France

François Hollande peut tenter l'ultime remaniement: déménager l'Elysée

Marika Mathieu, mis à jour le 13.04.2014 à 15 h 13

Voilà la prochaine étape qu’il faut inscrire à l’agenda de notre président social-démocrate déjanté du protocole: brûler l’Élysée. Symboliquement du moins, le Palais pourrait toujours servir de musée.

2008. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

2008. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Est-on soumis aux symboles du pouvoir plus qu’au pouvoir lui-même? Avec François Hollande, la question se pose d’urgence. Car cet homme est train de dézinguer les attributs de la présidence sur un terrain formel qui touche le fond de notre rapport au pouvoir. Il ne les malmène pas comme Nicolas Sarkozy. Il les met à mort.

Le costume si distinctif de son rang? Il le pourfend d’une cravate qui part en vrille comme un memento mori arrimé au cou des apparences. La première dame qui s’habille bien pour sortir de l’avion et donner de l’argent aux enfants? Il n’en a plus.

Rappelez-vous ce documentaire de Patrick Rotman «Le Pouvoir», ces longues images de couloirs aux moquettes rougeoyantes, ces dizaines d’huissiers à saluer pour qui ne veut pas sembler les mépriser, alors que bon, que font-ils là? Il n’y a pas de symbole plus ancré dans notre imaginaire que «l’Elysée» pour signifier «Le Pouvoir». Avec des majuscules partout et du gravier au milieu.

Mais  le pouvoir est-il alors à l’image de ce lieu? Une suite de candélabres, de pas feutrés et de portes craquantes sous la main d’hommes fantomatiques? Un lieu clos sur les mirages du passé et dont la plupart des collaborateurs sont exclus? Un dédale de bureaux en sous-pente dont les «murs de plâtre partent en lambeaux» (selon des témoins souhaitant garder l’anonymat)?

Une vieille histoire

En finir avec l’Élysée est un vieux projet. Le Palais est la résidence officielle du chef de l'Etat français et le siège de la Présidence depuis 1871. Le premier à avoir voulu s’en passer, c’est le général de Gaulle lui-même qui, en 1958, ne voyait pas sa nouvelle constitution emballée dans les parfums d’un palais construit en 1720, forgé par le Second Empire et la IIIe République, vierge de toute modernité.

Il pense alors au château de Vincennes, plus militaire… mais finit par s’accommoder du Palais dont il oublie les dorures en s’y réglant une vie des plus austères (et en demandant à payer sa taxe d’habitation sur des deniers personnels). Y installer la télévision a dû sembler un crime de lèse-majesté. Mais que penser de l’invasion de centaines de collaborateurs, bientôt armés d’ordinateurs? Les années passent et des annexes sont installées dans tous les hôtels particuliers du coin, comme une course en avant pour éviter de s’interroger sur la maison-mère.

En mai 1981, François Mitterrand, auréolé de l’espoir du changement et inspiré par les mémoires du Général, pense lui aussi faire les bagages de l’Elysée pour investir les Invalides. Mais les dossiers de fond empêchent sans doute la révolution des symboles et la rose prend racine dans les jardins du Palais (en l’occurrence un magnolia blanc, Mitterrand était grand passionné des arbres).

Le bouillant Nicolas Sarkozy n’a pas manqué dès 2007 de remarquer le problème: tant dans l’image que dans l’espace, l’Elysée étouffe. Et «l’Américain» de demander un audit sur le Palais tout en pensant déménager à l’Ecole Militaire. Là encore, le projet est mort sous la pile du reste. Nicolas Sarkozy s’est finalement fort bien lové dans ce qu’il voulait bousculer.

Le décalage entre l’architecture du Palais et sa fonction pratique saute aux yeux de chaque président et pourtant, il demeure. Comme s’il était impossible de sortir du rêve constitué autour du «mythe» de l’Elysée, ce graal qui anime la guerre politique favorite des Français-propriétaires depuis qu’ils ont un suffrage universel pour décider du locataires -calvaire de la location puissance 43 millions.

Comme si ceux qui en ouvraient les portes y étaient comme aspirés. «Coulisses», «secrets» et «alcôves» sont ainsi le champ sémantique de ce palais dont la vocation démocratique est plus que jamais renvoyée à ses annexes. Toute une littérature est là pour nourrir le mythe d’un monde à part, d’une culture de l’entre soi et de l’obscur qui ne laisse que quelques privilégiés accéder à ses arcanes.

Les Allemands ont fait sortir leur chancellerie des murs du Palais Schaumburg de Bonn, jugé trop exigu, dès 1969. Ils ont commencé par construire en face un nouveau bâtiment, avant d’en édifier encore un autre quand la chancellerie fut transférée à Berlin. Sans vouloir en remettre une lampée autour du modèle allemand, on ne peut manquer d’observer que valoriser l’efficacité plus que la représentation ne conduit pas au déclin de la nation, loin de là.

C’est une autre culture, certes. Et le bâtiment, le plus grand du monde avec ses 12.000 m² répartis sur sept étages, n’en fait pas le plus beau, c’est sûr. Mais pourquoi la France ne serait-elle pas capable d’en faire moins dans l’apparat? Pourquoi devrait-elle rester cantonnée à l’idée que le pouvoir doit se représenter plus que s’exercer?

Car la séduction s’expose à la désillusion. C’est d’autant plus dommage qu’au final, en France, la désaffection vis-à-vis de ce pouvoir «mythifié» est patente. Une partie du vote FN se nourrit de cette défiance vis-à-vis de l’exercice du pouvoir et du besoin de fuite hors du réel.

Sur la bonne voie

Mais François Hollande est sur la bonne voie. En refusant d’habiter l’Elysée pour garder un appartement plutôt austère, il a déjà commencé le travail (c’était déjà le cas de Giscard, Mitterrand et Sarkozy, mais pas tout le temps et ils avaient des appartements plus clinquants). En se baladant en scooter aussi. Les questions relatives à sa sécurité sont des faux-semblants quand on voit la facilité avec laquelle les dirigeants allemands ou nordiques font leurs courses touts seuls.

Ce discours «sécuritaire» ne sert qu’à refermer le piège qui veut que le chef de l’Etat soit au-dessus de tout, on ne sait trop où, quitte à ce qu’on le cherche tout le temps (ou tous les cinq ans). François Hollande le disait avant d’être élu car il avait écouté le témoignage de ses prédécesseurs: l’Elysée vous emprisonne et vous coupe du monde qui ne pense en retour qu’à vous couper la tête.

Face au coût représenté par la marche démesurée de l’Elysée, il s’est aussi activé. La Cour des comptes a salué sa gestion du Palais dans son rapport publié en juillet 2013: 6 millions économisés par rapport à la présidence Sarkozy.  Trois millions dans les déplacements, 30% de baisse du salaire présidentiel, réduction des effectifs (aujourd’hui 858 personnes travaillent à l’Elysée, pour un coût de 70 millions d’euros). Des «mesures de remise en ordre» pour la restauration du Palais, ont permis d’en ramener la charge (et quelle charge) à 4,4 millions d'euros, soit une économie de 1,1 million d'euros par rapport à 2008.

Pour le bouquet final, la Cour des Comptes note également que le coût de fleurs est passé de 230.000 euros en 2011 à 130.000 euros en 2012 «grâce à l'utilisation d'un logiciel de gestion» (malin!). Des économies ont même été faites sur la cellule Internet, 180.000 euros au second semestre 2012 contre 373.809 euros pour le premier, entre autre grâce à la suppression immédiate du site dédié à la première dame (geste précurseur).

François Hollande devrait achever de saboter notre présidence pleine de froufrous parce que l’heure est venue. Il s’attaque à des archétypes dispendieux, désuets et sexistes du pouvoir. La «hauteur», ce dont il est sensé manquer sans même parler de ses choix politiques, cette mesure imaginaire qui pousse certains à vouloir chausser leurs talonnettes, commence à s’effacer sous la «pratique» du pouvoir, mesure autrement plus respectable même si bien plus cruelle à faire comprendre.

En «banlieue»

En 2007, l’architecte et candidat fugace à la présidentielle Roland Castro (co-fondateur en 1983 de l’association Banlieues89 qui voulait alerter la gauche sur la nécessité de renouveler l’urbanisme des grands ensembles)  proposait de construire un nouveau bâtiment à Saint Denis, pour donner de l’élan à la banlieue et «de l’espoir aux Français qui ne croient plus en rien». Il ne s’arrêtait d’ailleurs pas à l’Elysée.

Il voyait déjà le ministère de la Culture à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), le ministère de l'Intérieur à Rosny-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), le ministère des Affaires étrangères à La Courneuve (Seine-Saint-Denis) et l'Education nationale à Châtillon (Hauts-de-Seine). Selon Castro, ces délocalisations auraient pu libérer 150 hectares dans Paris, dont cinquante consacrés au logement social, le reste étant vendu à des investisseurs privés.

Avec le produit de cette vente —15 milliards d'euros au prix du marché de l’époque— 30.000 logements sociaux auraient pu être financés, 80.000 logements pour les étudiants, et un grand tramway circulaire autour de Paris, qui relierait 40 communes et 60 quartiers en difficulté. Ce rêve était trop beau?

Même si les Affaires étrangères restent au Quai, voilà cependant ce qu’il reste à faire pour que François Hollande achève son mandat expiatoire (et sans doute un peu sacrificiel) des oripeaux monarchiques pour que s’ouvre une nouvelle ère démocratique.

Il faut brûler l’Elysée et transférer le pouvoir dans un lieu qui lui ressemble: moderne, actif et accueillant pour les centaines d’hommes et de femmes qui y travaillent. Brûler l’Elysée, ce serait donc accepter et respecter le pouvoir pour ce qu’il est «en réalité»: un mandat.

Marika Mathieu

Marika Mathieu
Marika Mathieu (1 article)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte