Economie

Vous avez l'impression que la génération suivante s'en sort plus mal que vous? Vous avez raison

Monique Dagnaud, mis à jour le 20.10.2014 à 7 h 54

Les héritiers des baby-boomers, la «génération inoxydable», sont fragilisés. Un risque de paupérisation collective, véritable bombe à retardement social, se dessine.

Des poussins, juin 2013. REUTERS/Vasily Fedosenko

Des poussins, juin 2013. REUTERS/Vasily Fedosenko

Il y a plus d’un quart de siècle paraissait un ouvrage provoquant sur La génération inoxydable, celle des baby-boomers, «une génération dominante (qui), selon son auteur Michel Cicurel, peut se vanter d’avoir à vingt ans balayé les attitudes sociales rigides du passé et vers la trentaine assuré le triomphe de l’économie de marché». Les études abondent pour ausculter cette fameuse génération à l’aune de son legs historique, et tout débat sur la jeunesse d’aujourd’hui conduit inéluctablement la réflexion vers celle qui l’a élevée et a contribué à son avenir économique –la Revue française de sociologie, fin 2013, a enrichi ce débat par diverses contributions.  

Toute chose étant égale par ailleurs (niveau d’éducation, origine familiale, statut d’immigration, genre) existe-t-il objectivement une pénalisation (emploi/salaire) des 20-30 ans par rapport à la génération des baby-boomers? L’inégalité de départ subie par les jeunes adultes d’aujourd’hui, l’entrée sur le marché du travail s’opérant plus difficilement et à un âge plus tardif, se rattrape-t-elle sur la durée, les éléments de carrière étant seulement repoussés dans le temps?

Affinant son analyse économétrique sur les effets de cohorte, le sociologue Louis Chauvel confirme le résultat de ses travaux précédents: il y a effectivement des inégalités de destin entre les générations, et s’il en est une qui a été bénie des dieux, c’est bien celle qui eut 20 ans dans les années 1960 tant en termes d’insertion dans l’emploi que d’évolution du salaire et de la carrière.

Après cette génération au destin exceptionnel, toutes les cohortes suivantes ont dû affronter un marché de l’emploi moins favorable, et des à-coups de la croissance. En conséquence, et malgré l’élévation du niveau moyen d’éducation, les inégalités entre individus se sont recomposées de la façon suivante:

  • l’écart de revenus entre les seniors et les juniors s’est creusé au fur et à mesure de l’arrivée des nouveaux entrants sur le marché du travail. Les nouvelles générations à tous les âges de la vie subissent une décote de 10%-20% de leur revenu.
  • le handicap de départ –souvent faute de formation ou du bon diplôme– sur le marché du travail ne se rattrape pas dans la suite du parcours professionnel.
  • la difficulté d’insertion n’est pas cantonnée aux catégories extrêmes (les sans diplômes ou sans qualification), elle touche jusqu’au milieu de la société française (la médiane des revenus) par une dynamique de dévaluation d’une partie des diplômes –en premier lieu le bac.

Le processus d’écartèlement des conditions économiques entre population jeune et population vieillissante, d’une part, et entre fractions au sein d’une même classe d’âge, d’autre part, est particulièrement marqué dans la société française. Et ce, pour deux raisons: le marché du travail se distribue entre les in (fonctionnaires ou salarié doté d’un CDI) et les out (les emplois précaires), ces derniers emplois étant le lot des nouveaux arrivants; la place que l’on occupe dans la structure sociale tout au long de la vie est plus que jamais déterminée par le niveau de diplôme initial.

Ces rigidités aboutissent à renforcer les situations acquises et à handicaper les possibilités d’insertion d’une partie sans cesse plus grande de jeunes –ce processus existe maintenant depuis plusieurs années et donc, de nos jours,  la difficulté d’insertion s’étend aussi à des «adultes confirmés», les 30/40 ans. L’atonie, probablement durable, de la croissance constitue un facteur supplémentaire pour l’exclusion du travail d’une partie de la jeunesse.  

Que peut-on déduire des résultats présentés dans ce numéro de la Revue française de sociologie?

Quel sens donner au travail que l'on ne trouve pas?

L’articulation des inégalités intergénérationnelles et des inégalités au sein d’une même classe d’âge entraîne un renforcement des solidarités économiques de la part des parents, voire des grands-parents envers leurs descendants. Les 20-30 ans, qu’ils soient en panne par rapport à l’emploi ou qu’ils arrivent à s’insérer, font l’objet de transferts financiers comme jamais au prorata de la richesse accumulée par les familles au cours des trente dernières années: un mouvement qui, là aussi, creuse de nouvelles inégalités au sein de la jeunesse.

En 2009, la proportion d’individus de 25-29 ans propriétaires de leur logement était de 29%, soit plus que pour les cohortes précédentes au même âge: si cette amélioration touche en premier lieu des jeunes cadres ou des professions libérales, si elle est aussi redevable aux faibles taux d’intérêt de l’emprunt depuis le début des années 2000, elle repose tout autant sur l’accélération des transferts financiers dans les familles aisées. Alors que le poste logement ne cesse de grossir au sein du budget des ménages, être ou ne pas être propriétaire est devenu une clef essentielle de répartition entre les conditions de vie des jeunes.

Cette évolution des rapports inter et intra générationnels induit plusieurs perspectives.  

Dans une partie de la jeunesse se conforte une conception tribale des modes de vie. Quand un adolescent ou un post-adolescent a le sentiment que son avenir est plombé, il se replie sur le monde de ses proches (famille, amis), son lien de confiance va à sa tribu. Existe alors une vraie tension entre un encensement de la famille, devenue plus que jamais filet de sécurité par rapport à un monde extérieur incertain, voire hostile, et l’aspiration des individus à l’autonomie, donnée structurante de la modernité. La fragilisation économique d’une fraction importante des nouvelles générations introduit une complexification des liens familiaux, née d’une porosité entre attachement affectif et dépendance financière, et/ou dépendance pour avoir un toit: pour un trentenaire, se réveiller dans sa chambre d’enfant constitue plutôt un cauchemar, contrairement à l’image enjolivée que donnait le film Tanguy; et les enfants du désir devenus adultes peuvent devenir des enfants-boulets pour leurs parents.

Par ailleurs, des valeurs et des représentations de la société sont bouleversées. Un certain désabusement à l’égard du travail se développe, notamment chez ceux qui s’en voient presque automatiquement écartés faute de détenir les pré-réquis scolaires et culturels de l’insertion. Ce sentiment fait, jusqu’à un point, tache d’huile y compris auprès des jeunes salariés, qui, de toute façon, trouvent injuste le sort qui leur est réservé dans les entreprises (précarité de l’emploi et salaires compressés) au bénéfice des anciens. Ce détachement à l’égard du travail se traduit par une prise de distance à l’égard de la société toute entière, engendre un désintérêt civique et une faible participation électorale, notamment chez les jeunes précaires ou sans activité. Il a pour corolaire un repli sur la sphère privée qui devient alors la seule boussole, et la principale source de protection et de projection.

Un risque de paupérisation collective, véritable bombe à retardement social, se dessine. Une partie des jeunes adultes connaît, et sans doute pour un long cours, des emplois précaire en alternance avec des périodes de non activité. Une autre partie glisse sur la pente d’un renoncement à l’emploi salarié... Par résignation ou en attendant des jours meilleurs sur le front économique.  

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Cet ensemble est mal connu et mal évalué, il inclut des étudiants prolongés, des chômeurs de longue durée inscrits à Pôle Emploi, des allocataires du RSA (à partir de 25 ans), des auto-entrepreneurs à activité réduite, des jeunes inscrits nulle part dans les radars  des services sociaux: ils vivent de bouts de ficelle de la solidarité sociale et/ou familiale. Ce déraillement dans l’enchaînement des générations fait peser un risque lourd à la société toute entière. Dans un tel contexte, en effet, que devient le modèle social hexagonal s’il verse dans le cercle vicieux d’une explosion du nombre d’inactifs ou à moitié actifs face à une économie en stagnation?

Les héritiers de la génération inoxydable connaissent des destins complètement éclatés. Entre ceux qui vont s’insérer dans la «mondialisation heureuse», tel que le reflète le récit mythique d’Internet –abolition des frontières et partage de la connaissance– et ceux qui vont se retrancher sur les identités locales –activation des réseaux primaires de solidarité–, peu de commun. Sauf ce sentiment ambigu envers leurs géniteurs ou grands-parents: entre fascination et vague ressentiment. 51% des 18-34 ans pensent que les générations précédentes sont responsables des difficultés d’aujourd’hui (59% des sondés masculins) dans l’enquête France 2 sur la jeunesse.

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
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