt du Limousin, c’est d’aller vers Bordeaux plutôt que de rester tout seul», explique Jacques Lévy. Cela suppose notamment un désenclavement plus fort de Limoges, pour l'instant éloignée de l'axe de TGV Paris-Bordeaux.

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7. Nord: pas de redécoupage

C'est une des rares régions françaises dont le périmètre actuel semble s'imposer. «Les ressources métropolitaines comme identitaires sont présentes, donc il n'y aura pas tellement débat, estime Jacques Lévy. On peut imaginer que le Nord annexe l’Aisne ou la Somme.»

Ne pas oublier que les régions transfrontalières débordent de la carte: elles devraient penser cela à la base, en facilitant les outils juridiques et leur intégration dans un ensemble transfrontalier. Lille n'est qu'à 35 minutes de Bruxelles avec le Thalys.

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8. Alsace: une région équilibrée en l’état

Là encore, l’exemple d’une région «équilibrée», c’est-à-dire dotée d’une métropole clairement identifiée et d’un sentiment d’appartenance fort. Selon le sondage LH2, 20% des Alsaciens se sentent appartenir à leur région avant d’appartenir à leur pays.

Problème: l’intégration régionale a subi un coup d’arrêt après l’échec du référendum sur la fusion des deux départements en avril 2013… Comme Slate le notait à l’époque, l’analyse du vote par Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion et stratégies d’entreprises de l’Ifop, révélait que les grandes agglomérations de Strasbourg et Colmar, les zones frontalières avec la Suisse à chômage faible et les zones touristiques dynamiques sur la route des vins avaient voté oui au référendum; les zones périphériques, rurales et industrielles fragilisées avaient voté non.

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9. Est: une situation compliquée

Encore dans l’influence de Paris, cette entité Lorraine-Franche Comté est constituée d'un tissu de «beaucoup de petites-grandes villes et pas beaucoup de métropoles», constate Jacques Lévy. Elle abrite aussi au nord des bassins industriels en difficulté, et il est clair qu’elle fait partie des territoires où l’Etat doit faire plus d’efforts de soutien économique et d’investissement. 

Autre question, le couple Metz-Nancy sur lequel s’appuierait la nouvelle région n’est pas reconnu comme tel par les habitants.

Par ailleurs, des discussions ont démarré concernant une fusion entre les régions Franche-Comté et la Bourgogne. Marie Guite-Dufay, présidente de la première, et François Patriat, président de la seconde, déclarant en janvier être favorables à ce rapprochement.

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10. Corse: pas question de fusion avec le continent

Ici, le déséquilibre entre ressources économiques et identitaires penche fortement du côté des secondes. D’ailleurs note Jacques Lévy, personne ne propose de fusionner la Corse avec d’autres territoires dans une nouvelle région. Pour le géographe, il ne s’agit surtout pas non plus de reléguer l’île en périphérie, mais au contraire de mettre le paquet sur le développement économique du territoire en lui donnant plus d’autonomie.

«Personne ne conteste que la Corse est la Corse», explique le géographe, mais la région peut-elle se développer sur des secteurs comme le tourisme, l’université, sans bénéficier à l’avenir d’autant d’aides de l’Etat central?

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Jean-Laurent Cassely

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