Comment le parti d'extrême droite Jobbik a colonisé la Hongrie

Le leader du Jobbik, Gabor Vona, le 15 février 2014. REUTERS/Bernadett Szabo.

Le leader du Jobbik, Gabor Vona, le 15 février 2014. REUTERS/Bernadett Szabo.

Karaokés nationalistes, groupes de rock au discours agressif, manuels ancestraux, taxis partisans, costumes traditionnels, sites d'information... Le parti d'extrême droite, qui espère rassembler plus de 20% des électeurs lors des deux rendez-vous électoraux de 2014, a envahi tous les aspects de la vie quotidienne.

«Nous sommes désormais le plus populaire des partis radicaux de l’Union européenne!», lançait fièrement Gábor Vona, leader du parti d’extrême droite hongroise Jobbik, dimanche 6 avril, à l’annonce des résultats anticipés des législatives remportées par le Fidesz de Viktor Orban.

Le Jobbik, ce jeune et virulent parti, y a culminé à un peu plus de 20,5%, le meilleur score de son histoire, même s'il ne lui a permis de rafler que 23 sièges au Parlement hongrois. Fondé en 2003, il avait fait sa grande entrée en politique aux élections européennes de 2009, envoyant trois députés siéger à Strasbourg, pour réitérer à domicile un an plus tard, avec 17% des suffrages aux législatives de 2010. Une performance que le parti espère renouveler lors des prochaines européennes, fin mai, pour conquérir un siège supplémentaire.

«Le Jobbik, ce n’est pas un parti, c’est une communauté», déclarait György Szilágyi, chef de file du parti à Budapest, à l’occasion de son dernier meeting, le 4 avril.

Une affirmation on ne peut plus pertinente. Car le Jobbik, qui critique aussi bien la corruption politique que les intérêts sionistes, les dérives des banques, l’accaparements des terres, les «déviants homosexuels», les «criminels tsiganes», plaide pour un référendum sur la sortie de l’UE et la réinstauration de la peine de mort, est un parti que sous-tend un ensemble de valeurs et d’objets «totems». Son succès est indissociable de ses composantes «communautaires», alternatives rassurantes au chaos qui règne actuellement dans la politique hongroise.

En l’espace de quelques années, grâce à la maîtrise des réseaux sociaux, la mise en place de relais médiatiques et l’organisation d’événements fédérateurs, il a su rallier autour de son orbite des dizaines de milliers de Hongrois. Si une grande partie de ses électeurs se contentent de glisser un bulletin contestataire dans l’urne lors des élections, il est aussi possible de mener une existence «nationaliste» sur la planète Jobbik. Mode d’emploi.

100% hongrois

Chez Jobbik, parti qui se dit «national» avant tout, le 100% hongrois est mis à l’honneur. Une notion qui s’étend dans le temps comme dans l’espace.

Au cœur de son référentiel: la Grande Hongrie d’avant le traité de Trianon qui mit fin à la Première Guerre mondale (la partie hongroise de l'empire austro-hongrois s’étendait de la Roumanie actuelle à Rijeka, en Croatie, en passant par Bratislava et Novi Sad en Serbie) ainsi que tous les symboles qui lui sont attachés. A l’instar de la double croix apostolique de St Etienne (premier roi hongrois à s’être fait baptiser, au Xe siècle), de la sainte couronne (du même roi, fondateur du royaume magyar), du drapeau d’Arpád, rouge et blanc (dynastie «100% hongroise» qui a présidé à l’installation des Hongrois dans le bassin des Carpates du IXe au XIIIe siècle) ou du blason aux trois montagnes figurant sur l’actuel drapeau slovaque. Tout bon sympathisant du Jobbik ne manque jamais d’ailleurs de rappeler que la Slovaquie ou la Roumanie, autrefois fédérées en partie au sein de l’empire austro-hongrois, sont des pays fantoches.

La grande Hongrie et ses symboles se déclinent sous la forme d'une multitude de goodies: porte-clé, autocollants, t-shirt, pin's, aimants… voire paillasson. Comme cet objet collector déniché à la Majalis 2013, un grand rassemblement populaire en plein air attirant 10.000 personnes le 1er mai: un paillasson à l’effigie de Viktor Orbán, existant aussi en version européenne. Notons que le Jobbik n’est pas la seule entité à détenir le monopole de la nostalgie envers la grande Hongrie ni celui des références à la sainte couronne ou aux armoiries hongroises, actuellement utilisées par l’Etat hongrois.

Grand pourfendeur des multinationales, Jobbik milite pour la protection des terres comme des entreprises hongroises. A écouter Gábor Vona, son leader, s’offusquer de l’import d’ail chinois en Hongrie, on croirait presque entendre un écologiste.

C’est bien ça qui fait tout le succès du Jobbik, un parti qui joue sur tous les plans. Surtout depuis son récent changement d’image. Les uniformes paramilitaires ont été troqués pour des hauts saillants et colorés et des visages souriants. On ne parle plus de Juifs ni de Roms, on se contente de slogans neutres comme «On n’arrête pas le futur», incarnés dans les derniers spots publicitaires du parti. Désormais, comme le Front national en France, Jobbik se veut un parti présentable. Quitte à purger des listes électorales ses éléments les plus perturbants.

N’empêche que lorsqu’il s’agit de se déplacer en taxi, les puristes font appel à Nemzeti Taxi (Taxi National). Cette compagnie établie en 2009 par un chauffeur de taxi, apôtre zélé du parti, se revendique «nationale» avant tout. Ses voitures n’ont rien de hongrois, leur gasoil encore moins, mais ses chauffeurs (comme son capital) sont des sympathisants du Jobbik. Les utilisateurs auront ainsi le plaisir de voyager entourés de drapeaux et de cartes de la grande Hongrie.

«Chers descendants d'Attila»

L’imaginaire du Jobbik puise dans les origines nomades des premiers Hongrois, dont la provenance continue de faire débat. Les partisans du parti refusent la filiation finno-ougrienne et se montrent sceptiques envers l'idée d'une migration du peuple hongrois de l’Oural autour du IXe siècle après Jésus-Christ. Ils penchent en revanche pour la piste des Huns, des Sumériens, des Turcs ou des Schytes, civilisation d’Asie centrale.

Gábor Vona aime ponctuer ses discours par un «Chers descendants d’Attila», en référence au chef des Huns. Les partisans du Jobbik ont fait de l’oiseau Turul (qui n’est certes pas l’apanage du Jobbik), leur fond de commerce. Lointain cousin de l’aigle, cet oiseau mythologique aurait guidé les sept tribus magyares sur le chemin de la grande plaine hongroise. László, sympathisant du Jobbik, tient à sa pochette en cuir ornée d’un Turul:

«Les premiers Hongrois la portaient déjà, ils y plaçaient de quoi confectionner leur soupe, comme nous aujourd’hui avec les sachets Maggi. Moi, quand je vois quelqu’un arborer cet insigne, je le salue d’emblée!»

Nombre des disciples du Jobbik sont des adeptes du shamanisme à la hongroise et de ces tribus dispersées ici et là qui partageraient un lien de parenté avec les Hongrois (tels les Madiars du Kazakhstan). Un lieu comme la «Maison des Hongrois», en plein centre-ville de Budapest, joue le rôle de sentinelle du parti. On peut notamment s’y procurer des manuels pour s’initier à l’alphabet runique (rovásirás en hongrois, qu’utilisaient les Hongrois avant leur conversion au catholicisme), que les Sicules de Transylvanie ont conservé même au-delà du Moyen-Âge.

Chaussettes «Grande Hongrie»

Si la garde-robe du parfait Jobbik n’existe pas, les t-shirts révisionnistes méritent examen: les t-shirts révisionnistes ont la cote. Notamment ceux qui évoquent la grande Hongrie. Le best-seller ? Ce t-shirt affirmant que «La Grande Hongrie c’est le paradis, la Hongrie amputée c’est pas un pays».

Certains Jobbik un peu plus hardcore n’hésitent pas à s’habiller comme la Magyar Garda, la milice paramilitaire dissoute en 2009. Les fantaisistes osent même les chaussettes «Grande Hongrie».

Certains députés stars du Jobbik comme Dóra Dúró –la plus jeune élue de l’Assemblée– s’affichent en costumes traditionnels type Bocskai. Des boutiques spécialisées dans le «vêtement national» versent même dans les mini-jupes décorées de motifs traditionnels.

«100% hongrois»

Mais la galaxie Jobbik est aussi musicale, puisant dans le répertoire du rock nationaliste, courant né au début des années 2000 lié à la sous-culture skinhead magyare, propagée par feu Pannon Rádió. On trouve ainsi Kárpátia (en référence au massif des Carpates, situés aujourd’hui en dehors de Hongrie).

Ismerös Arcok.

Ou encore Romantikus Erőszak (Violence romantique), avec des chansons aux titres aussi évocateurs que 100% hongrois ou Un dieu, une nation. Le groupe Revizorok aborde quant à lui l’enseigne des Croix Fléchées sur ses pochettes d’album, un tribut évident au mouvement fasciste hongrois, bras droit d’Hitler en Hongrie d'octobre 1944 à mars 1945.

Site hébergé aux États-Unis

Le Jobbik, qui s’était fait connaître en 2003 par une forêt de doubles croix plantées un peu partout dans le pays, ne saurait oublier les religions (chrétiennes). Vona lui-même est catholique. Un de ses fervents suiveurs n’est autre qu’un pasteur protestant, Lóránt Hegedűs, dont la femme est députée –tous deux sont prophètes en leur propre église, celle du Retour à la patrie. Un établissement qui a pignon sur rue dans le quartier le plus cossu de la capitale et qui a inauguré cet automne un buste du très controversé amiral Horthy, qui dirigea le pays de 1920 à 1944.

Mais cette église ne sert pas qu’aux croyants. Sa cave fait rayonner la culture irrédentiste façon Jobbik, invitant des artistes à se produire et organisant des discussions. Elle abrite aussi une «université populaire» nationaliste où enseigne Dániel Kárpát, député Jobbik, auteur d’un ouvrage intitulé EU-tanázia («EU-thanasie»).

Car la galaxie Jobbik ne serait rien sans ses relais d’information. Le parti dispose désormais de ses propres chaînes et sites d’information, diffusés presque exclusivement sur Internet. Le premier en tête, Kuruc Info, au discours particulièrement haineux, est hébergé aux Etats-Unis. D’autres sites viennent en complément comme Alfahír, pendant de Barikád, magazine papier distribué dans tous les kiosques. Jobbik rameute aussi dans la rue grâce à ses infatigables activistes remettant aux passants le journal interne du parti, un mensuel gratuit.

Mais là où le parti a su tirer son épingle du jeu, c’est bien sûr sur les réseaux sociaux. Qu’il s’agisse d’organiser du covoiturage le jour des élections, de lever des fonds pour les victimes d’inondations ou de relayer les informations des médias d’extrême droite, Jobbik dispose d’une foison de pages Facebook. Celle de Gábor Vona totalise plus de 261.000 likes (pour 10 millions d’habitants), le compte Facebook du parti 263.000, soit 90.000 de plus que celle du Fidesz.

Mouvement pour une «meilleure Hongrie»

Et si Jobbik est passé maître dans la sphère virtuelle, il n’en oublie pas pour autant les rendez-vous dans la vie réelle. Et il y en a pour tous les publics: karaoké nationaliste pour sa section jeunesse; Majális, un rassemblement familial gigantesque sur l’île du festival Sziget; des discussions-débat dans les diverses circonscriptions de Budapest, les députés Jobbik assurant aussi des permanences ouvertes à tous dans les bureaux des sections locales du parti. Puisqu’il n’y a pas de petites économies, les particuliers aussi viennent en aide au parti, des gérants de boutiques ou bars affichant ouvertement leur soutien et disposant d’une urne pour contribuer au mouvement pour une «meilleure Hongrie».

Les milices paramilitaires non armées comme Magyar Garda, dissoute mais aussitôt reconstituée en associations, à l’image de la «Milice citoyenne pour un meilleur futur», qui s’était illustrée à Gyöngygöspata en 2011 en organisant des camps «d’entraînement» chez les Roms, sont de véritables satellites de la planète Jobbik. Autre groupement très actif, le mouvement pour les 64 comtés organise des festivals à succès –quand il ne patrouille pas en Roumanie–, notamment « Le Sziget nationaliste » qui se tient chaque été dans la paisible campagne hongroise, en opposition au très libéral festival Sziget.

Texte et photos: Hélène Bienvenu