Monde

En Ukraine, la Russie joue son double jeu habituel

Daniel Vernet, mis à jour le 09.04.2014 à 12 h 32

Comme en Afghanistan en 1979, elle fait croire aux pays occidentaux qu'elle est prête à retirer ses soldats alors qu'il n'en est rien. Et de l'intervention militaire plus ou moins appuyée à la «fédéralisation» de l'Ukraine en passant par la poursuite de la déstabilisation, elle a plusieurs cartes dans sa manche.

Un manifestant pro-Russe à Donetsk, le 8 avril 2014. REUTERS/Maks Levin.

Un manifestant pro-Russe à Donetsk, le 8 avril 2014. REUTERS/Maks Levin.

La concentration de troupes russes à la frontière orientale de l’Ukraine se poursuit sous le couvert de manœuvres qui mobilisent plusieurs dizaines de milliers d’hommes. Les appels des dirigeants européens et américains à un retrait des forces ont été vains.

Vladimir Poutine avait pourtant annoncé à Angela Merkel qu’il était en train de retirer ses soldats. Il n’en a rien été. Il y a bien eu des mouvements de troupes mais il ne s’agissait pas d’un retrait, plutôt d’une relève.

La chancelière s’est vue obligée de reconnaitre sa «déception». En termes moins diplomatiques, elle a l’impression justifiée de s’être fait avoir par le président russe.

Ce n’est pas la première fois dans cette crise ukrainienne. En février, Angela Merkel avait cru comprendre que Poutine était d’accord avec sa proposition de constituer un «groupe de contact». En fait, le président russe avait seulement pris acte d’une idée qui ne lui convenait pas dans la mesure où un groupe de contact international aurait entravé ses projets d’annexion de la Crimée.

Brejnev et le «petit télégraphiste»

Depuis le temps de l’URSS, les dirigeants de Moscou sont coutumiers de ce genre de double langage. Après l’invasion de l’Afghanistan à Noël 1979, le secrétaire général du PC soviétique Léonid Brejnev avait assuré au président Giscard d’Estaing, au cours d’un entretien confidentiel, qu’il allait rapidement retirer ses troupes. Quelques mouvements autour de la frontière soviéto-afghane avaient donné l’illusion que le chef du Kremlin tenait parole.

Fier de ses bonnes relations personnelles avec les dirigeants soviétiques et du «succès diplomatique» obtenu, le président français avait annoncé la bonne nouvelle à ses collègues du G7 réunis à Venise. Ce faux pas avait amené François Mitterrand à qualifier ironiquement Giscard de «petit télégraphiste de Brejnev». Les troupes soviétiques sont restées en Afghanistan jusqu’en 1989.

Angela Merkel n’a pas l’intention de se laisser instrumentaliser par le président russe. Mais comme Barack Obama et ses collègues européens, elle s’interroge sur ses véritables intentions.

La coïncidence entre la concentration de forces armées à la frontière orientale de l’Ukraine et les désordres dans trois grandes villes de l’Est, Donetsk, Kharkiv et Louhansk, où des groupes radicaux pro-russes revendiquent l’autonomie voire le rattachement à la Russie, contribuent à une déstabilisation du gouvernement de Kiev. L’objectif prioritaire du président russe est de tout faire pour empêcher que l’Ukraine «ne tombe à l’Ouest», qu’elle soit un Etat faible, une sorte de ventre mou, à défaut d’être pleinement dans la zone d’influence russe.

Trois hypothèses

Trois hypothèses sont envisageables. La Russie peut intervenir militairement dans les régions russophones de l’est et du sud de l’Ukraine pour répondre à «l’appel à l’aide» d’autorités autoproclamées. Une revendication d’autonomie, appuyée par un référendum, serait une étape vers un rattachement de ces régions à la Russie.

Une variante moins radicale que ce démantèlement de l’Ukraine serait la création d’une sorte de corridor dans le sud du pays qui permettrait de créer une continuité territoriale entre la Russie, la Crimée et… la Transnistrie, cette région de Moldavie occupée par la XIVème armée russe depuis la disparition de l’URSS.

La Roumanie, la Moldavie, la Transnistrie et l'Ukraine, via Wikimedia Commons.

Ce serait une provocation supplémentaire à laquelle les Occidentaux ne pourraient pas éviter de répondre par des sanctions économiques moins cosmétiques que celles décidées jusqu’alors. Il n’est pas sûr que Poutine franchisse ce pas. Ni qu’il en ait besoin.

La deuxième hypothèse est une négociation internationale aboutissant à une «fédéralisation» de l’Ukraine imposée par Moscou et acceptée par les Occidentaux. La proposition a été présentée, lors de leur récente rencontre à Paris, par le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov à son collègue américain John Kerry, qui l’a refusée.

Un projet de constitution ukrainienne concocté à Moscou est déjà prêt. A l’Etat unitaire ukrainien, il substitue une fédération lâche constituée d’entités régionales habilitées à avoir des relations avec les Etats étrangers voisins. En clair, les régions russophones pourraient établir des rapports privilégiés avec la Russie. Pas d’annexion formelle donc, mais un rattachement feutré.

Si ce projet, qui se heurte à l’hostilité du gouvernement provisoire de Kiev, n’aboutit pas, la Russie a un moyen de pression de rechange. C’est la troisième hypothèse, la poursuite de la déstabilisation actuelle, avec pressions militaires à la frontière, manifestations et occupations de bâtiments publics dans les villes russophones, chantage au prix voire aux livraisons de gaz, interdictions des exportations ukrainiennes vers la Russie, etc.

L’objectif est de nourrir une instabilité qui empêchera la tenue de l’élection présidentielle prévue le 25 mai dans de bonnes conditions. Et donc l’installation à Kiev d’autorités légitimes. L’Ukraine, un Etat failli, sera incapable de développer une démocratie susceptible de créer un précédent dans le monde slave, à la limite de la Russie.

Daniel Vernet

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