France

Manuel Valls veut ce qu'il dit. Mais peut-il ce qu'il veut?

Eric Le Boucher, mis à jour le 08.04.2014 à 20 h 30

Le Premier ministre a prononcé un discours de politique générale concret et vrai devant les députés. Reste à savoir s'il saura aussi s'affirmer à la tête d'un gouvernement à l'image du hollandisme: ambigu.

Manuel Valls à l'Assemblée nationale, le 8 avril 2014. AFP/Eric Feferberg.

Manuel Valls à l'Assemblée nationale, le 8 avril 2014. AFP/Eric Feferberg.

Factuel, positif, républicain: voilà comment Manuel Valls a voulu se présenter lors de son discours de politique générale devant l’Assemblée nationale, mardi 8 avril, à l'issue duquel il a obtenu la confiance des députés par 306 voix pour, 239 contre et 26 abstentions.

Avec, à la fin, le souffle de Clémenceau et Jaurès, deux noms qu’on attendait, mais aussi celui de De Gaulle, évocation plus inédite pour un homme de gauche (Mitterrand doit se retourner dans sa tombe…). Au total, la vérité promise, celle de Mendès France, y était.

L’objectif du nouveau Premier ministre est de «rendre à la France sa force économique», de retrouver la confiance des Français par la mise en œuvre de mesures d’allégement fiscal et de refaire leur unité par l’apaisement, c’est-à-dire la fin des réformes dites de société, comme le mariage gay.

Le plus fort du programme Valls concerne l’organisation du territoire, ce qu'on appelle le «mille-feuille territorial». Le Premier ministre a annoncé rien de moins que la fin des départements, la fin de la célèbre clause de compétence générale qui créait la confusion des responsabilités, une révision de la carte des intercommunalités et la division par deux du nombre de régions.

On dira que les échéances sont lointaines (2021 pour les départements). On dira qu’il veut faire ces réformes avec dialogue, ce qui les amollira.

Reste qu’il s’agit d’un changement considérable. Chacun l’avait dit nécessaire, personne ne l’avait engagé: c’est fait. L’Etat lui-même devra réviser ses temples, les préfectures. Si Valls conduit à bien cette réforme, il laissera son nom, à l’image d’un Defferre inversé, à une réforme de grande simplification, une véritable révolution.

École et logement

Manuel Valls a cité deux priorités, en dehors de l’économie de l’offre sur laquelle on va revenir: l’école et le logement. Deux, c’est court, mais elles sont bien choisies. Si jamais il réussissait, il laisserait là encore son nom.

Ce sont deux sujets qui vont mal en France et qui sont majeurs pour sa réussite au XXème siècle, car ils déterminent l’avenir des enfants et les conditions concrètes de vie. Sur l’école, on ne sait guère ce qu’a en tête le couple Valls-Hamon: même génération, même ambition, mêmes engagement républicain, mais deux sensibilités de gauche différentes. Peut-il en sortir une grande réforme? On hésite à y croire.

Mais sur le logement, la direction à prendre est très facile: demi-tour toute! Il faut faire exactement l’inverse de ce qu’a fait la ministre précédente, Cécile Duflot. Manuels Valls sait que ce secteur représente le plus grave échec de Hollande jusqu’ici: le marché immobilier s’est arrêté, la construction s’est effondrée. Il propose 50 mesures de simplification, attendons pour juger. Mais que la relance du logement soit choisie comme une priorité est intelligent pour la croissance: Cécile Duflot avait tué un demi-point de PIB par ses mauvaises mesures, le Premier ministre peut espérer le regagner.

Du concret

Venons-on à la politique de l’offre, mise en avant depuis janvier par le président de la République. «Je salue les entreprises qui travaillent dur», a dit Manuel Valls dans une phrase qui rappelle le Nicolas Sarkozy des «Français qui se lèvent tôt». La démarche se veut «positive».

«Notre pays doit apprendre à oser», a osé le Premier ministre, qui a parlé des start-up. Il veut «libérer» les initiatives. Nous sommes loin de la lutte des classes si chère aux cœurs socialistes… La France doit dépasser ses divisions autour de l’impératif de la croissance: message clair qui s’adresse, on l’aura compris, au PS encore divisé sur cette politique de l’offre.

Le Premier ministre a été concret sur le pacte de responsabilité. Le CICE est maintenu: 12 milliards dès cette année, puis 20 milliards en 2015, malgré son défaut majeur de lever les charges sur les très bas salaires et d’être en conséquence mal ciblé. L’argent est plus distribué à La Poste qu’à l’industrie, qui était visée au départ.

Les 10 milliards supplémentaires du pacte iront aux deux à égalité, 4,5 milliards pour les salaires non qualifiés et 4,5 milliards pour les qualifiés de l’industrie. Le verre est à moitié plein –c’est meilleur pour les créations d’emplois à court terme– mais à moitié vide –il eut fallu beaucoup plus pour répondre à l’impératif du regain de compétitivité industriel. Manuel Valls pourra-t-il y revenir? Il le faudrait.

Autre transformation: la fusion des pactes! Pacte de responsabilité et pacte de solidarité ne feront plus qu’un, la symétrie est retrouvée, pas de jaloux entre le capital et le travail… Sérieusement: 5 milliards d'euros, d’ici à 2017, d’allégements sur les cotisations des salariés, c’est 500 euros par an pour un smicard, un demi-treizième mois, a souligné Valls. Ce n’est pas si mal.

Ambiguïté sur les économies

Mais –est-ce une conséquence?– la dette va croître. Son sort était d’ailleurs connu avant le discours de Valls. Deux ministres sont allés le dire aux Allemands, Sapin et Montebourg, avec une vision fondamentalement opposée. Sapin est pour la réduction du déficit, Montebourg pas.

L’ambiguïté de la volonté de la France à faire des économies est entière. Valls ne l’a pas levée: «La baisse du déficit va se poursuivre, mais à un autre rythme», on connaît la chanson. «Je suis pour le sérieux budgétaire, pas pour l’austérité»: taratata…

La véracité de 50 milliards d’économies budgétaires reste un grand sujet de questionnement pour nos partenaires, pour les marchés financiers, mais, le Premier ministre devrait le comprendre, également pour les milieux économiques en France. Autrement dit, la confiance ne reviendra pas si ces 50 milliards ne sont pas «documentés», comme on dit à Bercy, c’est-à-dire précisés avec détail et netteté.

Net et précis, le Premier ministre a manifestement voulu l’être. Sa parole n’était pas sans clarté. Mais un doute subsiste: on ne pourra que relever une gestuelle un peu trop rapide, une force un peu trop affirmée pour être à hauteur d’Etat.

Deux hypothèses d’explication: ou bien Manuel Valls est encore débutant, ou bien il a déjà plié devant l’ambigüité constitutive de François Hollande. Le gouvernement de synthèse, de hue et de dia, l’attelage contradictoire Sapin-Montebourg témoignent de la marque de François Hollande.

Hypothèse un, Manuel Valls va peu à peu gagner en s’affirmant. Hypothèse deux, il va manquer de puissance, comme Rocard face à Mitterrand.

Éric Le Boucher

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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