France

François Hollande change tout pour que (presque) rien ne change

Eric Dupin, mis à jour le 09.04.2014 à 18 h 28

Valls à Matignon, Cambadélis au PS, Jouyet à l'Élysée: le chef de l'État réorganise son équipe mais ne réoriente pas sa politique, avec pour seul but de placer enfin des experts et des professionnels aux postes clef.

François Hollande, le 29 novembre 2013 à Aubervilliers. REUTERS/Etienne Laurent/Pool.

François Hollande, le 29 novembre 2013 à Aubervilliers. REUTERS/Etienne Laurent/Pool.

La ligne est parfaite, elle a simplement été mal appliquée et encore plus mal expliquée. Tel est bien l'enseignement tiré par François Hollande de la déroute municipale des socialistes.

Le doute n'est plus permis après la vaste réorganisation de son dispositif politique à laquelle le chef de l'Etat vient de procéder: pas question de réorienter, ou même d'infléchir, ses choix de politique publique. La nouvelle étape consiste essentiellement, mais cela n'est pas négligeable, à placer enfin des experts et des professionnels aux postes clef du pouvoir.

Un communicant à Matignon

Le discours de politique générale prononcé par Manuel Valls devant l'Assemblée nationale est symptomatique de cette absence de nouveauté sur le fond. Cet exercice solennel est toujours révélateur de la mission que se propose d'exercer le nouveau Premier ministre.

Quelques-uns ont annoncé, en cette occasion, une ambition réformatrice forte et caractérisée. On se souvient de la brillante «nouvelle société» brossée par Jacques Chaban-Delmas en 1969. Ou, plus récemment, du «pacte républicain» promis par Lionel Jospin en 1997.

La plupart des nommés à l'hôtel Matignon se sont plutôt limités à traduire en mots, avec plus ou moins de bonheur, les choix présidentiels. Ce fut le cas, de manière assez laborieuse, pour Jean-Marc Ayrault en 2012 comme pour le «collaborateur» de l'Elysée François Fillon en 2007.

A l'écouter mardi, Valls appartient résolument à cette deuxième catégorie. On chercherait en vain, dans sa prose saturée de lieux communs (en gros, les Français sont malheureux mais la France est formidable), la marque d'une pensée originale ou d'une philosophie personnelle. Le promu à Matignon s'est contenté de préciser quelques-uns des récents engagements élyséens.

Seul le style le distingue de son prédécesseur. Valls affiche une autorité et un goût de l'ordre qui faisaient cruellement défaut à Ayrault. Il brandit un volontarisme destiné à convaincre les Français que le changement espéré finira bien par se produire.

Encore tout ceci doit-il énormément aux ficelles de la communication. On reste stupéfait du culot qui consiste, pour un Premier ministre novice, à annoncer des mesures applicables lors du prochain quinquennat! Annoncer une baisse d'impôt sur les sociétés à 28% en 2020 relève du pur et simple affichage. Oser décréter la suppression des départements «à l'horizon 2021» participe de la même démarche audacieusement futuriste.

La manière avec laquelle Valls se propose d'en finir avec le «millefeuille territorial» trahit le primat du symbolique sur le fond des dossiers. Est-il sérieux de vouloir à la fois créer de vastes régions de taille européenne et de supprimer un échelon départemental auxquels les Français sont attachés? Cette annonce spectaculaire n'est-elle pas plutôt destinée à donner crédit au discours sur les économies de dépenses publiques?

C'est bien d'abord l'ancien responsable de la communication du candidat Hollande qui a été missionné à Matignon. Valls sait beaucoup mieux que d'autres –et infiniment mieux que l'ancien maire de Nantes– comment vendre une politique aux médias. Rien n'indique pour autant que cet indéniable savoir-faire permettra au pouvoir d'être compris des Français.

Un politique à la tête du PS

En ce printemps d'intempéries électorales, Hollande a corrigé l'autre grande erreur de casting commise par lui il y a deux ans: la désignation d'Harlem Désir à la tête du PS. Ce fade personnage n'a jamais su s'imposer parmi les socialistes, mais on ne saurait le lui reprocher: c'est précisément en raison de cette infirmité qu'il avait été préféré à son rival Jean-Christophe Cambadélis.

Car le choix d'Ayrault à Matignon et de Désir à Solférino participait d'une même logique pour le nouveau président: privilégier son propre confort politique plutôt que prendre le risque de mettre en place des personnalités trop affirmées. Dans l'adversité, le voici contraint, ici comme là, de recourir aux professionnels aguerris.

Fin connaisseur des arcanes du Parti socialiste et de la galaxie des gauches françaises, «Camba» (62 ans) est à coup sûr l'homme le plus qualifié pour devenir premier secrétaire du PS. Il pourra mettre son autorité et son sens de la négociation au service d'un pouvoir qui craint, à juste titre, quelques remous au sein d'un parti majoritaire d'ores et déjà amputé d'une large partie de son réseau d'élus locaux.

Comme Valls, Cambadélis a révélé ses talents lorsque Jospin gouvernait de 1997 à 2002. Le premier s'occupait –déjà!– de la «com'» tandis que le second oeuvrait aux fournaux de la «gauche plurielle». Mais, là encore, la qualité de professionnel chevronné des appareils, unanimement reconnue au futur chef du PS, ne garantit nullement un regain de vitalité politique de ce parti.

La preuve par Jouyet

Le palais de l'Elysée connaît, lui aussi, un changement d'homme hautement révélateur. Pierre-René Lemas n'avait aucunement démérité comme secrétaire général mais son remplacement par Jean-Pierre Jouyet leste ce poste stratégique d'un poids politique nouveau.

L'ancien patron de la Caisse des dépôts n'est pas simplement un vieil ami du président. C'est aussi et surtout une personnalité d'envergure qui saura maîtriser les rouages de l'exécutif. L'avantage technique probable induit par cette nomination ne saurait toutefois dissimuler la vérité politique qu'elle révèle crûment.

Ancien secrétaire d'Etat chargé des Affaires européennes dans le gouvernement Fillon constitué en 2007 sous la présidence de Nicolas Sarkozy, voici Jean-Pierre Jouyet qui devient une pièce maîtresse de la présidence de François Hollande. Marine Le Pen ne pouvait rêver mieux pour instruire le procès d'une «UMPS» qui se perpétue au-delà des alternances de façade.

Le fait que le trait d'union entre Sarkozy et Hollande soit un expert en questions européennes n'est pas innocent. Chacun le sait, la politique française est sous contrainte de l'Union, même si notre génie national s'emploie à ruser avec les règles communautaires.

La «monarchie de Jouyet», selon l'heureuse formule de Pierre Laurent, nous prouve en tous cas que le président actuel ne mène pas une politique foncièrement différente de celle qui aurait pu être conduite par son prédécesseur si honni.

Éric Dupin

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Journaliste
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