Culture

Les temps modernes de Joann Sfar

Vincent Brunner, mis à jour le 10.04.2014 à 9 h 26

Entre sa série «Donjon», le cinéma, ses romans, ses illustrations pour ceux des autres, le dessinateur qui touche à tout avec un bon ratio de réussite se découvre sur le tard via Instagram une vocation d’observateur politique.

Donjon Crépuscule 111. La Fin du Donjon. © DELCOURT

Donjon Crépuscule 111. La Fin du Donjon. © DELCOURT

Au début de ce millénaire, c’était encore facile de suivre Joann Sfar : dans les librairies proposant de la bande dessinée, il avait son rayon à lui, un rayon constamment en expansion qui s’agrandissait à coup de volumes du Chat du Rabbin, de Grand Vampire, de Professeur Bell ou de Donjon, ses séries phare de l’époque.

Maintenant, Joann se la joue plutôt catch me if you can, improvisant un joyeux et débordant jeu de pistes qui sème ses suiveurs – un retournement de situation pour lui qui a suivi la caravane du tour de France 2013 pour France Inter. Depuis les succès de Gainsbourg vie héroïque et de l’adaptation en film d’animation du Chat du Rabbin, le dessinateur a mis les deux pieds dans le monde du cinéma.

Ce n’est pas encore l’open bar — «j’arrive souvent avec des choses chères, quand on comprend combien ça coûte, on me suggère d’en faire des livres» — mais il s’est fait un nom. Quand il reçoit ce jour-là c’est dans les locaux d’une société de production qui l’emploie pour réaliser un film policier. «Cela m’excite bien mais je n’ai pas le droit d’en parler».

Joann ne déserte pas pour autant les librairies: en l’espace de quelques semaines, il vient juste de publier cinq livres dont Grandclapier, un roman d’heroic fantasy chez Gallimard où une version fantasmée de la Provence abrite ogres, elfes, géants, femme renard et hommes bourrus. Théâtre d’un combat entre partisans du dieu unique et adeptes de la magie et de «vieilles croyances», le royaume de Nissa abrite un Game Of Thrones où les affaires de cœur et la farce auraient remplacé les jeux de pouvoir. Ce qui n’empêche pas les décapitations sanglantes.

«C’est une histoire qui se passe dans le monde des bandes dessinées de l’Ancien Temps. Ce n’est pas pour enfants : c’est quand même un barbare qui fait sa crise de quarantaine et un ogre qui ne va pas beaucoup mieux. On a des monstres dépressifs avec de grosses épées…je ne sais pas où ça va aller mais moi je me suis éclaté ».

GrandClapier  © Joann Sfar-Gallimard

Voilà ce qui l’anime: d’abord se faire plaisir, se consacrer à ce qui le visse derrière sa table de travail. Après… «Parfois, ça donne des réussites. Parfois de gros échecs». Comme Tokyo : ce récit un peu décousu mêlant bande dessinées et photos s’est vendu à 2000 exemplaires. Un grand écart avec le million du Chat du Rabbin

Bien ficelé, drôle et porté par un style bien personnel, Grandclapier ne mérite pas de connaître le sort de Tokyo. Comme Ralph Azam, l’excellente série menée par Lewis Trondheim en solo, ce roman (un peu) illustré devrait consoler ceux qui ont été attristés par la conclusion de Donjon, jubilatoire série d’heroic fantasy menée avec le même Trondheim, série devenue si riche que les fans exégètes n’en finissent pas de relever références et clins d’œil.

Deux albums, Haut Septentrion et La Fin du Donjon, respectivement dessinés par Alfred et Mazan viennent de boucler l’intrigue multiple… au bout de cinq ans de silence, on n’y croyait plus. «A cause du cinéma, on ne passe plus nos vacances ensemble, Lewis et moi, et c’est pendant ces moments-là que l’on écrivait les Donjon», explique Joann.

Preuve qu’il a le droit de changer d’avis, contrairement à ce qu’il consignait il y a moins de deux ans sur le dernier post de son blog«je déteste dire qu’une chose est finie. C’est maladif, ça m’angoisse»— Joann se félicite que Donjon soit bouclé. «Je suis ravi d’avoir fini un truc dans ma vie ! On a fait 36 albums de Donjon. On a très envie de retravailler ensemble, cela ne sera peut-être pas de la BD d’ailleurs, peut-être de la danse folklorique polonaise, j’en sais rien».

Il est midi passé, Joann est en forme, disert comme d’habitude, même s’il a connu une petite insomnie. En pleine nuit, il a posté sur son compte Instagram un dessin revisitant les Aristochats.

Oui, alors que le reste du monde le prenait déjà  pour un artiste hyperactif – «J’ai une vie paisible pendant laquelle j’écris et je dessine beaucoup», réplique-t-il – il publie depuis mai 2013 des dessins sur Instagram. Et de manière exponentielle. «Ça a commencé quand France Inter m’a demandé pour son site de faire des gribouillages». Ah oui, parce que Joann Sfar a aussi une émission à la radio, «Vous voyez le tableau» où, du lundi au jeudi, juste avant 18h, il raconte une exposition.

«Les gens d’Inter m’ont dit de parler de ce qui me faisait du bien. Moi, ce sont les tableaux et les dessins. Le but ce n’est pas de faire le prétentieux ou le cultivé mais donner envie aux gens d’aller dans les musées. Et puis, on vit dans une société où la religion prend tellement de place que j’ai envie de rappeler qu’il y a aussi du sacré ailleurs».

Du coup, il y a quelques mois, le Grand Palais lui a demandé, ainsi qu’à son ami et collègue Mathieu Sapin (Campagne présidentielle, Supermurgeman ou Akissi avec Marguerite Abouet) de faire la visite de l’expo Félix Valotton.

Sur Instagram, Joann a posté ses dessins sur le tour de France puis ses dessins de bistrot, ses dessins d’humeur. Le 10 janvier dernier, le mag people Closer sort l’affaire Hollande-Gayet. Le cœur de Joann fait boum.

«Son histoire de cul m’a complètement réveillé. Je me suis dit: "là, il est vraiment normal!". Ça me l’a rendu infiniment sympathique de le voir tout couillon sur son scooter. Et puis une actrice et un président dans un lit, ça m’inspire. Il y a aussi mon goût pour le dessin unique, pour des gens comme Sempé ou Quentin Blake. Un dessin avec une légende en dessous, je ne l’avais jamais fait ».

Petit à petit, Joann s’est pris au jeu, d’autant que les internautes plébiscitent ses dessins politiques. 

«C’est marrant, j’ai passé un an et demi à Charlie Hebdo. Quand Charb, Luz et Riss avaient trois idées par seconde, moi j’en avais qu’une et elle était merdique... Le style que je développe est peut-être différent de celui des autres dessinateurs parce que je ne suis foncièrement pas méchant, j’essaie de ne pas être spécialiste de politique. Les dessins que je poste sont ceux qui me viennent le matin quand j’ouvre le journal en mangeant mes cornflakes. J’aime bien poser une question aux gens qui me suivent parce que je ne suis pas plus malin qu’eux. C’est un axe dans le dessin de presse qui me paraît juste digne.»

Devenu via Instagram dessinateur de presse sans journal attitré – «je les laisse libres de droit» - le dessinateur ne considère pas ça comme du «travail sérieux», plutôt comme des exercices. «Je les partage avec le public. C’est parce qu’il y a ce poumon-là que je peux passer un temps fou sur un autre dessin». Ces derniers mois, il a ainsi alterné sur Instagram dessins politiques faits sur le vif et un échantillon des (500) illustrations réalisées pour la magnifique édition de La Promesse de l’aube, beau roman autobiographique de Romain Gary réédité il y a quelques jours par Futuropolis-Gallimard. «Le dessin est un matériau vivant, si tu veux revenir à quelque chose de gratté comme ce que j’ai fait pour Romain Gary, il faut que ton dessin se lâche de temps en temps». D’où ses dessins sur François Hollande.

Portrait de Romain Gary. ©Joann Sfar Futuropolis-Gallimard

Si 9/10e de ce qu’il poste sur Instagram n’a pas vocation à être publié ailleurs, une sélection de ceux mettant en scène François Hollande et Julie Gayet a été réunie dans un petit livre édité chez Dargaud à une vitesse hallucinante. Thomas Ragon, éditeur chez Dargaud de Joann Sfar (mais aussi du génial Lune l’envers de Blutch) explique la genèse de Normal:

«Vu qu’il s’agissait de dessins sur l’actu chaude, l'idée a été de faire de la presse plus que de l'édition. Tout s'est passé à peu près cinq fois plus rapidement que pour un livre "normal". Trois semaines après qu’on a pris la décision, le livre était en librairie».

Avec une différence notable : pour «faire joli» et à la manière de Sempé, Sfar a repris ses instantanés à la plume et l’encre de Chine.

Sfar n’en a pas pourtant pas fini avec le dessin politique. Le soir du second tour des élections municipales, il a été envoyé spécial du Monde dans les QG de NKM et d’Anne Hidalgo.

«J’ai réalisé 70 dessins en quelques heures, des dessins faits en une moins d’une minute alors que j’étais souvent debout. Ce n’est même pas du dessin de presse, je dis les choses les plus bêtes inimaginables, je me mets en scène en Tintin débile. Je demande à NKM pour qui elle va voter, à Anne Hidalgo si sa sœur c’est comme la doublure de Saddam Hussein. Je ne veux pas être un analyste politique, je préfèrerais être Charlot. Ce qui est vraiment nouveau - et sans les nouvelles technologies on n’aurait pas pu – c’est de faire capable d’exister des dessins autobiographiques en temps réel. Nous, les gens de de bande dessinée – je pense à Etienne Davodeau, à Mathieu Sapin, nous avons conquis le droit d’aller là où avant n’étaient autorisés que la caméra ou l’appareil photo. Une vraie victoire».

Problème de réseau chez NKM

Question pertinente à NKM

Question à Anne Hidalgo

A la fin de cette soirée électorale – où il a été frappé par le contraste entre la pauvreté de moyens au QG de NKM et l’opulence chez Anne Hidalgo – il est allé boire une bière dans un bar. «Il y avait un exemplaire du JDD qui trainait avec François Hollande. J’ai dessiné mon Hollande à côté du vrai et le patron du bistrot a reconnu mon dessin. En plus de 20 ans de BD et de dessins dans les bistrots, ça ne m’était jamais arrivé!».

Dernière péripétie en date de la nouvelle carrière de dessinateur politique: la publication par Jean Sarkozy de caricatures de François Hollande. Le fils de l’ex-président, accessoirement conseiller général des Hauts-de-Seine, s’est dit «challengé» par les dessins de Joann sur Instagram. Celui-ci, en apprenant la nouvelle, a passé la nuit à lui répliquer par une vingtaine de dessins.

«Dans un premier temps ça m’a fait exploser de rire. Dans un second temps, j’ai réfléchi. Il faut se rendre compte que c’est une extension du domaine du débat politique. Il n’y a pas de candeur en politique, Jean Sarkozy a investi ce terrain-là de manière très consciente. Moi j’essaye de répondre en restant drôle et en essayant de ne pas être récupéré».

Heureusement, la politique ne constitue pas —de loin— son seul terrain de jeu. En juin, il publie chez Albin Michel un gros roman adulte, Le plus grand philosophe de France. «J’avais commencé en faire en bande dessinée Les Lumières de la France. J’ai voulu en faire un film. J’ai jamais réussi à le monter parce qu’il était trop provo et trop cher. Donc j’ai tout repris pour en faire un roman qui fait 600 pages».

Et depuis quelques jours, comme il l’a raconté sur Instagram, il illustre un roman-mystère.

Cet homme n’arrête pas et ça le rend heureux.

Vincent Brunner

Grandclapier (Gallimard)

Normal (Dargaud)

Haut Septentrion avec Lewis Trondheim et Alfred (Delcourt)

La Fin du Donjon avec Lewis Trondheim et Mazan (Delcourt)

La Promesse de l’Aube de Romain Gary (Futuropolis-Gallimard)

Vincent Brunner
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